Afghanistan : L'enfer des accros à l'héroïne

Publié le par Adriana Evangelizt

L'Afghanistan face au démarrage de l'épidémie

par Anne Le Troquer




«Je vis comme un chien», annonce d’emblée un jeune homme à la barbe hirsute qui se fait appeler Issa, Jésus en persan. «Je dors dans la boue avec un sac à patates comme couverture. Des gens viennent uriner sur nous pendant la nuit.» Comme une cinquantaine d’autres hommes, majoritairement âgés d’une vingtaine d’années, il vit à Kotay Sangi, un quartier de Kaboul particulièrement dévasté lors la guerre civile (1992-96).


Attendant sous un monument en ruines, alors que le thermomètre affiche 0°C, il espère vendre le peu de forces qu’il lui reste pour décharger un camion ou pousser une charrette. Une ou deux journées de travail lui permettent d’acheter un gramme d’héroïne (300 afghanis, soit 3,50 €, l’équivalent de six pains). Sinon, il vole.


La plupart racontent la même histoire : ils ont commencé l’héroïne en exil en Iran pour oublier la guerre, les camps de réfugiés, des conditions de travail inhumaines, puis ont été poussés à rentrer en Afghanistan où rien ne les attendait. «J’y ai goûté en Iran, puis j’ai arrêté , murmure Issa. Après le 11 septembre, je me suis engagé dans une milice pour retourner combattre en Afghanistan. Les commandants nous donnaient de la drogue pour nous battre et résister au froid et je suis retombé dedans. Une fois la guerre finie, ils ne se sont plus occupés de nous, alors je continue à me piquer…» Abosh, amputé de la jambe gauche, tangue sur ses béquilles : «Au moins en Iran ils s’occupent de leurs blessés de guerre. J’ai des éclats d’obus partout, la seule chose qui me fait du bien c’est les piqûres.»


Producteur et consommateur


Comme Abosh ou Issa, ils étaient 14 000 drogués dans la capitale l’an dernier, d’après le ministère de Lutte contre les narcotiques. Selon l’agence onusienne de contrôle de la drogue (UNODC), si l’Afghanistan a le quasi-monopole de production de l’opium (92% de la production mondiale en 2006), le pays se classe aussi 3e derrière l’Iran et la Russie pour le nombre de consommateurs d’opium ou de son dérivé, l’héroïne (1,4% de la population, soit 200 000 personnes). La pratique des injections se répand avec l’accroissement de la production et la multiplication des laboratoires de fabrication d’héroïne sur le sol afghan, et avec elle la transmission du VIH et des hépatites, non pris en charge.


Besoth a pu laver ses vêtements au centre d’accueil de Médecins du Monde où les usagers de drogue peuvent recevoir nourriture, soins et conseils, afin d’éviter de contracter VIH ou hépatites.
«Je suis allé faire un test et on m’a parlé du sida. J’avais peur pour ma famille, mais je n’ai rien», explique Ramatullah Rezaï. Comme ses compagnons d’infortune, il utilise maintenant les seringues à usage unique que Médecins du Monde (MDM) leur donne régulièrement. Depuis cet automne, l’ONG française a lancé un programme de réduction des risques à Kaboul : distribution de kits d'injection sur les lieux de consommation et dans un centre d'accueil par une équipe d'une dizaine d'anciens ou d'actuels consommateurs.


Une première, pas toujours bien vue des autorités. Officiellement, il n’y a que 61 séropositifs en Afghanistan. Un chiffre fortement sous-évalué selon plusieurs intervenants internationaux. «On en a rencontré 10 à 20 en seulement trois jours. Ce serait 20% des séropos… qui de plus connaissent leur statut !», s’étonne Guive Rafatian de MDM. «C’est-à-dire des gens qui sont allés au Pakistan pour un test, se savent atteints, et le disent spontanément !». Réponse laconique du ministre de la Santé : «Il y a peut-être 2 000 cas suspects, mais on n’a pas les moyens de les compter.» En attendant, les autorités préconisent «abstinence, fidélité ou préservatif», la fidélité étant la plus facile à promouvoir dans un pays très conservateur.


Les usagers de Kotay Sangi, veulent surtout «décrocher» pour se sauver. Deux ONG locales et un hôpital public proposent des cures, en fait un sevrage draconien, les traitements par substitution étant interdits. Isolement complet, crâne rasé pour l'hygiène et pour ne pas s'arracher les cheveux pendant les crises de manque et douches glaciales, le tout pendant 15 jours maximum.


Et souvent les employés, pour compléter leur maigre salaire, leur vendent des doses. Meidi Jafalleh a choisi de travailler pour MDM après avoir tenté cette cure : «Au bout d’un mois, tous rechutent. Je trouve plus important de faire comprendre aux drogués comme moi qu’ils peuvent se prendre en main, avec un peu de soutien.» Comme Besoth, tailleur de formation, qui repasse fièrement ses vêtements qu’il a pu laver au centre d’accueil. Il se prend à rêver pour la première fois depuis des mois sans drogue : «J’ouvrirai une boutique chez moi à Hérat (ouest), si je ne meurs pas de froid dans les prochains jours...»

Sources
La Nouvelle République

Posté par Adriana Evangelizt

Publié dans LE TRAFIC DE DROGUE

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