La fin de la torture

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La fin de la torture

 

par Jocelyn Coulon

 

L'auteur est directeur du Réseau francophone de recherche sur les opérations de paix et professeur invité au GERSI et au CERIUM de l'Université de Montréal (j.coulon@cerium.ca).

Il y a quelques jours, le président George W. Bush a opposé son veto à une loi interdisant aux services secrets de pratiquer la torture. Voilà, en quelque sorte, une partie de l'héritage qu'il veut laisser à ses concitoyens. Pourtant, rien n'est encore irréparable.

Dans quelques mois, les Américains seront débarrassés de cette administration et vont placer à la Maison-Blanche un des aspirants à la présidence dont le grand mérite est d'avoir tous répudié la torture. Des personnalités américaines viennent de publier un appel sans précédent afin que les candidats maintiennent le cap et rétablissent l'honneur de leur pays.

Il est assez rare aux États-Unis de rassembler autour d'une question un grand nombre de signatures prestigieuses venues d'horizons politiques différents. L'acharnement du tandem Bush-Cheney à maintenir l'usage de la torture vient de provoquer ce tour de force. Dans sa dernière édition, le magazine The Washington Monthly publie les textes de 37 personnalités démocrates, républicaines et indépendantes condamnant toutes formes de torture. L'ancien président Jimmy Carter, les sénateurs républicains Chuck Hagel et Richard Lugar, les coprésidents de la commission d'enquête sur les événements du 11 septembre, Lee Hamilton et Thomas Kain, sont du nombre avec des généraux et amiraux à la retraite et même un ex-tortionnaire. Tous sont formels: la torture ne donne rien, mais elle avilit les victimes, les tortionnaires et les États-Unis.

L'administration Bush-Cheney nie pratiquer la torture. Elle reconnaît plutôt utiliser «des techniques sûres et légales d'interrogatoire poussé» afin d'extorquer des confessions à des «combattants illégaux les plus violents au monde» et non à des combattants «légaux» capturés sur le champ de bataille. Pour certains auteurs de l'appel, toutes ces arguties juridiques et cet euphémisme utilisé pour ne pas nommer la torture ne tiennent pas la route.

Un homme est un homme, que son statut militaire soit légal ou pas, et aucune autorité ne peut ignorer la prohibition absolue de la torture contenue dans les lois nationales et internationales. Quant aux techniques d'interrogatoire poussé, comme le simulacre de noyade ou «waterboarding» si prisées par les deux planqués du Vietnam qui officient toujours à la Maison-Blanche, le sénateur Chuck Hagel, vétéran de cette guerre, rappelle que des soldats américains aux Philippines, en 1900, et des soldats japonais après la Seconde Guerre mondiale, ont été condamnés pour les avoir utilisées. «Jusqu'à aujourd'hui, écrit-il, toutes les administrations précédentes et tous les gouvernements civilisés du monde ont condamné la pratique du simulacre de noyade.»


Des résultats?


Si la torture est utilisée, c'est qu'elle donne des résultats, affirment ses partisans. Elle «est un outil dans la lutte au terrorisme et elle a permis de déjouer de nombreux attentats aux États-Unis et à l'étranger en collectant des informations essentielles», a dit Bush au moment d'opposer son veto. Faux, a répondu le sénateur démocrate John D. Rockfeller, président de la Commission du sénat sur le renseignement. «Je n'ai rien entendu allant dans ce sens.»

Peter Bergen, spécialiste du terrorisme donne raison au sénateur. Il cite deux exemples. En mai 2001, quatre hommes ont été condamnés à la prison à vie pour les attentats perpétrés trois ans plus tôt contre les ambassades américaines en Afrique. «La preuve a été recueillie sans qu'il n'ait été nécessaire de recourir à la torture, à la contrainte ou à des techniques d'interrogatoire peu orthodoxes», écrit-il. Autre exemple: avant leur capture, les deux planificateurs des attentats du 11 septembre ont décrit en détail à des médias arabes comment ils les ont organisés. La transcription des interrogatoires musclés de la CIA ne révèle rien de plus.

Si la torture marque la victime et parfois la tue (32 personnes sont mortes dans les «trous noirs» établis dans le monde par l'administration républicaine), elle a aussi des effets sur les tortionnaires. Eric Fair a agi à ce titre pour une firme privée en Irak. «Mon expérience d'interrogateur m'a amené vers la colère et la honte», écrit-il. Il faut mettre fin à ces crimes, dit-il, car un jour nous devrons les expliquer à nos enfants. «Qu'allons-nous leur dire?» Toute la vérité, répond le colonel Lawrence Wilkerson, ancien chef de cabinet du général Colin Powell. «Les pires horreurs de notre guerre nous sont encore inconnues, mais nous finirons par les découvrir, écrit-il. Les prisons secrètes, les extraditions, les homicides, la torture, les innocents qui subissent des rafles et sont détenus en masse, tous ces événements finiront par être portés à notre connaissance. Il faut commencer aujourd'hui à reconnaître nos crimes et notre complicité.»

On peut se demander pourquoi l'administration actuelle est la première de l'histoire des États-Unis à faire de la torture un outil comme un autre pour gouverner. Si son utilisation donne peu de résultats en matière de lutte au terrorisme, il faut chercher du côté de son effet politique pour trouver une explication. La torture est d'abord et avant tout un instrument de vengeance dont l'objectif est d'intimider, d'humilier et de rabaisser les victimes, mais aussi leurs partisans avérés ou potentiels. Le tandem Bush-Cheney le sait. Mais y a-t-il quelque chose de plus profond dans leur insistance à la maintenir? C'est ce que pense Theodore Sorensen, ancien conseiller du président John Kennedy; «La torture (...) est l'oeuvre d'un esprit dérangé et d'une chaîne de commandement sauvage.»

Sources Cyberpresse

Posté par Adriana Evangelizt

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