Cinq ans après, les dessous d'une guerre d'Irak qui devait durer trois mois

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Là, on est déjà plus près de la vérité que des mensonges de Cheney.

 

Cinq ans après, les dessous d'une guerre d'Irak

qui devait durer trois mois

 

par Luis Lema, New York

 

ETATS-UNIS. Charles Ferguson dénonce dans son livre une occupation conduite avec «arrogance, stupidité et incompétence».

Et si le bilan était encore plus désastreux que prévu? Cinq ans après, tout semble dit sur les mensonges et les incohérences qui ont entouré le lancement de la guerre d'Irak. Et pourtant... «Même dans mes cauchemars les plus sauvages, je n'avais pas imaginé que l'occupation de l'Irak puisse avoir été conduite avec une telle arrogance, stupidité et incompétence», écrit Charles Ferguson, qui a passé plusieurs années à en étudier les contours et à interviewer ses principaux acteurs. La progressive «descente au chaos» qu'il décrit n'a pas seulement valeur historique: elle jette une lumière crue sur la situation actuelle en Irak, où les attentats ne cessent de faire chanceler les promesses d'une pacification.

Ni le président Bush, ni le vice-président Dick Cheney, ni Donald Rumsfeld, ni Colin Powell, ni Condoleezza Rice, ni Paul Bremer n'ont accepté de répondre aux questions de Ferguson, un docteur en science politique qui a remué ciel et terre pour mener son enquête. Mais ils sont beaucoup d'autres à avoir été ravis, et sans doute soulagés, de vider leur sac. L'année dernière, l'enquêteur en avait fait un documentaire, nominé aux Oscars et gratifié de nombreux prix. Aujourd'hui, c'est un livre qu'il publie*, réunissant sur plus de 600 pages un réquisitoire accablant.

Il avait fallu aux Etats-Unis plus d'un an de travail pour préparer la forme que prendrait l'Allemagne d'après le nazisme. Pour l'Irak, cela s'est décidé en quelques semaines. Et encore: «La préparation de l'après-guerre était totalement absente, aussi bien chez les militaires que les civils, explique aujourd'hui Lawrence Wilkinson, ancien bras droit du secrétaire d'Etat Colin Powell. Après la chute de Bagdad, ils ne voulaient pas être arrêtés par les devoirs de l'occupation, de la reconstruction du pays ou de quoi que ce soit d'autre. La préoccupation était d'amener l'armée puis de la faire ressortir. C'était la vision du secrétaire à la Défense Donald Rumsfeld

Pour mettre en œuvre cette vision d'une guerre qui prendrait tout au plus trois ou quatre mois, Donald Rumsfeld et Paul Wolfowitz, les chefs du Pentagone, ont systématiquement écarté tous ceux qui, au sein du Département d'Etat, connaissaient le mieux la région du Proche-Orient et la problématique du rétablissement de la paix. Les quelque 160 personnes qui seront dépêchées à Bagdad pour gérer un pays de 25 millions d'habitants n'ont pour la plupart aucune expérience. «Leurs parents avaient financé la campagne (du Parti républicain) et ces jeunes étaient envoyés pour avoir un peu de fun, du voyage et de l'aventure», commente Paul Hugues, qui était à la tête de l'effort de reconstruction, au sein d'une équipe qui a mis des semaines à obtenir ne serait-ce que des téléphones.

C'est par exemple un jeune diplômé qui est chargé de prendre en mains le système d'éducation irakien. Au Koweït, c'est de sa propre initiative que cet historien établira une liste des principaux bâtiments irakiens à protéger, au premier rang desquels le Musée national de Bagdad. Mais lorsque les pillages commenceront, personne ne tiendra compte de ses remarques. Seul le Ministère du pétrole sera entouré par les soldats américains.

L'objectif est toujours le même: s'impliquer le moins possible dans une spirale qui, de l'avis du Pentagone, ne doit concerner que les Irakiens eux-mêmes. Mais les pillages, dont on ne cessera de sous-estimer l'importance et qui ont de fait fini de mettre le pays à genoux, agiront comme un révélateur : au fil des témoignages, il apparaît que la confiance des Irakiens est désormais perdue envers ces occupants dont personne ne pouvait imaginer qu'ils puissent être aussi mal préparés.

En mai 2003, la nomination de Paul Bremer comme directeur de la reconstruction et de l'assistance humanitaire ne fera qu'accélérer le processus. En dépit du bon sens, et prenant le contre-pied de toutes les décisions précédentes, il proclame les fameuses «débaassification» de l'administration et le démantèlement de l'armée irakienne. Plus d'un million d'hommes en âge de se battre sont jetés dans les rues sans compensation. Ils auront tôt fait d'alimenter les rangs de la «résistance» et les luttes ethniques qui déboucheront sur une guerre civile.

Parmi beaucoup d'autres, ce constat a abasourdi Charles Ferguson: le locataire de la Maison-Blanche semble pratiquement absent des décisions qui ont transformé l'expédition irakienne en cauchemar. «Clairement, le président devait être content de l'équipe qu'il avait mise en place», analyse Richard Armitage, sous-secrétaire d'Etat jusqu'en 2005. Malgré le départ de Paul Bremer et des «cerveaux» du Pentagone, le gros de cette équipe est toujours aux commandes à Bagdad. «Le président doit donc être satisfait des conseils qu'elle lui fournit. Je ne vois pas d'autre explication.»

*No End In Sight,PublicAffairs, New York.

Sources
Le Temps

Posté par Adriana Evangelizt

 
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