Guerre contre la terreur et distorsions de la réalité

Publié le par Adriana Evangelizt

Guerre contre la terreur et distorsions de réalité

par J. P. Miginiac




La rhétorique avait déjà permis la réélection du «Commandant en chef» au mois de novembre dernier et l’augmentation des prérogatives et du pouvoir de l’exécutif à un niveau jamais atteint dans le passé par aucun des prédécesseurs de l’actuel Président des Etats-Unis. Elle procède cependant d’une distorsion complète de la réalité.


Guerre froide ? Comment un Président des Etats-Unis peut-il comparer la menace d’une possible nouvelle attaque terroriste, même nucléaire dans le pire des cas virtualistes, avec celle de l’arsenal soviétique d’hier ! Comment un Président des Etats-Unis peut-il mettre à même échelle et comparer l’«ennemi» militaire surarmé d’hier avec la menace diffuse, asymétrique de groupes extrémistes fantômes ! Comment un Président des Etats-Unis peut-il mettre à même échelle et comparer les forces stratégiques soviétiques d’alors avec la possible future menace nucléaire des Mollahs d’Iran dont les experts s’accordent à penser qu’elle n’est certainement pas immédiate !


Qu’on nous comprenne bien, il ne s’agit pas ici de minimiser la menace terroriste. Les criminels engagés sous la bannière islamiste cherchent à tuer, en masse et sans discrimination. Le risque biologique, voire nucléaire, est bien réel et, le jour même où George W. Bush l’invoquait, ce 11 septembre, en provoquant délibérément la crainte des américains, un article d’Hamid Mir, le journaliste pakistanais qui a interviewé plusieurs fois Oussama Ben Laden, faisait état (al-Arabiya) d’informations lui indiquant l’accumulation par Al Qaeda d’explosifs et de matières nucléaires au cœur même des Etats-Unis via la frontière mexicaine en vue de la confection d’une «bombe sale».


La «Guerre contre la terreur» justifie t-elle pour autant de prêcher la peur des américains (à quelques semaines des élections de mi-mandat) ? Le rapport du potentiel de destruction est lointain entre une «bombe sale» d’Al Qaïda et l’arsenal de bombes H soviétiques. Et si 45 kilos d’uranium hautement enrichi suffiraient à la confection d’une vraie, quoique sommaire, bombe nucléaire, que fait vraiment George W. Bush devant l’urgence absolue de sécurisation totale des sites de production ou de stockage de matières fissiles là où le danger est réel, c’est à dire dans l’ancienne Union Soviétique, au Pakistan, ou en Corée du Nord ? Comment croire en effet que des terroristes pourraient s’approvisionner aujourd’hui en Iran quand la communauté américaine du renseignement estime elle-même clairement qu’une bombe iranienne est encore loin de voir le jour, que la menace ne saurait prospérer avant dix ans et qu’elle n’a rien d’inéluctable si la diplomatie est capable d’apporter quelques garanties sécuritaires au régime des mollahs.


Et la propagande des néocons ne saurait suffire à donner quelque crédibilité que ce soit à une affirmation contraire. L’Agence internationale pour l’énergie atomique vient de le rappeler en critiquant très violemment, le qualifiant de «scandaleux», «malhonnête», «inexact» et «trompeur», un rapport au Congrès du Republican-led House Intelligence Committee intitulé «Reconnaître l’Iran comme une menace stratégique» et publié le 23 août dernier. Dans ce rapport, quelques faucons proches du Vice-Président Dick Cheney n’hésitaient pas à affirmer que le programme d’enrichissement de Téhéran était plus avancé que ne l’affirmaient l’IAEA et les services de renseignement américains et que l’Iran enrichissait, depuis Avril, de l’uranium de qualité militaire en utilisant 164 centrifugeuses en cascade dans la centrale de Natanz.


Comme l’a rappelé l’Agence, les 164 centrifugeuses de la centrale de Natanz sont sous sa surveillance et ont pour le moment produit de l’uranium enrichi à 3,6% alors que la qualité militaire nécessaire à la production d’une bombe suppose un enrichissement à au moins 90%. L’Iran a certes des plans pour doubler le nombre de centrifugeuses en service à Natanz mais les nouvelles centrifugeuses n’étaient pas, selon l’AIEA, encore en service en août dernier alors que les experts estiment que 1 500 à 1 800 centrifugeuses en cascade seront nécessaires pour produire au bout d’un an d’enrichissement continu la quantité de matériaux de qualité militaire nécessaire à la construction d’une seule bombe A grossière.
Si George W. Bush fait monter la crainte de la «Guerre contre la terreur», la guerre froide n’a pas, elle, fait peur au peuple américain. Une attaque nucléaire soviétique pouvait pourtant, à chaque instant, tuer 150 à 200 millions de personnes en moins de vingt-quatre heures.


Les Présidents des Etats-Unis d’alors se sont pourtant efforcés de ne jamais porter le danger au cœur de leurs discours pour que la crainte ne distille pas dans les veines du peuple et affaiblisse le moral de la nation. Ils n’ont jamais prétexté du péril pour corrompre libertés individuelles et droits civils.
Les Présidents américains d’alors ont patiemment construit, malgré des échecs mais souvent avec succès, des politiques destinées à unir leurs amis et diviser leurs ennemis, réussissant chaque jour un peu plus, jusqu’à la victoire, à justifier leur combat et à diaboliser celui de l’ennemi. Le Président américain d’aujourd’hui semble, lui, exceller dans des politiques inverses. En confondant dans un même creuset stratégique lutte contre Al Qaïda, messianisme, guerre des civilisations, guerre contre les ennemis d’Israël, et guerre pour le pétrole, il ne réussit qu’à diviser ses amis et à unir ses ennemis, à détruire une à une les valeurs qu’il prétend défendre, et à élever de vulgaires criminels au statut de héros de la civilisation musulmane et de grandes figures de la troisième guerre mondiale !


Le Président américain d’aujourd’hui ne voit aucun des périls qu’il sème lui-même en abondance. La «Guerre contre la terreur» justifie t-elle que le terme «terroriste» soit de plus en plus indiscriminé et cible aujourd’hui des minorités (souvent musulmanes) ou des origines ethniques dans la répression de leurs droits, prétextant suspicions, arrestations arbitraires, humiliations, voire torture et détentions illimitées sans charges ni procès ?


La «Guerre contre la terreur» justifie-t-elle que des lois nouvelles érodent chaque jour un peu plus les droits civils, offrant ainsi aux terroristes une victoire sur nos valeurs qu’ils seraient bien incapables d’obtenir par eux-mêmes ?


La «Guerre contre la terreur» justifie-t-elle, alors que les bombes pleuvaient sur des enfants du Liban, qu’un cessez-le-feu n’ait pour George W. Bush aucun caractère d’urgence, son Secrétaire d’Etat qualifiant même les victimes civiles libanaises de «tourments de l’accouchement d’un nouveau Moyen-Orient» et son représentant à l’ONU retardant au delà de l’insoutenable la décision du Conseil de Sécurité imposant la fin des hostilités ? Le Président des Etats-Unis d’aujourd’hui a t-il entendu son ami, Fuad Siniora, premier ministre libanais, lui crier : «La valeur des droits de l’homme au Liban est-elle moindre qu’ailleurs… Une larme israélienne a t-elle plus de valeur qu’une goutte de sang
libanais ?». La «Guerre contre la terreur», justifie t-elle, alors que sont justement et dignement célébrées les 2 700 victimes civiles des attentats du 11 Septembre, que le seul qualificatif de «dommages collatéraux» soit attribué aux 60 à 100 000 victimes civiles des guerres d’Afghanistan et d’Irak ? Plus de 6 500 civils irakiens ont encore perdu la vie au cours des deux derniers mois. Le Président des Etats-Unis d’aujourd’hui a-t-il pour autant entendu ses amis leaders arabes stigmatiser, par la voix de Kofi Annan, le «désastre» de la guerre d’Irak et de la politique de leur protecteur d’outre-Atlantique. A t-il entendu leurs alertes, estimant tous que la région était aujourd’hui profondément déstabilisée ?


Le Président des Etats-Unis a-t-il une vision claire du chaos que sa «Guerre contre la terreur» ne cesse de provoquer et la moindre perception de la confusion de ses discours ou déclarations successives ?
Il semble en tous cas incapable de résoudre dans sa propre pensée le conflit qui mine son gouvernement, oscillant en permanence entre une politique unilatérale de guerre étendue et permanente, souhaitée par les néocons les plus acharnés réunis autour du Vice-Président Dick Cheney, et une politique multilatérale de résolution diplomatique des confrontations, voulue par des conseillers un peu plus réalistes, réunis autour du Secrétaire d’Etat Condoleeza Rice. Il semble même de plus en plus évident qu’il laisse se dérouler, librement et sans aucune coordination, la course inexorable de deux stratégies et de deux politiques incompatibles, donnant dans le même temps des gages aux modérés tout en inclinant par nature et messianisme aux extrêmes.


«Victoire complète» de la «civilisation» sur l’«ennemi» ? Zbigniew Brzezinski, ancien conseiller de sécurité nationale du président Carter et l’un des plus prestigieux stratèges du pouvoir américain, affirmait récemment : «les prescriptions des néocons et leurs équivalents israéliens sont mortels pour l’Amérique et en fin de compte pour Israël. Elles retourneront totalement une majorité écrasante de la population du Moyen-Orient contre les Etats-Unis. Les leçons d’Irak parlent pour elles mêmes. Si les politiques des néocons continuent à être poursuivies, les Etats-Unis seront expulsés de la région et ce sera le commencement de la fin pour Israël».

Sources
La Nouvelle République

Posté par Adriana Evangelizt

Publié dans IRAN ISRAEL

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