Saints et damnés dans le paradis américain - 1ère partie

Publié le par Adriana Evangelizt

Très intéressante analyse en deux parties... quand on lit ça on comprend mieux ce qu'il se passe aujourd'hui et d'où vient la démocratie...

Saints et damnés dans le paradis américain

 (1re partie)

par Abdelkader Mazouz



La ségrégation raciale a été, pendant longtemps, une tare dans la démocratie américaine. Elle a affecté principalement les gens de couleur et à un degré moindre, les catholiques, les juifs, les hispaniques (et aujourd’hui les musulmans), en bref, tous ceux qui n’étaient pas white anglo-saxon protestant (WASP), c’est-à-dire blancs, anglo-saxons et protestants.

C’était du temps où l’Amérique, traînant encore son héritage puritain, se débattait avec son problème identitaire à la recherche de repères. L’idée flatteuse et quelque peu narcissique du melting-pot américain, souvent évoquée outre-Atlantique comme un facteur de réussite du libéralisme démocratique, a pendant plus d’un siècle servi à montrer l’Amérique davantage comme une terre d’asile pour des immigrants persécutés ou en quête d’opportunités matérielles, plutôt qu’une nation dans laquelle coexistent pacifiquement des citoyens de race, de couleur, de croyance et de langue différentes. Le paradis retrouvé en terre américaine, notamment par les colons n’ayant pas succombé au pessimisme des puritains de la Nouvelle-Angleterre (après que John Milton l’eût perdu dans une Europe déchirée alors par les guerres et minée par les rivalités internes, la famine et l’oppression), symbolisait la régénération de l’homme blanc et de sa civilisation dans l’Ouest. Dans la vision millénariste des jeunes poètes de Princeton, cet éden conquis puis purifié par les feux de la Révolution, abriterait, une fois l’indépendance acquise, une communauté de « Saints » autour de leur « Seigneur » (qui ne sera ni roi, ni pape, ni archevêque), davantage républicain et vivant en parfaite harmonie selon les valeurs du monde rural. Cependant, sont exclus du paradis nouveau, les Indiens autochtones, les Noirs et les catholiques. A cause du rituel de l’eucharistie, ces derniers étaient taxés de cannibales. Comme l’illustrent les vers suivants tirés du poème épique The Rising Glory of America du barde de la Révolution américaine Philip Freneau, abstraction est aussi faite de la hiérarchie des anges qui peuplent l’univers catholique (chérubins, séraphins....), les calvinistes étant plutôt iconoclastes. « Une nouvelle Jérusalem, descendue du ciel, Ennoblira notre terre heureuse peut-être cette terre, Qui, en son vaste sein, recevra quoique tardivement, Une myriade de saints avec leur immortel seigneur, Pour vivre et régner sur terre un millier d’années, Dès lors appelé Millenium » Reproduisant les schémas verbaux traditionnels de l’âge néoclassique, c’est-à-dire propre à la rhétorique calviniste, ces vers traduisent une double anxiété des colons qui avaient trouvé refuge sur les côtes de l’Atlantique. D’une part, ils étaient, selon la doctrine du pêché originel, condamnés à traîner le carcan de la déchéance première. Ceux qui n’étaient pas du nombre des élus ou des saints, devaient inévitablement subir toutes sortes de malheurs. D’autre part, ils étaient contraints à lutter à leur corps défendant, pour leur survie non seulement contre un environnement hostile (maladies, attaques d’Indiens...) mais aussi contre des puissances européennes rivales sur le sol américain (Espagne, Hollande, France et Angleterre). Dans la « terre promise » de John Winthrop et ses coreligionnaires puritains, les Noirs, autant que les Indiens et les catholiques, étaient considérés comme des forces obscures qu’il fallait dominer ou convertir. Ce fut paradoxalement le cas de la France coloniale, dont les idéologues du mythe de la conquête de l’Algérie, fervents catholiques du reste, aspiraient à la réalisation, selon les termes du maréchal Clauzel d’un empire au Maghreb, rivalisant avec celui établi par les colons européens en Amérique du Nord, peuplé aussi d’Européens blancs et chrétiens mais de préférence catholiques : « A force de persévérance, un nouveau peuple grandira là plus vite encore que celui qui commença sa création au-delà de l’Atlantique, il y a des siècles. » (1) Les Arabo-Berbères, peuple battu et déchu, devaient en toute logique faire place à l’Européen, vainqueur et élu, comme en Amérique du XVIIe siècle. D’un point de vue économique, les Noirs américains ne représentaient, en fait, qu’une valeur marchande. Ils étaient seulement des biens que l’on pouvait offrir, échanger ou vendre. L’indépendance des treize colonies britanniques d’alors, à laquelle avaient contribué à la fois des esclaves et des Indiens, n’avait pas, en retour, améliorer le sort de ces minorités. Le bon Indien restait un Indien mort et le Noir demeurait le bras fort de l’industrie du coton dans les Etats du Sud.

Principes universels immuables

Même le voyageur français, aux vues impérialistes avérées, Jean-Hector de Crèvecœur, en rédigeant ses fameuses Lettres d’un Fermier américain, omit sciemment d’inclure, autant que Freneau, à la fois les Noirs et les Indiens autochtones comme des composantes de la nouvelle famille américaine. En effet, l’Américain nouveau était, selon lui, « ... un Européen ou un descendant d’Européen ». Il souligna le formidable brassage plutôt ethnique que racial qui s’était développé dans la société américaine. Il illustra ses observations par l’exemple de cet homme « dont le grand-père était Anglais, dont la femme était Hollandaise, dont le fils était marié à une Française et dont les quatre petits-fils ont à présent épousé des femmes de nations différentes ». Au terme de la guerre d’indépendance, les leaders politiques, dont T. Jefferson, s’empressèrent de rédiger en 1776 la Déclaration d’indépendance dans laquelle ils incorporèrent une série de principes universels immuables, puisés dans la philosophie de l’Europe des Lumières. Ces principes étaient basés sur les théories des lois et droits naturels. Selon ces théories, les êtres humains, à l’état de nature (ce que les musulmans appellent « fitra »), sont égaux à la naissance. Cela implique donc que c’est la société qui fait les rois et les esclaves, en fait, les dominants et les dominés. Cette doctrine égalitaire était développée en Europe dans le but d’invalider la théorie du droit divin des rois et d’infléchir le pouvoir à la fois de l’aristocratie dominante et de l’église officielle qui constituaient les deux piliers importants des monarchies européennes souvent guerrières et tyranniques. En reprenant cette doctrine à leur compte, les leaders de la Révolution américaine (1763-1783), par exemple, s’en étaient servis pour attaquer la politique coloniale anglaise qu’ils jugeaient discriminatoire et oppressive, faisant des colons des sujets de second degré. La Déclaration d’indépendance stipulait clairement que « tous les hommes sont nés égaux » et que les gouvernements tenaient leur légitimité et leurs pouvoirs « du consentement des gouvernés ». Ces principes égalitaires avaient irrité les planteurs du Sud, dont l’économie restait fortement tributaire de l’esclavage. A en croire le sénateur Stephen A. Douglas, un contemporain d’Abraham Lincoln, les signataires de la Déclaration d’indépendance, en proclamant ces principes, n’avaient peut-être en tête que les colons britanniques et, tout au plus, ceux de race blanche. Les partisans de l’esclavage trouvaient dans la Bible, notamment l’Ancien Testament, assez d’arguments pour conforter leurs thèses. Les rois et prophètes d’lsraël auraient, selon eux, tenu des esclaves. La doctrine des droits naturels était battue en brèche par les esclavagistes du Sud. Ils trouvaient toutes sortes d’arguments pour contrecarrer la propagande de leurs adversaires nordistes. Cette doctrine leur paraissait fallacieuse dans la mesure où l’égalité était acquise et non pas innée. John C. Calhoun (1782-1850), la tête pensante du Sud, remarquait que « les hommes ne naissent pas. Seuls les enfants naissent. Ils grandissent et deviennent des hommes » d’où la contrevérité affirmée dans la Déclaration de 1776. Pour les théoriciens esclavagistes, l’humanité a toujours été disparate et donc faite de puissants et de faibles, de riches et de pauvres, d’intelligents et de simplets, de langues et de races différentes. Le préjudice racial contre les gens de couleur était fortement ancré dans les mentalités de cette section de colons européens. Il n’était pas aisé pour la République américaine naissante de s’en débarrasser par une simple déclaration de principes fut-elle consensuelle. Même la Constitution de 1789 dont les auteurs s’étaient même inspirés, selon l’historien Cliinton Rossitor, du Saint Coran en matière de droits de l’homme, qui avait été plus loin que tout autre document législatif en garantissant les droits et libertés des citoyens à la fois dans leurs Etats et dans l’Union restait toutefois évasive sur la question de l’esclavage. Celui-ci demeurait un point noir dans la démocratie naissante. Il aurait fallu plusieurs drames et une série d’amendements pour abolir enfin ce système moribond sur le sol américain. Les Etats libres du Nord et esclavagistes du Sud, en butte justement sur la condition des Noirs, tentèrent de négocier une sortie de crise acceptable par les deux camps. En 1820, ils parvinrent à un compromis (boiteux), appelé le compromis du Missouri (Missouri Compromise) délimitant en fait les « frontières » de l’esclavage. Au lieu de presser pour l’abolition immédiate de ce système, le compromis se limita plutôt à freiner son extension. Devenu caduc, il fut remplacé en 1850 par un autre compromis permettant aux nouveaux Etats désireux de joindre l’Union, de choisir le statut d’Etat esclavagiste ou libre. La pratique de l’esclavage devenait inéluctablement la pierre d’achoppement d’une union des Etats américains mal scellée. Un débat passionné divisa les Etats dits libres ou abolitionnistes du Nord et les Etats esclavagistes du Sud. La ligne de démarcation dite Mason et Dixon (2) symbolisa cette division. L’intérêt des abolitionnistes à se débarrasser de ce système jugé encombrant n’était pas seulement d’ordre moral ou humanitaire. Il impliquait des enjeux politico-économiques. Ainsi, le conflit des intérêts économiques entre les industriels et les fermiers libres des Etats du Nord et les planteurs de coton du Sud, ainsi que le déséquilibre territorial provoqué par l’adhésion dans l’Union de nouveaux territoires, (achetés, cédés ou conquis tels que la Louisiane, l’Orégon, le Texas, la Floride, la Californie, le Névada, l’Arizona...), avaient inévitablement conduit à la guerre la plus meurtrière de histoire des Etats-Unis : la guerre civile ou celle de Sécession (1861-1865) qui aurait fait plus d’un demi-million de morts et presque autant de blessés sans compter les dégâts matériels immenses. Abolir ou perpétuer l’esclavage, là fut l’épineuse question qui divisa la maison américaine et menaça d’éclater la fédération. Le mouvement pour l’affranchissement des Noirs fut mené par trois courants. Le premier était conduit par William Lloyd Garrisson dont les idées radicales publiées dans son journal Le Libérateur (Liberator), semèrent la panique dans les rangs sudistes. Garrisson était aussi membre de l’influente American Antislavery Society fondée en 1833. Celle-ci servit de relais de propagande par ses idées hostiles à l’esclavage. La cause de l’abolition fut autant servie par le roman de Harriet Beecher-Stowe La Case de l’Oncle Tom (Uncle Tom’s Cabin, 1852) qui fit sensation à la fois en Amérique et en Europe. Elle y dénonça avec véhémence et réalisme, les souffrances des esclaves et la cruauté de leurs maîtres. Son récit fut si pathétique qu’il suscita une aversion de l’esclavage chez bon nombre de Blancs et de surcroît sudistes. La propagande nordiste gagna de l’influence même dans le camp adverse. Elle avait été à l’origine d’une vague d’insurrections contre les Etats esclavagistes. L’on pourrait citer celle de Denmark Vesey un Noir affranchi, à Charleston (Virginie) en 1822, celle de Nat Turner, un esclave, à Southampton (Virginie) en 1831, ou encore celle de John Brown, un Blanc abolitionniste qui se sacrifia pour la cause noire en tentant un coup de main contre l’arsenal fédéral de Harper’s Ferry (Virginie) en 1859. Martyr, il devint une figure légendaire dans le combat pour la liberté et la justice. Les Noirs continuent aujourd’hui de chanter un hymne à sa gloire, dont voici un extrait : « Le corps de John Brown gît dans sa tombe, putréfié. Mais, de l’avant, son âme continue de marcher. » (John Brown’s body lies amouldring in the grave, But his soul goes marching on). Dans tous les cas, la rébellion fut sévèrement matée. La vague d’insurrections qui secoua les Etats du Sud déchaîna les passions de part et d’autre de la fameuse ligne Mason et Dixon. Les Sudistes n’hésitèrent point à rejeter la responsabilité de ces troubles sur le journal de Garrisson qui fustigeait, depuis Boston, les esclavagistes et quelques agitateurs externes. Le chef de file du second courant était Abraham Lincoln, porté surtout sur les questions économiques et sociales. Le dernier courant était formé d’éminents intellectuels de la Nouvelle Angleterre tels que William E. Channing, les transcendantalistes Ralph W. Emerson et H. D. Thoreau, le révérend. F. Wayland, et bien d’autres penseurs. D’obédience humaniste, ces philosophes dénonçaient ouvertement l’esclavage en démontrant logiquement ses tares et ses dangers. Leurs arguments religieux, moraux et philosophiques servaient à appuyer les thèses des abolitionnistes et leurs alliés (free-soilers) qui aspiraient non seulement à une libéralisation des économies des Etats du Sud mais aussi à la limitation sinon le bannissement de l’esclavage sur leur sol. Il fallut donc attendre l’arrivée de Lincoln au pouvoir pour que la lutte contre le système esclavagiste puisse connaître un tournant décisif. Dans un discours prononcé à Springfield (Illinois) en 1858, alors candidat à l’élection sénatoriale, il sut toucher les cordes sensibles des Américains par des phrases simples mais pleines de vérité « ‘’Une maison divisée contre elle-même ne saurait tenir debout.’’ Je crois que ce gouvernement ne pourra pas rester indéfiniment mi-esclavagiste et mi-libre. Je ne pense pas que l’Union sera dissoute -Je ne pense pas que la maison s’effondrera mais je pense sûrement qu’elle cessera d’être divisée. »*

« Les êtres humains libres et égaux »

Entre 1863 et 1865, des événements majeurs déterminèrent l’abolition de ce système qui déchira l’Amérique indépendante : la proclamation de l’émancipation des esclaves et la bataille de Gettysburg en 1863 d’une part, et la capitulation du général sudiste Robert Lee à Appomattox ainsi que l’assassina d’Abraham Lincoln en 1865 d’autre part. La guerre de Sécession, quoique mettant progressivement fin à l’esclavage, engendra un sentiment de haine contre les Noirs dont le statut juridique et a fortiori social avaient manifestement changé. Les 13e, 14e et 15e amendements de la Constitution américaine opérés au lendemain de la guerre civile, connus comme les amendements de la guerre civile, étaient adoptés en vue de garantir la liberté et l’égalité aux Noirs américains. Cependant, leurs droits civiques n’étaient pas tout à fait reconnus et encore moins protégés dans les Etats ségrégationnistes notamment du Sud où ils étaient nombreux. Au lendemain de la guerre civile, le Congrès s’attela à adopter des lois protégeant les droits civiques des anciens esclaves noirs. Le calvaire de la communauté noire était loin de connaître son épilogue. Un nouveau chapitre s’ouvrait à eux : la ségrégation raciale. Les Blancs ne pouvaient tolérer que leurs anciens esclaves fussent leurs égaux et qu’ils bénéficiassent ainsi des mêmes droits et avantages qu’eux. En 1866, une loi dans ce sens offrit au gouvernement fédéral une certaine suprématie sur les tribunaux des Etats quant aux droits des Noirs. Ce fut une réponse aux Codes des Noirs (black codes), (l’équivalent de notre ancien Code de l’indigénat établi par l’administration coloniale française), promulgués par les Etats anciennement esclavagistes en vue de s’assurer le contrôle et la soumission des Noirs. En vertu de cette loi, à la fois Blancs et Noirs pouvaient passer des contrats avec des tiers, intenter des poursuites judiciaires ou d’être poursuivis, de fournir des preuves et d’hériter, acheter, louer, vendre, posséder ou céder une propriété. Le Civil Rights Act de 1875, voté par la Congrès, permit aux Noirs l’accès aux transports et lieux publics tels que les tramways, les hôtels, parcs et théâtres. Tandis que le Congrès s’efforçait d’étendre les droits civiques des Noirs en vue de leur intégration dans la société américaine, certains juges à la Cour suprême trouvaient souvent des arguments pour limiter leur portée ou leur mise en application. Pour les gardiens des lois, la ségrégation raciale ne signifiait aucunement un retour à l’esclavage mais une sorte de stratification de la société américaine qui en fait constituait une juxtaposition de races ayant des niveaux culturel, économique et social différents. Quoique juridiquement égaux, Blancs et gens de couleur vivaient séparés, selon la doctrine « séparé mais égal » (separate but equal) en vigueur depuis 1896. La Déclaration universelle des droits de l’homme, adoptée par l’assemblée générale des Nations unies en 1948 et à laquelle adhéraient les Etats-Unis, renforça le principe d’égalité entre les races déjà proclamé par la Déclaration d’indépendance américaine, tout en apportant une plus grande précision. Elle stipula que « tous les êtres humains sont nés libres et égaux en dignité et en droits ».(*) Les intellectuels de couleur américains déploraient la duplicité de leur administration dans l’interprétation et l’application des lois. Le préjudice contre les Indiens et les Noirs était un phénomène ancien. L’exclusion et la persécution de ces derniers avaient créé non seulement des réflexes de résistance pour leur survie mais aussi un mouvement organisé pour la revendication de leur citoyenneté, de leurs libertés restreintes et de leurs droits civiques occultés. L’histoire de ce mouvement est bien celle de la recherche d’une égalité sociale et économique. Cette recherche a duré plus d’un siècle et continue son cours aujourd’hui. Elle débuta avec les droits civiques des Noirs, dont l’exploitation et l’exclusion avaient fait vibrer toute une nation. La lutte des Noirs pour leurs liberté et droits civiques avait ouvert les yeux à d’autres minorités tout autant exclues telles que les communautés indienne (Peaux rouges) et américano-hispanique ainsi que les femmes. Aujourd’hui, c’est au tour de la petite communauté musulmane installée au pays de l’Oncle Sam, de porter le carcan de l’exclusion et de l’islamophobie engendrée au lendemain des attaques du Pentagone et du Trade Center, attribuées à la nébuleuse islamiste d’Al Qaîda. D’aucuns de ces groupes n’avaient été épargnés par la discrimination directe ou déguisée. Cependant, ces groupes ne s’étaient pas empêchés d’exercer, à leur manière et à des degrés divers, des pressions sur les autorités locales ou fédérales lorsqu’ils ne s’étaient pas ouvertement opposés à elles, par des moyens jugés parfois extralégaux. La discrimination raciale devenait ainsi un cancer qui rongeait profondément la société américaine, notamment urbaine. Le sentiment discriminatoire, basé sur la supériorité raciale, était constamment alimenté par les extrémistes blancs, dont les nouveaux Conseils de citoyens et les fanatiques du Ku Klux KIan. Les descentes intimidatrices des cagoulés racistes du KIan se soldaient souvent par des lynchages arbitraires de Noirs accusés de vol, viol, sorcellerie et parfois de n’importe quoi. Vers la fin du XIXe siècle, on compta près de 1460 lynchages de Noirs. Les irréductibles du KIan pensaient même que les Noirs autant que les Indiens étaient, à cause de la couleur de leur peau, l’incarnation de démons, donc des suppôts du diable qu’il convenait de chasser hors du « paradis » américain réservés aux « élus » blancs de leur tendance. En pleine guerre froide, la question des droits civiques devenait assez préoccupante pour les dirigeants américains soucieux d’exporter au monde une image exemplaire de leur pays. Il est vrai que leur projection d’une société américaine démocratique garantissant à ses citoyens les droits à « la vie, la liberté et la poursuite du bonheur » n’était pas toujours conforme à la réalité. Leurs ennemis le savaient bien. Ils se plaisaient souvent à leur rappeler cet anachronisme. Il est vrai aussi que les communistes de l’ex-URSS et ses alliés, friands de propagande, trouvaient toujours matière à critique du système capitaliste américain, taxé d’exploiteur, raciste et impérialiste. La propagande de l’ennemi idéologique trouvait un écho dans la société américaine notamment parmi les intellectuels désabusés et les couches déshéritées, c’est-à-dire les « laissés-pour-compte » selon la formule du sociologue William Graham Summer. Réagissant aux critiques à la fois internes et externes de l’idéal démocratique américain, le président démocrate Harry S. Truman (1945-1953) s’empressa, dès son arrivée à la Maison-Blanche, de diligenter un comité pour enquêter sur le dossier épineux des libertés civiques et formuler des solutions adéquates. Il espérait ainsi calmer le front de la contestation interne, l’Amérique étant confrontée à des problèmes externes plus importants. Dans une allocution, il expliqua l’intérêt de son administration à prendre sérieusement en charge ce dossier : « Sur le plan international, la raison de notre action pour la sauvegarde de nos droits civiques aujourd’hui même n’est pas de gagner l’assentiment de nos critiques totalitaires. Nous ne l’aurions pas cherché si notre oeuvre était sans fautes, ils trouvent dans la question des droits civiques l’arme propice avec laquelle ils nous attaquent. Sans doute aucun, nous aimerions les priver de cette arme. Mais nous sommes plus soucieux de la bonne opinion des peuples du monde entier. Nos réalisations notamment dans l’édification et le maintien d’un Etat dédié aux principes fondamentaux de la liberté, ont déjà servi de guide à tous ceux qui cherchent la meilleure voie de la liberté et la prospérité hors du chaos. Mais il n’est pas définitivement écrit que la démocratie embrasserait toute la terre. Nous sommes convaincus que notre mode de vie,— le mode de vie libre est porteur d’une promesse d’espoir pour l’ensemble. Nous avons la charge, ce qui est peut-être la plus grande responsabilité jamais placée sur un peuple, de veiller sur la durabilité de cette promesse. Seules des réalisations d’autant plus grandes pourraient [nous aider à] le faire. L’Amérique n’est pas si forte, le triomphe final de l’idéal démocratique n’est pas si inévitable que l’on pourrait se permettre d’ignorer ce que le monde pense de nous ou de notre œuvre. »* Truman pressa le Congrès de lui emboîter le pas dans sa politique contre la ségrégation raciale. L’Amérique, aspirant ardemment à étendre son influence dans des régions hors de son contrôle, se devait d’améliorer son image à l’extérieur de peur que sa sécurité et ses intérêts ne soient sérieusement compromis. Un rapprochement avec l’Asie et de l’Afrique lui offrirait des avantages certains pour contrecarrer l’avance du péril communiste. Donc, mettre de l’ordre dans la maison octroierait plus de crédit et de poids à la politique étrangère américaine d’après-guerre. Des lois apaisantes furent aussitôt votées. Mais l’opposition des sénateurs démocrates du Sud ne tarda pas à se manifester. Ils trouvaient souvent des astuces pour contourner les lois et perpétuer ainsi la discrimination raciale. Leurs attitudes ne faisaient, en fait, qu’alimenter les excès de tout bord, et parfois même de les justifier.

Lutte contre la discrimination raciale

Succédant à Truman, le président républicain Dwight D. Eisenhower (1953-1961) entérina la politique d’intégration raciale de son prédécesseur. Il sympathisa même avec la cause du mouvement noir pour les droits civiques. Il n’hésita pas à nommer des Noirs à des postes importants à la fois dans le gouvernement et l’armée (c’est ce que les présidents Clinton et les deux Bush ont essayé de faire). Cette initiative combien louable apparaissait beaucoup plus comme une volonté d’apaisement sans grand effet sur le sort de millions de Noirs relégués au bas de l’échelle sociale. Le mouvement contestataire pour le droit et l’égalité poursuivit néanmoins son cours. Des tentatives de récupération de ce mouvement par les courants anarchistes et de gauche, notamment communistes, avaient échoué. La terre promise tant convoitée par les Noirs n’était en fait ni un Etat prolétarien ni une quelconque réserve de type Indien ou un Etat indépendant. Par contre, les Noirs rêvaient, autant que le reste des minorités sociales, d’une société égalitaire et démocratique, d’un véritable melting-pot dans lequel viendraient fondre les différences raciales, culturelles et cultuelles. Mais les Etats du Sud « profond » restaient encore réfractaires à cet idéal. Pis, ils le combattaient. La lutte pour la reconnaissance des droits civiques des Noirs se poursuivait inlassablement. Toutefois, sous l’impulsion d’Eisenhower, la question des droits civiques commença à avancer quoique prudemment. Quelques progrès furent perceptibles çà-et-là, notamment dans l’éducation. L’on se mit, côté blanc, à s’intéresser à l’apport africain dans la culture américaine. La date du 17 mai 1954 marqua un tournant important dans la lutte contre la discrimination raciale. En effet, c’était ce jour que la ségrégation raciale dans les écoles publiques (primaires et secondaires) fut déclarée inconstitutionnelle à l’unanimité par la Cour suprême. La déségrégation de l’enseignement public mettait théoriquement fin à la doctrine « séparé mais égal ». Les résistances à l’application de la nouvelle loi se firent sentir notamment au Kansas, en Caroline du Sud, en Virginie et au Delaware. Il aurait fallu la fermeté du nouveau président de la Cour suprême, Earl Warren, et quatre procès au moins pour faire respecter les lois de la République et donc faire avancer la politique de déségrégation initiée par le gouvernement.Les lois discriminatoires de certains Etats ne distinguaient point entre les citoyens américains et les étrangers de couleur. L’amalgame causait souvent des désagréments aux dirigeants US. A en juger par cette anecdote. En août 1955, l’ambassadeur de l’Inde, G. L. Mehta, prit place dans un restaurant à l’aéroport international de Houston, dans l’aile réservée aux Blancs. Mais au Texas, la loi exigea que Blancs et gens de couleur fussent séparés. Grande fut la surprise du diplomate lorsqu’on lui signifia, à cause de son teint brun foncé, de changer d’endroit. Ce fut un grand affront que M. Mehta ne fut pas près d’oublier. Ce geste raciste faillit causer un incident diplomatique avec l’Inde, un pays du Tiers-Monde que les Etats-Unis voulaient courtiser par temps de guerre froide. A Washington, le secrétaire d’Etat d’alors John Doster Dulles, fortement gêné, s’empressa de télégraphier ses excuses au diplomate. Les officiels US ne pouvaient ignorer les propos élogieux exprimés en 1949 devant leur Congrès par le Premier ministre indien, Jawaharlal Nehru à l’endroit de la Constitution américaine : « Nous avons été beaucoup influencés par votre propre constitution. »*(À suivre)

L’auteur est Chercheur et doctorant en études américaines

- * Citations des auteurs américains traduites par l’auteur
1) Camille Rousset L’Algérie de 1830 à 1840 Vol. III p.4, Plon (1887)
2) Ligne séparant les Etats du Nord et du Sud américain.

Sources El Watan

Posté par Adriana Evangelizt

Publié dans LE RACISME AUX USA

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