La pertinence du critère d’intensité des combats

Publié le par JC



La pertinence du critère d'intensité des combats


Par Franck Kampa



L’introduction du critère d’intensité pour déterminer et classifier les types de conflits et de combats date de la période de la guerre froide et répondit initialement à un besoin américain d’établir une distinction entre engagement militaire central contre les forces du Pacte de Varsovie susceptible de déboucher sur une escalade nucléaire, d’une part, et les conflits ayant peu de chance de déboucher sur ce type d’escalade, d’autre part. Repris par la suite dans un tout autre contexte, le critère d’intensité d’un conflit ou d’un combat répond aujourd’hui à une diversification des formes d’engagement militaire sur le théâtre des opérations et à un besoin de classification par types de forces. Il est par ailleurs porteur d’enjeux politico-militaires non négligeables. Ainsi en est-il au niveau de la relation UE-OTAN à travers la question d’une éventuelle spécialisation de ces organisations dans les conflits de basse intensité pour l’une et de haute intensité pour l’autre. De même en est-il au plan national à travers la question de l’équilibre recherché entre le niveau requis d’équipement matériel des forces et le poids accordé au facteur humain dans le règlement des conflits possibles.

Nature et portée du critère d’intensité conflictuelle

On peut qualifier de conflits de haute intensité par nature ceux opposant deux entités étatiques dans un combat de coercition donnant lieu à l’utilisation d’armements lourds (chars, artillerie, etc) parce que le but recherché est la victoire militaire en vue d’obtenir la suprématie opérative et tactique. Pour ce qui la concerne, la notion de conflit de basse intensité traduit tout d’abord le fait qu’il y a peu d’affrontements majeurs et, en tous cas, pas d’affrontement à mort. Elle s’applique donc à des situations conflictuelles dans lesquelles la dimension militaire n’est pas forcément prépondérante. L’objectif assigné aux forces armées y est de réduire le niveau de violence en maîtrisant la capacité d’action militaire des protagonistes sans jamais s’attaquer à leur force de manière résolument offensive. Cette situation répond à la situation des opérations de maintien de la paix dont l’objectif est la maîtrise des espaces et des acteurs de violence. Au niveau le plus élémentaire, elle peut se traduire par des opérations proches des opérations de police. Il en résulte une spécificité du rapport entre la force et le droit ainsi que des règles d’engagement marqué par le souci d’aboutir à la réconciliation des parties. En matière de gestion du conflit, il en résulte également une primauté du critère politico-militaire et non plus exclusivement militaire des conditions de son règlement. Au plan des équipements, ce type de conflit nécessite enfin souvent moins de matériels lourds qu’une capacité de projection rapide.

Les contours de la notion de conflit de moyenne intensité apparaissent par contre plus flous. Ce type de conflit tend à recouper des situations qu’on pourrait qualifier d’intermédiaires dont la spécificité est que l’opposition des armées régulières de deux Etats a, contrairement aux conflits de haute intensité, peu de chance de déboucher sur une situation de guerre totale engageant l’ensemble des moyens des nations ou des parties concernées. En général, la notion tend à s’appliquer aux situations dites d’imposition de la paix dont l’objectif premier est de créer, par la menace d’emploi comme par l’emploi de la force, les conditions politico-militaires nécessaires à la reprise des négociations entre belligérants. L’outil militaire engagé y sert principalement à maîtriser les forces belligérantes et requiert des matériels médians ayant pour fonction, d’une part, une meilleure protection des servants et, d’autre part, de permettre le cas échéant un engagement de coercition limité tant dans les objectifs que dans le temps et dans l’espace.

Les limites d’une approche graduelle de la nature des conflits

Sur le fond, l’approche dite graduelle en intensité des combats ne répond qu’imparfaitement à la réalité de ces mêmes combats ni à celle des postures qu’ils déterminent. Elle peut également apparaître trompeuse en ce qu’elle s’attache à qualifier les seules forces et les matériels susceptibles d’être engagés. Elle est en outre parfois inopérante pour évaluer le caractère mortifère d’un conflit. Les situations au Rwanda et au Kosovo ont à cet égard montré qu’un conflit qu’on pourrait qualifier de basse intensité quant à la situation des belligérants et de leurs moyens matériels pouvait être très mortifère.

Par ailleurs, si la haute intensité répond souvent à l’utilisation d’un équipement lourd parce qu’elle s’identifie à la puissance de feu, la basse intensité ne requiert pas forcément l’emploi des seules forces légères. Le principal intérêt de l’approche graduelle est de polariser l’attention sur l’équipement et les matériels. Mais il en est parfois ainsi au détriment d’une approche globale sur les finalités politiques de l’engagement ainsi que sur le nécessaire accompagnement civil de la force.

En cela, l’approche en termes de buts politiques recherchés (coercition ou maîtrise de la violence) apparait plus conforme à la réalité des objectifs assignés aux forces comme à la réalité des combats et des contextes politico-militaires. En outre, l’approche graduelle néglige les notions de temps long de la guerre et de réversibilité des formes d’engagement militaire sur les théâtres d’opération. Les guerres évoluent en effet dans le temps comme dans l’espace.

Loin d’être figée, l’intensité des opérations militaires connaît dans la durée des pulsions de violence d’intensités très variables associées à des périodes de calme relatif. Dans l’espace, une guerre qui dure n’est ni active ni inactive sur tous les fronts en même temps. Des choix sont faits ou imposés qui font que, sur un même théâtre, une partie de l’espace opérationnel présentera une relative accalmie tandis qu’à proximité les opérations militaires connaîtront des concentrations de forces et un tempo opérationnel pouvant être très intenses.

En fait, l‘approche graduelle complexifie faussement la nature des formes d’engagement alors que la vraie distinction est de nature binaire et oppose les opérations de coercition aux opérations de maîtrise de la violence en vue de la réconciliation des acteurs de violence. Vis-à-vis des opinions publiques, l’idée de conflits de basse, voire de moyenne, intensités permet néanmoins de soutenir qu’on n’est pas en guerre quand bien même il y a opération militaire. Or, ceci n’est pas en soi négligeable compte tenu des contraintes institutionnelles nationales qui pèsent souvent sur les décisions relatives à la guerre.

Enfin, le débat sur le degré d’intensité d’un conflit peut également traduire, sous une forme technique, une incapacité ou une impossibilité du politique à mieux préciser ses propres objectifs.

Sources
CIRPES

Posté par Adriana Evangelizt

Publié dans LE DANGER DES USA

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