Quand la télévision d'État iranienne défend les Juifs

Publié le par Adriana Evangelizt

Quand la télévision d'État iranienne défend les Juifs

par Delphine Minoui

À Téhéran, une nouvelle série télévisée s'intéresse à la question peu médiatisée des quelque 1 000 Juifs de France sauvés par l'Iran du génocide allemand pendant la Seconde Guerre mondiale. Et en profite, en même temps, pour faire délibérément la différence entre la position du gouvernement iranien sur le judaïsme et son attitude envers Israël.

 
Les appels répétés de Mahmoud Ahmadinejad à « rayer Israël de la carte » et ses mises en doute de l'ampleur de la Shoah ont fini par se muer, vu d'Occident, en un sinistre feuilleton. Mais à Téhéran, les Iraniens ont droit, depuis la rentrée, à un feuilleton d'un tout autre genre : une série télévisée, diffusée tous les lundis soirs sur la première chaîne étatique, et qui s'intéresse, elle, au génocide juif pendant la Seconde Guerre mondiale et à la cause des victimes du nazisme. Surprenant dans un pays où les cris de « mort à Israël » rythment tous les vendredis la grande prière hebdomadaire ? « Non », insiste Hossein Bechekoucheh, le producteur de cette nouvelle série grand public. « Il s'agit, au contraire, de montrer que si nous sommes antisionistes, nous ne sommes pas antisémites. »
 
Intitulée Virage à degré zéro (« Madar-é sefr daradjé »), la série de 22 épisodes cherche, d'une certaine façon, à clarifier la position des autorités iraniennes, en faisant la distinction entre la question du judaïsme, qui est acceptée par les leaders religieux au pouvoir, et celle de la création de l'État d'Israël, régulièrement condamnée. Elle raconte comment le héros, Habib, jeune étudiant iranien à Paris dans les années 1940, sauve sa dulcinée d'origine juive, Sara, des camps de concentration nazis grâce... à la complicité de l'ambassade d'Iran en France qui accepte de lui fournir un faux passeport. Cette production télévisée fait référence à un événement historique rarement mis en avant par la République islamique, car appartenant à l'époque prérévolutionnaire : l'aide d'Abdol Hussein Sardari, ambassadeur iranien en poste à Paris à l'époque du Shah, à plus de 1 000 Juifs. Pour sauver leur peau, il fit falsifier des papiers et leur accorda la nationalité iranienne. « À l'étranger, on accuse l'Iran de faire pression sur les juifs. Mais dans ce feuilleton, on montre justement que dans toutes les religions, il existe des bons et des méchants », note Hossein Bechekoucheh.
 
Grande première : l'association juive d'Iran, qui avait fermement condamné, il y a deux ans, les propos d'Ahmadinejad sur la Shoah s'est empressée de faire l'éloge de la série. La thématique abordée par Virage à degré zéro tranche, en effet, avec l'image véhiculée par Téhéran au cours de ces deux dernières années. En comparant, dès son élection en 2005, Israël à une « tumeur » qu'il faut « effacer », le président iranien s'est rapidement mis à dos la communauté internationale, qui s'inquiète, en parallèle, des ambitions nucléaires iraniennes. Plus tard, l'organisation d'un concours de caricatures, puis celle d'une conférence sur la « réalité » et le « mythe » de la Shoah, en présence de grandes figures du négationnisme, dont le Français Robert Faurisson, n'ont fait qu'empirer les choses.
 
Et pourtant, paradoxe mis en exergue par la série, la communauté juive iranienne, la plus importante du Moyen-Orient en dehors d'Israël, se trouve plutôt bien lotie. Ses quelque 20 000 membres disposent, à l'instar de la minorité chrétienne et de la minorité zoroastrienne, d'un représentant au Parlement iranien. Ils sont libres de prier dans leurs synagogues, de faire leurs courses dans des épiceries kasher. Ils possèdent leurs propres hôpitaux, leurs écoles et peuvent consommer de l'alcool pour le besoin de leur culte. « Tant qu'on ne se mêle pas de politique, on est relativement tranquille », souffle Joseph, un commerçant juif de la capitale. Il n'a pourtant pas oublié l'arrestation, en 1999, à l'époque du président réformateur Mohammad Khatami, de treize Juifs de Shiraz et d'Ispahan, accusés d'espionnage au profit d'Israël. « Mais c'est une tactique également utilisée par les forces conservatrices contre des intellectuels iraniens musulmans pour étouffer les voix qui se prononcent en faveur de la démocratie », reconnaît-il.
 
 
«Cette série a l'avantage de mettre les points sur les» i * et d'éviter les amalgames », explique Kambiz, un médecin iranien de 38 ans, spectateur assidu. « Elle permet de rappeler qu'au-delà des slogans provocateurs de façade, les Iraniens n'ont jamais tué de Juifs, et que au contraire, ils les ont sauvés, par le passé, de la brutalité des Allemands ». Le succès de Virage à degré zéro, tourné entre Paris et Budapest, tient également, concède-t-il, « à la qualité cinématographique de son réalisateur, Hassan Fathi », connu en Iran pour ses fictions historiques. Dans un pays où de nombreux films occidentaux sont bloqués par la censure, les gros moyens utilisés par Hassan Fathi permettent aux spectateurs de découvrir des paysages européens et d'apprécier les tenues féminines à la mode dans les années 1940. Et tranchent donc avec les voiles obligatoires et austères des speakerines de la télévision iranienne.
 
La réussite de ce programme vient d'ailleurs d'inspirer le tournage, par un autre réalisateur, Hossein Samieizadeh, d'une nouvelle série intitulée Gilad, narrant l'histoire de Ben Hur, un jeune homme juif qui émigre en Iran à l'époque nazie. En parallèle, la télévision d'État ne manque pas de poursuivre son autre objectif, celui de « dénoncer le sionisme », en diffusant, à l'occasion de chaque regain de tension avec Israël, ses fameux spots publicitaires appelant la population à ne pas consommer de « Pepsi », acronyme, disent les autorités iraniennes, de Pay Each Penny to Save Israel (littéralement : « Payez chaque penny pour sauver Israël »).
 
Cette approche à double vitesse est, en fait, récurrente en République islamique d'Iran. En 1987, le grand cinéaste Massoud Kimiaï s'était déjà intéressé à la différence entre « antisionisme » et « antisémitisme ». Son film Sorb racontait l'histoire de Daniel et Munes, un couple juif iranien de Téhéran, cherchant à émigrer vers la « Terre promise », en 1948. Leur demande est rejetée à cause de l'oncle de Daniel, Yaghoub, accusé « d'activités antisionistes ». Ce dernier sera finalement tué par des « agents » d'Israël... Vingt ans plus tard, Virage à degré zéro reste sur la même longueur d'onde. Sauvée par Habib le musulman, la belle Sara ne manque pas de décliner l'offre de mariage d'un cousin. Raison avancée : il préconisait la création d'Israël.

Sources Le Figaro

Posté par Adriana Evangelizt

Publié dans IRAN ISRAEL

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