Sauvetage financier, une grande
opportunité
par Howard Zinn
Il est triste de voir les deux partis se démener pour parapher un accord qui consiste à prendre 700 milliards de dollars au contribuable pour les injecter dans les circuits des énormes institutions financières, remarquables d’incompétence et
d’ambition.
Il y a une bien meilleure solution pour la crise financière actuelle. Mais elle suppose d’écarter cette
« sagesse » conventionnelle qui n’a que trop duré : celle qui considère que l’intervention du gouvernement dans l’économie (« beaucoup d’Etat ») doit être évitée comme la
peste, parce que le "libre marché" est le meilleur guide qui soit vers la croissance et la justice. La vision d’un Wall Street qui supplie le gouvernement de l’aider est certes assez comique,
surtout à la lumière de sa dévotion prolongée au « libre marché » dérégulé par le gouvernement.
Mais regardons une vérité historique : il n’y a jamais eu de « libre marché ». Nous avons
toujours eu un gouvernement intervenant dans l’économie et, en fait, de telles interventions ont été bien reçues par les capitaines d’industrie et des finances. Ces titans de la richesse ne
dénoncent le « beaucoup d’Etat » que lorsque le gouvernement menace de réguler leurs activités, ou quand ils se rendent compte qu’une partie de la richesse de la nation est destinée aux
plus nécessiteux. Ils ne se sont en revanche jamais plaint du « beaucoup d’Etat » quand ça servait leurs intérêts.
Tout a commencé il y a bien longtemps quand les dits Pères Fondateurs se réunirent à Philadelphie, en 1787,
pour rédiger la Constitution. Un an avant, dans l’ouest du Massachussets et dans d’autres états, des agriculteurs expropriés pour ne pas avoir payé l’impôt s’étaient rebellés (la Rébellion de
Shays). Des milliers d’agriculteurs encerclèrent alors les propriétés en question pour empêcher qu’elles ne soient vendues aux enchères.
Les correspondances d’alors de ces premiers pères nous montrent clairement qu’ils avaient peur de ne plus
pouvoir maîtriser de tels soulèvements. Le général Henry Knox écrivit à son frère d’armes, George Washington, en déplorant que le soldat ordinaire qui avait fait la révolution et participé à la
défaite de l’Angleterre pensât avoir mérité sa part dans la richesse du pays ou que « la propriété des États-Unis dût être la propriété commune de tous ».
En fixant le cadre constitutionnel, les Pères Fondateurs créèrent un “beaucoup d’Etat” suffisamment puissant
pour venir à bout de la rébellion paysanne, rendre les esclaves évadés à leurs maître et en finir avec la résistance indienne dans la conquête de l’Ouest.
Le premier grand sauvetage financier fut la décision de ce nouveau gouvernement de redonner toute leur valeur
aux bons détenus par les spéculateurs. Ces bons furent payés en imposant les fermiers ordinaires, et en cas de résistance, il y avait une armée nationale pour les mater – et c’est précisément ce
qui s’est passé lorsque les fermiers de Pennsylvanie se levèrent contre les lois fiscales.
Dès le début, durant les premières séances du premier Congrès, le gouvernement interféra avec le « libre
marché » en instaurant des subventions aux entrepreneurs et en s’associant aux banques privées afin de créer une banque nationale.
Cette facette du « beaucoup d’Etat », celle du soutien des intérêts de la classe patronale, continua
tout au long de l’histoire nationale. Ainsi, au 19ème siècle, le gouvernement subventionna des aqueducs et la marine marchande. Durant la décennie qui précéda la Guerre civile et pendant
celle-ci, le gouvernement donna environ 40 millions 500 mille hectares de terre aux sociétés de chemin de fer, leur accordant également des prêts considérables pour les maintenir à flot. Quant
aux dix mille Chinois et trois mille Irlandais ayant travaillé à la construction du chemin de fer transcontinental, ils ne reçurent aucune terre gratuite et n’eurent droit qu’aux journées
harassantes mal payées, aux accidents et aux maladies.
Le principe qui consiste à faire des largesses aux grandes entreprises et à refuser la même générosité pour les
pauvres est quelque chose de partagé par les deux partis : les républicains et les démocrates. Le président Grover Cleveland, un démocrate, mit son veto à un décret qui allait donner 10
mille dollars aux agriculteurs texans pour les aider à acheter du grain pendant une sécheresse, en disant : « l’aide fédérale dans de telles circonstances (…) encourage l’attente d’une
providence paternaliste de la part du gouvernement et entame la robustesse de notre caractère national ». Mais la même année, il utilisa ses excédents d’or pour payer les bons des plus
riches détenteurs 28 dollars au-dessus de leur valeur unitaire – un cadeau de 5 millions de dollars.
Cleveland défendait le principe de « l’individualisme rude » – celui qui impose de faire fortune par
soi-même, sans l’aide du gouvernement. Dans son essai de 1931, "The Myth of Rugged American Individualism", paru dans Harper’s Magazine, l’historien Charles Beard recensa avec précision quinze
interventions du gouvernement national dans l’économie au bénéfice des grandes entreprises. Beard écrivit : « en 40 ans ou plus il n’y a pas eu un président, qu’il soit républicain ou
démocrate, qui n’ait fustigé l’interventionnisme pour ensuite appuyer des mesures qui ajoutent à l’interventionnisme ».
Après la seconde guerre mondiale, l’industrie de l’aviation dut être sauvée par l’argent du gouvernement. Des
fonds publics ont ensuite été injectés pour compenser l’épuisement du pétrole pour les compagnies pétrolières et pour renflouer à grand frais l’entreprise Chrysler.
Dans les années 1980, le gouvernement a sauvé l’épargne et l’industrie du prêt avec des centaines de milliards
de dollars et l’Institut de Cato rapporte qu’en 2006 des sociétés nécessiteuses comme Boeing, Xerox, Motorola, Dow Chemical et General Electric ont reçu $92 milliards du programme d’aides aux
entreprises.
Une alternative simple et efficace serait de prendre cette énorme somme d’argent et de la donner directement
aux gens qui en ont besoin. Que le gouvernement déclare un moratoire sur les saisies et aide les propriétaires à rembourser les hypothèques. Qu’il crée un programme fédéral de l’emploi pour
garantir un travail aux gens qui le veulent et en ont besoin.
Nous avons un précédent historique qui a eu du succès. Dans les premiers jours du New Deal, le gouvernement a
mis des millions de personnes au travail et a reconstruit l’infrastructure de la nation. Au lieu de partir pour l’armée pour échapper à la pauvreté, des centaines de milliers de jeunes gens ont
rejoint le corps civil de conservation qui construisait des ponts et des routes, nettoyait des baies et des rivières. Des milliers d’artistes, de musiciens et d’écrivains ont été employés par le
programme fédéral des arts pour peindre des fresques, produire des pièces de théâtre et écrire des symphonies.
Le New Deal (défiant ceux qui criaient au “socialisme“) instaura la sécurité sociale, qui avec le décret sur le
droits des soldats, est devenue un modèle de ce que le gouvernement peut faire pour son peuple.
En la matière, nous pouvons aller plus loin, avec la “sécurité de la santé” – un système de soins gratuits,
pour tous, administré par le gouvernement fédéral et payé par le trésor national, qui mettrait un terme aux compagnies d’assurance et autres sociétés privées de l’industrie de la santé. Cela
fonctionne dans d’autres pays.
Tout cela représente plus de 700 milliards. Mais l’argent est là. Dans les 600 milliards du budget militaire,
dès que nous aurons décidé de ne plus être une nation qui fait la guerre. Et sur les comptes en banque des super riches, dès que nous en aurons faits des riches ordinaires grâce à des impôts
vigoureux sur leurs revenus et leur richesse.
Et si les voix républicaines ou démocrates s’élèvent contre ça sous prétexte que ça implique du “beaucoup
d’Etat” (ce fut Bill Clinton qui promit une ère “dans laquelle il n’y aurait plus ce ‘beaucoup d’Etat’”), que les citoyens éclatent de rire. Et puis qu’ils se mobilisent et s’organisent pour les
principes que la Déclaration d’Indépendance promettait : c’est la responsabilité du gouvernement que de garantir des droits égaux pour tous : “vie, liberté et la recherche du
bonheur”.
En mettant sa devise de « changement » en application, Obama tient une occasion en or de se
distinguer de McCain et donc de s’ouvrir un boulevard sur la présidence. Et s’il n’agit pas en ce sens, il sera de la responsabilité des gens, comme toujours, de faire gronder le monde pour
forcer les hommes politiques à agir.
Howard ZINN – 8 octobre dans The Nation
Traduction par Cyril Hauchecorne
Article original http://www.thenation.com/doc/200810...
Sources Le Grand Soir
Posté par Adriana Evangelizt
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