Saddam Hussein : Mort d'un dictateur

Publié le par Adriana Evangelizt

Saddam Hussein, enfant non désiré par sa mère qui songea même à se faire avorter, élevé à la dure, dans la brutalité et le dénuement, par un beau-père rustre et illettré, il s'enfuit de chez lui à l'âge de 11 ans et tue un de ses oncles à 14... les débuts ne pouvaient pas en faire un agneau... d'autant que face au danger, il a toujours eu du cran, comme le montre d'ailleurs ses derniers instants...

 

Saddam Hussein: mort d'un dictateur

 

L'ex-raïs irakien a été pendu ce samedi, peu avant 6h (4h à Paris). Retour sur le destin peu glorieux d'un petit paysan devenu l'ennemi public n°1 du président George Bush

C'est donc sur un gibet que s'est achevée la folle chevauchée du raïs irakien, l'ex-président Saddam Hussein. Chassé du pouvoir en avril 2003 par l'avance des troupes anglo-américaines vers Bagdad, le dictateur avait échappé aux forces de la coalition pendant plus de six mois, changeant sans cesse de refuge au gré d'une cavale toujours plus solitaire. Désigné par "l'As de pique" dans un jeu de cartes représentant les principaux responsables du régime en fuite, Saddam "valait" 25 millions de dollars de récompense.

Sa traque s'est finalement achevée le 13 décembre 2003 dans une ferme près de sa ville natale de Tikrit, à 150 km de Bagdad. Terré seul dans une cache creusée dans le sol, Saddam a été débusqué par des hommes des forces spéciales américaines. Traduit devant le Tribunal spécial irakien en juillet 2004, l'ancien dirigeant baasiste répond de sept chefs d'accusation de crimes contre l'humanité. Le massacre sur son ordre de 148 villageois chiites en 1982 lui vaut d'être condamné le 5 novembre 2006 à la mort par pendaison. Un autre procès en cours devait explorer sa responsabilité dans les campagnes Anfal, des opérations de répression contre les Kurdes en 1987-1988 qui auraient fait plus de 180 000 morts.

"Le bagarreur"


Au pouvoir de 1979 à 2003, celui en qui la Maison-Blanche voyait, au même titre qu'Oussama ben Laden, l'incarnation de l' "axe du mal" est d'abord un homme timide, introverti et obsédé de revanche sociale. Bien sûr, il serait simpliste de réduire le destin de ce despote à l'itinéraire douloureux d'un enfant humilié et complexé. Reste que sa mégalomanie présente, son amoralisme et sa cruauté ne sauraient s'expliquer sans un retour sur les éprouvantes premières années de son existence.

"Bagarreur" ou encore "celui qui porte un coup violent", telles sont deux des significations, en arabe, du prénom Saddam. C'est celui qu'a choisi sa mère pour ce fils non désiré dont elle a d'abord songé à se faire avorter parce que son mari est mort pendant sa grossesse. Dans la petite bourgade sunnite de Tikrit, à environ 150 kilomètres de Bagdad, où cet orphelin voit ainsi le jour ce 28 avril 1937, Saddam va être d'abord élevé par son oncle paternel, un agriculteur rustre et illettré avec lequel sa mère s'est remariée. "Mon beau-père me sortait du lit dès l'aube en hurlant: 'Debout! fils de pute, va t'occuper des moutons!'", confie parfois encore à ses proches le leader irakien.

Pauvre, c'est pieds nus que l'enfant garde les troupeaux ou travaille dur dans les champs jusqu'à l'âge de 10 ans. De cette époque sans doute vient la passion du dictateur de Bagdad pour les chaussures de prix importées d'Italie, qu'il collectionne dans chacun de ses quelque vingt palais, tous équipés pour le recevoir à n'importe quel moment. Las d'être battu, exploité et humilié, il se sauve de chez son beau-père au milieu de la nuit alors qu'il n'a pas 11 ans. "Son aversion envers la société vient du fait que celle-ci n'a pas su le prendre en charge lorsqu'il était un enfant démuni et rejeté par sa mère", explique un ancien conseiller du président irakien, aujourd'hui en exil.

Meurtrier à 14 ans


Le petit Saddam parvient à trouver refuge chez un autre des ses oncles, Hadj Khairallah Toffah, un officier autoritaire et très nationaliste, qui lui apprendra à haïr les "colonialistes" anglais. Violent et déjà imprévisible, Saddam, à l'âge de 14 ans, abat à coups de pistolet, dans une ruelle sombre, un de ses parents, l'adjudant Haj Saadoun, à la suite d'une dispute avec son oncle. En 1955, au terme de médiocres études scolaires, il adhère au parti clandestin Baas, qui prône l'unité arabe. De ces années de militantisme, il gardera toujours présents certains principes, tels que la laïcité étatique, le socialisme ou encore le fait que les richesses pétrolières arabes ne peuvent appartenir qu'à la "nation" arabe.

Blessé à la jambe en 1959, au cours d'un attentat manqué contre le général Kassem, le dictateur de l'époque, le jeune Saddam est traqué dans les rues de la capitale irakienne. Après avoir stoïquement extrait de sa jambe, avec une lame de rasoir, et évidemment sans anesthésie, la balle qui l'a atteint, il franchit le Tigre à la nage pour gagner la Syrie puis l'Egypte. Quatre ans plus tard, il revient en Irak à la faveur du coup d'Etat amenant le général Aref au pouvoir. Ce n'est qu'en juillet 1968 qu'il accède au pouvoir en devenant le n° 2 du régime aux côtés du président baasiste Hassan al-Bakr. Sa paranoïa et sa mégalomanie, désormais, ne cesseront d'augmenter.

Il voit des conspirateurs partout et élimine aussitôt, sans le moindre état d'âme, tous ceux qu'il soupçonne. Ainsi, le 22 juillet 1979, quelques jours après avoir succédé à Bakr à la tête du pays, il réunit nuitamment tous les dignitaires du régime pour qu'ils entendent la confession publique du secrétaire du Conseil de commandement de la révolution, lequel vient d'avouer, sous la torture, avoir comploté. Implacable, Saddam Hussein lit lentement la liste des hauts responsables, présents dans la salle, soupçonnés d'être complices. Il les invite un à un à quitter la salle en leur précisant cyniquement que "quelqu'un va prendre soin d'eux" à la sortie. Tous seront exécutés avant l'aube.

Son maître: Staline


Les rêves de revanche du petit paysan de Tikrit tournent bientôt à une "hypertrophie du moi", constateront plus tard les psychologues se penchant sur ce cas du culte de la personnalité. Mégalomane, il se veut l'héritier de Saladin, qui régna sur l'Egypte, la Syrie et la Mésopotamie et infligea une cuisante défaite aux croisés. Ou encore il se voit en digne successeur de Nabuchodonosor, qui détruisit le Temple de Jérusalem et contraignit les juifs à l'exil. Le président irakien fait ainsi graver, sur des millions de briques en terre cuite du plus célèbre des sites historiques du pays, cette inscription: "La Babylone de Nabuchodonosor a été reconstruite à l'ère de Saddam Hussein"...

Pourtant, s'il apparaît livrant bataille tel Saladin ou serrant la main de Nabuchodonosor sur plusieurs de ses portraits géants omniprésents dans les rues et les édifices publics, son véritable maître reste Staline. D'origine rurale comme ce dernier, soupçonneux lui aussi à l'égard de l'armée et pourtant se proclamant maréchal, s'appuyant également sur les services secrets, Saddam a une conception du régime totalitaire que n'aurait pas reniée son illustre prédécesseur du temps des soviets.

Tandis qu'après l'avoir examiné, en 1982, à sa requête, une équipe de médecins britanniques diagnostiquait chez lui "une forme de psychose maniaco-dépressive" et une "paranoïa", les psychologues israéliens du Mossad s'intéressaient plus particulièrement à sa phobie d'être assassiné, fût-ce par un de ses fidèles. D'où un luxe de précautions inouï. Amateur de poisson, de produits laitiers mais aussi de vin portugais Mateus Rose, il fait systématiquement goûter ou passer aux rayons X tous ses plats et breuvages et parfois même ses cigares de La Havane. Et lorsqu'il se rend exceptionnellement dans un restaurant de Bagdad, escorté par une escouade de gardes du corps, les cuisines de l'établissement font l'objet d'une inspection en règle plusieurs heures à l'avance.

De multiples leurres pour déjouer les attentats

Obsédé par sa sécurité, bien avant que George W. Bush en fasse son homme à abattre, le dictateur irakien multiplie les ruses. "Il joue avec les leurres, les sosies à moustache", expliquait Ahmad Chalabi, le leader de l'opposition au régime actuel sur lequel misa tant Washington au moment de renverser Saddam. Et Chalabi d'ajouter: "Les convois au sein desquels Saddam se déplace sont, par exemple, constitués de dizaines de voitures Mercedes identiques, sans immatriculation. Pendant le trajet, deux autres convois semblables circulent ailleurs... Lors des images prises durant les réunions ministérielles, aucun détail ne permet de situer l'endroit où elles se sont tenues. Enfin, pour se rendre à un Conseil, les ministres se déplacent dans un bus aux fenêtres occultées vers un lieu secret où ils sont méticuleusement fouillés avant d'être conduits dans un autre bus vers un autre lieu. Puis il attendent là pendant des heures l'arrivée du raïs..."

La crainte physique qu'inspire Saddam à ses collaborateurs est quelque chose d'édifiant. Ayant eu, comme d'autres confrères, l'occasion de l'interviewer dans les années 1980, j'ai été sidéré, comme eux, de constater que son interprète, blanc de peur, n'osait jamais reprendre les termes exacts des questions de journalistes occidentaux, sans doute jugées trop irrévérencieuses. C'est que, même au plus fort d'une guerre, le leader irakien déteste qu'on lui rapporte mauvaises nouvelles ou critiques. Pendant les huit ans du terrible conflit irano-irakien, dont il eut l'initiative et durant lequel il reçut une aide précieuse des Occidentaux, beaucoup de ses officiers en prirent pour leur grade en avouant un simple repli tactique face au déferlement des troupes de l'ayatollah Khomeini.

Faible génie militaire


"Sa volonté était voisine de l'obstination", se souvient Evgueni Primakov, l'ancien conseiller de Mikhaïl Gorbatchev, qui, à l'époque de la guerre du Golfe, rencontrait fréquemment Saddam Hussein. Refusant, selon son propre aveu, "de consulter des ouvrages théoriques de stratégie", ce leader en tenue vert olive, qui n'a jamais montré un quelconque génie militaire, se borne à envoyer ses troupes au jeu de massacre et à faire passer par les armes tout officier ou homme du rang récalcitrant. N'ayant cure de cette boucherie - de la guerre contre l'Iran qui fit plusieurs centaines de milliers de morts irakiens en huit ans, au pilonnage américain de ses divisions blindées après l'invasion du Koweït - Saddam, dont la fortune frise les 10 milliards de dollars, continue avec un cynisme total de peaufiner sa biographie, d'enrichir ses innombrables palais de nouvelles feuilles d'or.

De leur côté, son épouse Sajida collectionne les robes et les bijoux, tandis qu'Oudaï, son fils aîné, préfère aligner les voitures de sport et les conquêtes féminines. Si son père, pour soulager son mal de dos chronique, nage dans ses somptueuses piscines ou regarde simplement CNN ou Al-Jazira, à moins qu'il ne projette, dans l'une de ses salles de cinéma privées, Chacal ou Le Parrain, films qu'il affectionne particulièrement, Oudaï mène, pour sa part, une vie beaucoup plus tapageuse. Play-boy terrorisant le Tout-Bagdad dès qu'il débarque avec sa bande de porte-flingues dans un restaurant ou un night-club, Oudaï est un dangereux psychopathe. Une jeune correspondante de L'Express à l'étranger qui avait voulu l'interviewer, lors d'un reportage en Irak, n'a dû son salut qu'à la fuite lorsque celui-ci, totalement hystérique, sortit tout à coup un revolver de sa poche puis en vida le chargeur dans le plafond... Quant à Qousaï, 36 ans, l'autre fils de Saddam, qui dirige les redoutables services de sécurité et apparaît comme le successeur désigné, on ne sait à peu près rien de lui, si ce n'est qu'il a trouvé la mort avec son frère le 22 juillet 2003, lors d'une attaque de l'armée américaine contre une maison à Mossoul (Nord du pays) où ils avaient trouvé refuge.

"Saddam Hussein est-il un homme intelligent?" s'interrogeait François Mitterrand pendant la première guerre du Golfe. Les nombreuses erreurs tactiques que le dictateur irakien a commises au cours de ces dernières décennies permettent d'en douter. Mais à l'heure de son oraison funèbre, le dictateur paranoïaque et mégalomane peut au moins trouver un motif de satisfaction: empêtrés dans le bourbier irakien, ses adversaires américains, George Bush en tête, n'avaient visiblement pas prévu que le prix à payer pour le déboulonner serait si lourd.

NB: la majeure partie de cet article est tirée d'un portrait de Saddam Hussein par Alain Louyot, publié dans L'Express n°2698 du 20 mars 2003

Sources L'Express

Posté par Adriana Evangelizt


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