Fukuyama : Il y a chez Bush une incapacité à reconnaître la vérité

Publié le par Adriana Evangelizt

Francis Fukuyama : il y a chez George Bush une "incapacité à reconnaître la réalité"

 

Professeur d'économie politique internationale à l'université Johns Hopkins de Baltimore.



La "nouvelle stratégie" du président Bush en Irak est-elle vraiment nouvelle ou est-ce l'ancienne dans un nouvel emballage ?

C'est la vieille stratégie appliquée à une situation nouvelle et c'est pourquoi elle ne peut pas marcher. La considération à la base de cette politique est que vous avez, à Bagdad, une sorte de gouvernement démocratique, au-dessus des clivages religieux, qui est attaqué par diverses forces religieuses. L'objectif est donc de soutenir militairement ce gouvernement. Cette politique est tout simplement erronée. Le gouvernement Maliki est partie prenante de la question religieuse. Il représente une des communautés en lutte pour le pouvoir.

L'objectif inavoué du plan annoncé par George Bush est de venir à bout du clan Moqtada Al-Sadr. Le problème est que ce groupe représente peut-être la communauté la plus puissante en Irak. Il est difficile de s'en prendre militairement à une grande partie de la population.

Diriez-vous qu'il y a en Irak une guerre civile ?

Nous avons, aux Etats-Unis, un débat stupide sur la définition technique de la guerre civile. Je crois qu'il s'agit d'un conflit multidimensionnel, une lutte pour le pouvoir selon des lignes de partage religieuses et ethniques.

Comment expliquez-vous que le président et ses conseillers semblent ne pas comprendre la véritable nature de la situation ?

Malgré les dernières élections, aux Etats-Unis, et les critiques adressées à l'administration, il y a une incapacité à reconnaître la réalité telle qu'elle est. Un des moments les plus significatifs a été la réception donnée pour Donald Rumsfeld quand il a quitté le Pentagone. George Bush a déclaré que l'invasion de l'Irak avait représenté un "raz de marée dans l'histoire de la liberté humaine". On a l'impression qu'ils vivent dans un autre monde.

C'est une sorte d'aveuglement idéologique ?

Dans le dernier discours de George Bush, vous avez toute cette rhétorique sur la seconde guerre mondiale : "Il y a des forces démocratiques qui attendent que nous les aidions..."

Le sénateur Ted Kennedy a déclaré que l'Irak était le Vietnam de George Bush. A-t-il raison ?

En un sens, oui. L'Irak est sans doute le plus grand désastre de politique étrangère depuis le Vietnam.

On entend aussi, y compris dans les milieux libéraux américains, des comparaisons avec la guerre froide, entre le fondamentalisme musulman et le communisme...

Je crois que la plus grande erreur qu'aient faite les Etats-Unis, au lendemain des attentats du 11-Septembre, a été d'exagérer les enjeux et la menace. A l'époque, il n'y avait sans doute pas plus de deux à trois douzaines de personnes, dans le monde, capables de mener ce genre d'attaques terroristes contre les Etats-Unis et prêtes à le faire. Le résultat de notre mauvaise gestion a été une sorte de prophétie qui se réalise d'elle-même.

A présent, le parallèle avec la guerre froide me paraît douteux. L'islam n'est pas comparable au communisme, et le radicalisme islamique lui-même est plus compliqué, car c'est un phénomène culturel plus complexe à contrer qu'une menace idéologique. Ce type de discours est une manière de mobiliser l'opinion autour du président, mais c'est aussi une manière de saper toute compréhension du problème.

Comment la majorité démocrate, au Congrès, peut-elle influencer la politique étrangère ?

Dans notre système constitutionnel, la politique étrangère est contrôlée par le président. Les démocrates ne peuvent agir que sur le budget militaire, mais ils ne le feront pas, pour ne pas s'exposer au reproche de ne pas soutenir nos soldats.

Après le 11-Septembre, j'ai participé à de nombreuses discussions stratégiques avec des démocrates qui cherchaient à formuler une autre politique étrangère. Et à chaque fois ils butaient sur cet obstacle : il était politiquement impossible de définir précisément l'ampleur de la menace parce qu'il n'y a pas de risque zéro.

Quelle est la responsabilité de vos anciens amis, les néoconservateurs, dans la politique de George Bush ? Qu'est-ce qui était erroné en Irak : la guerre elle-même, ou la manière
de la conduire ?

Le problème est la guerre elle-même. Ce que disent maintenant un certain nombre de néoconservateurs - "l'idée était bonne mais l'exécution a été mauvaise" - a un fond de vérité. La mise en oeuvre a été certainement très mal gérée, mais je pense que le concept fondamental lui-même était erroné. La chose qui me révolte le plus, c'est que, avec le Liban et l'Iran, la même forme de pensée a encore cours, en l'absence de toute réflexion sur les leçons à tirer de l'aventure en Irak. Les néoconservateurs prônent des bombardements des sites nucléaires iraniens. C'est tout simplement fou.

Vous attendez-vous que le président prenne la décision de bombarder l'Iran ?

J'ai entendu, de la part de plusieurs personnes censées être courant, que George Bush pense qu'il doit faire preuve de détermination, malgré l'état de l'opinion.

Avec le rapport Baker-Hamilton et les visites d'Henry Kissinger à la Maison Blanche, on a eu l'impression que la vieille garde "réaliste" avait de nouveau le vent en poupe à Washington. Qu'en est-il exactement ?

Ce n'est pas le cas dans cette administration. Mais, en général, à Washington, les "réalistes" ont fait leur grand retour, et quand ce président sera parti, ils vont donner le ton, dans les deux partis, chez les républicains comme chez les démocrates. On assiste à une sorte de glissement tectonique.

A propos du Liban et du conflit israélo-palestinien, pensez-vous qu'il soit possible de relancer le processus de paix, dans l'espoir aussi que des progrès sur ce dossier puissent faciliter une solution en Irak et dans toute la région ?

Je ne pense pas que ce qui pourrait se passer sur le front israélo-palestinien ait une grande influence en Irak. Mais c'est toujours une bonne idée, pour les Etats-Unis, de faire des efforts, même si les chances de renverser le processus de dégradation actuel sont très faibles.


Comment voyez-vous les tentatives des Européens de régler le dossier nucléaire iranien par la négociation ?

Les Iraniens veulent avoir l'arme nucléaire, et rien de ce qu'on peut leur offrir ne les détournera de cet objectif. Jusqu'à l'arrivée de Mahmoud Ahmadinejad au pouvoir, il y avait une réelle possibilité d'avoir un grand marchandage, mais les Européens seuls n'étaient pas en mesure de le proposer. Si les Etats-Unis avaient été prêts à établir des relations diplomatiques avec Téhéran et à reconnaître le rôle de l'Iran comme puissance régionale, une solution globale aurait été possible. C'est beaucoup moins probable maintenant. Je pense que l'Iran aura des armes nucléaires.

Votre dernier livre paru en français est intitulé : D'où viennent les néconservateurs ? (Grasset, 2006). Mais la question est aussi : que vont-ils devenir ?

Ils sont toujours là. Ils ont toujours des adeptes et, dans cette administration, ils ont encore une certaine influence. Le président les a consultés avant de prononcer son discours du 10 janvier. Mais, après 2008, leur temps sera passé.

Il y a, aux Etats-Unis, un débat sur la politique étrangère après 2008. Vous préconisez un "wilsonisme réaliste". D'autres politologues parlent de "réalisme progressiste". La rhétorique sur la promotion de la démocratie va-t-elle continuer ou un nouvel isolationnisme verra-t-il le jour en réaction à Bush ?

Ce dernier risque existe. Des gens sérieux pensent qu'il faut en finir avec cette histoire de promotion de la démocratie. Mais ma forme de promotion de la démocratie, utilisant le soft power, a toujours de nombreux soutiens. Ce qui va changer, c'est le discours, les grandes phrases du président sur "le moment historique décisif", etc., et, certainement, l'usage de la force au service de la démocratisation. Même l'entourage de George Bush a maintenant abandonné le thème de la démocratisation du Moyen-Orient.

Quelles sont les conséquences de la perte de crédibilité et de légitimité de la puissance américaine du fait de la guerre en Irak ?

Un des principaux problèmes concerne la redéfinition du soft power. A l'origine, il était fondé sur l'image, les principes, les valeurs. Sur ces points, les dommages sont considérables. Dans le tiers-monde, le modèle américain, le marché, la démocratie ne sont plus pris au sérieux. Quand nous parlons des droits de l'homme, on nous répond Abou Ghraib. Il y a, d'autre part, une réaction plus générale contre le modèle libéral et la mondialisation, incarnée par exemple par Hugo Chavez. La guerre en Irak ne l'a pas créée, mais la politique de Bush l'a accélérée.

Ce qu'on a appelé le "moment unilatéral" des Etats-Unis aura donc été de courte durée


C'était inévitable. Le fait qu'un pays, en l'occurrence les Etats-Unis, puisse agir sur les autres sans que ceux-ci puissent avoir une influence sur ce pays provoque le ressentiment. Mais, encore une fois, l'administration Bush a accéléré ce processus.


Sera-t-il très difficile de réparer les dommages ?

Je pense que c'est au moins l'affaire d'une génération. Je ne comprends pas qu'on n'ait pas encore fermé la prison de Guantanamo Bay. Ce serait le point de départ de ce processus de réparation.

Sources Le Monde

Posté par Adriana Evangelizt

Publié dans IRAN ISRAEL

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