Michael Ledeen, un homme dangereux

Publié le par Adriana Evangelizt

Qui est Michael Ledeen ?

par William O. Beeman

De la "destruction créatrice" à la "guerre totale", il se peut que les croyances directrices des décideurs les plus agressifs en matière d'affaires étrangères de l'administration Bush émanent d'un néoconservateur influent mais que l'on voit rarement.

La plupart des Américains n'ont jamais entendu parler de Michael Ledeen, mais si les Etats-Unis finissent dans une guerre meurtrière prolongée dans tout le Moyen-Orient, ce sera en grande partie dû à son inspiration.

Chercheur à l'American Enterprise Institute (AEI), Ledeen est titulaire de doctorats en Histoire et en Philosophie de l'Université du Wisconsin. Il est un ancien employé du Pentagone, du Département d'Etat et du Conseil de Sécurité Nationale (NSC). Lors de l'affaire Iran-Contra, alors qu'il travaillait comme consultant avec le chef du NSC, Robert McFarlane, il fut impliqué dans le transfert d'armes à l'Iran — une aventure qu'il décrit dans son livre "Perilous Statecraft: An Insider's Account of the Iran-Contra Affair [La gestion périlleuse des affaires publiques : Le compte-rendu d'un initié de l'affaire Iran-Contra]". Son ouvrage le plus remarqué est sorti l'année dernière, "The War Against the Terror Masters: Why It Happened. Where We Are Now. How We'll Win [La guerre contre les maîtres du terrorisme : Pourquoi c'est arrivé. Où nous en sommes. Comment nous gagnerons]".

Les idées de Ledeen sont reprises quotidiennement par des personnages comme Richard Cheney, Donald Rumsfeld et Paul Wolfowitz. Ses points de vue déterminent quasiment la rupture avec la philosophie de la politique étrangère américaine qui existait avant la tragédie du 11 septembre 2001. Il pense fondamentalement que la violence au service de la propagation de la démocratie est le destin manifeste de l'Amérique. Par conséquent, il est devenu le légitimiste philosophique de l'occupation américaine en Irak.

À présent, Ledeen appelle à des changements de régime au-delà de l'Irak. Dans un discours intitulé "Time to Focus on Iran -- The Mother of Modern Terrorism [Il est temps de s'occuper de l'Iran — La mère du terrorisme moderne]", qu'il a prononcé le 30 avril 2003 pour le forum politique du JINSA (l'Institut Juif pour les Affaires de Sécurité Nationale, à Washington), il a déclaré : "le temps de la diplomatie arrive à son terme ; le temps est venu pour un Iran libre, une Syrie libre et un Liban libre".

Avec un groupe d'autres conservateurs, Ledeen a monté récemment le Centre pour la Démocratie en Iran (CDI), un groupe militant axé sur la préparation d'un changement de régime en Iran.

Des citations extraites du travail de Ledeen révèlent une série curieuse de croyances au sujet de l'attitude des Américains vis-à-vis de la violence. "Le changement — et par-dessus tout le changement dans la violence — est essentiel dans l'histoire humaine". Voici ce qu'il proclame dans son livre "Machiavelli on Modern Leadership: Why Machiavelli's Iron Rules Are as Timely and Important Today as Five Centuries Ago [Machiavel et le leadership moderne: Pourquoi les règles de fer de Machiavel sont aussi opportunes et importantes aujourd'hui qu'il y a cinq siècles". Dans un essai remarqué paru dans la National Review Online il affirme : "La destruction créatrice est notre plus grande vertu. Nous le faisons automatiquement … le temps est venu une nouvelle fois d'exporter la révolution démocratique".

Ledeen est devenu la force philosophique agissante du mouvement néoconservateur et des actions militaires que ce dernier a engendrées. Son livre de 1996, "Freedom Betrayed; How the United States Led a Global Democratic Revolution, Won the Cold War, and Walked Away [La liberté trahie: Comment les Etats-Unis ont conduit la révolution démocratique, gagné la Guerre Froide et s'en sont allés]", révèle l'obsession de base des néoconservateurs : les Etats-Unis n'ont jamais "gagné" la Guerre Froide ; l'Union Soviétique s'est effondrée sous son propre poids sans qu'un coup de feu ne soit tiré. Si les Etats-Unis avaient vraiment gagné, les institutions démocratiques auraient poussé partout où la menace communiste régnait.

Selon Ledeen, l'Irak, l'Iran et la Syrie sont avant tout des nations où cela devrait se produire. Le processus par lequel cela devrait être accompli est violent, qui s'appelle la "guerre totale", un concept mis au point par le général prussien du 19ème siècle, Carl von Clausewitz dans son chef-d'œuvre "De la Guerre".

L'adoption de cette idée par Ledeen est attachée à l'idéologie. Dans le résumé de son livre "The War Against the Terror Masters" sur le site web de l'AEI, il écrit : "Nous livrons une guerre totale parce que nous combattons au nom d'une idée, et soit les idées triomphent, soit elles échouent … totalement". Selon son jugement, la force est la seule stratégie valable pour imposer notre idéologie à nos ennemis. Dans le même résumé il soutient, puisant son inspiration de Machiavel : "Nous pouvons commander par la force d'un modèle hautement moral … [mais] la peur est beaucoup plus fiable et dure plus longtemps. Une fois que nous aurons montré notre capacité à infliger une punition terrible à nos ennemis, notre puissance sera bien plus grande".

Par conséquent, Ledeen a dénoncé à la fois la préférence du Département d'Etat et des Nations-Unies pour les solutions diplomatiques aux conflits, ainsi que la CIA pour avoir utiliser des faux-fuyants sur les preuves qui auraient condamné les "ennemis de l'Amérique" et justifié une action armée.

Ledeen a écrit le 6 mai 2003 dans le Toronto Globe and Mail : "Je ne connais personne qui veuille faire la guerre contre l'Iran ou la Syrie, mais je pense qu'à présent on reconnaît clairement qu'on doit se défendre contre eux".

Bien qu'il apparaisse dans les médias conservateurs, tels que le réseau de télévision Fox, et malgré son influence considérable à Washington, Ledeen n'a pas fait l'objet de beaucoup d'attention médiatique de la part de l'administration Bush. Ses vues sont peut-être perçues comme étant trop extrêmes pour la plupart des Américains, qui préfèrent penser que les Etats-Unis utilisent la violence seulement lorsqu'ils sont attaqués et qu'ils manifestent aux autres pays des objectifs essentiellement altruistes.

Il est clair qu'une décision finale n'a pas été prise par les Etats-Unis pour dire s'ils poursuivront leur action militaire contre l'Iran, la Syrie et le Liban. Mais Ledeen a des antécédents notables. Il a réclamé des attaques contre l'Irak tout au long des années 90 et l'invasion américaine du 19 mars 2003 fut l'accomplissement total de ses propositions. Ses attaques contre la CIA et le Département d'Etat ont contribué à exclure ces organes de renseignements de toute prise de décision efficace sur l'Irak. Ses attaques contre l'Iran, même lorsque l'Iran aidait les Etats-Unis, ont contribué à empêcher l'administration Bush de rechercher tout rapprochement avec Téhéran. Si cela dépendait de Ledeen, nous envahirions aujourd'hui l'Iran.

Etant données à la fois sa ferveur et son influence sur les hommes qui détiennent la puissance de feu, les Américains ne devraient pas s'étonner si les déclarations de Ledeen se réalisent.


Le collaborateur de PNS, William O. Beeman, enseigne l'anthropologie et dirige les Etudes sur le Moyen-Orient à l'Université Brown.


Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Jean-François Goulon

Sources : Questions critiques

Posté par Adriana Evangelizt

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