Copwatch : un oeil sur la police

Publié le par Adriana Evangelizt

Copwatch : un oeil sur la police

par Yves Eudes

Entassés dans leur petit bureau encombré de dossiers et d'ordinateurs, une dizaine de militants de l'association Copwatch se préparent pour une patrouille de nuit. Ils vérifient que les caméras fonctionnent bien et que la radio scanner installée sur l'armoire balaie l'ensemble des fréquences utilisées par la police, afin d'intercepter les communications entre les voitures de police et les différents commissariats.

Andrea Pritchett, une blonde mince et énergique de 44 ans, professeure d'histoire dans un collège et patronne incontestée des "copwatchers" de la région, tente d'organiser les équipes au milieu d'une joyeuse pagaille. On décide que Bram et son amie Gaili, étudiants à l'université, patrouilleront ensemble en voiture. De son côté, Jacob Crawford, 29 ans, réalisateur vidéo et vétéran du "copwatching", fera sa tournée en vélo, avec sa caméra autour du cou, en compagnie de deux nouvelles recrues, des adolescents à l'allure très sportive. Andrea décide de faire sa tournée à pied, avec un autre copwatcher expérimenté, Andy, jardinier et ouvrier à temps partiel dans une usine de savon.

Jake, un jeune homme hirsute et jovial, restera au bureau pour écouter la radio scanner. Quand les policiers reçoivent l'ordre d'intervenir quelque part, Jake est au courant en même temps qu'eux. Il appelle aussitôt les copwatchers sur leurs téléphones mobiles pour leur donner l'adresse : "Avec un peu de chance, explique Bram, nous arrivons sur les lieux avant les flics, ou juste après. Pour être un bon copwatcher, il faut connaître tous les raccourcis."

Dans sa version high-tech, le copwatching a été inventé ici, à Berkeley, il y a quelques années, par des militants déterminés à dénoncer les exactions policières contre les SDF, puis contre les minorités noire et latino. Il consiste à suivre les policiers un peu partout, à filmer leurs activités et à prendre des notes sur un formulaire, pour établir un rapport de chaque incident : "Notre but est de rendre les policiers responsables de leurs actes, explique Andrea, de mettre fin à l'impunité de ceux qui commettent des bavures, et ils sont nombreux - la violence policière est une tradition bien établie dans ce pays. Nous les habituons peu à peu à travailler dans la transparence, sous la surveillance des citoyens." Il ne s'agit pas de filmer la police à son insu, au contraire : "Nous sommes aussi visibles que possible, et nous voulons que notre présence soit apaisante. Quand les policiers s'aperçoivent qu'ils sont filmés, ils ont tendance à mieux respecter la procédure, à être moins brutaux avec les personnes interpellées, plus polis."

Pendant cinq heures, les trois équipes vont sillonner la ville, guidées par Jake au téléphone, ou circulant au hasard. Ils quadrillent les quartiers sud et ouest de la ville, les plus pauvres, où la police est très présente. Ils s'aventurent aussi à Oakland, le grand port industriel voisin, qui compte plus de 400 000 habitants, dont 60 % de Noirs et de Latinos et connaît de graves problèmes de criminalité et de répression.

Fin septembre, un Noir de 20 ans a été tué de deux balles dans le dos par un policier sur un parking d'Oakland, alors qu'il ne commettait aucun délit. C'était la troisième fois en cinq ans que ce même policier abattait un jeune homme en pleine rue. La communauté noire s'est mobilisée pour que l'auteur des coups de feu soit expulsé de la police et inculpé, mais après deux semaines de congés, il a repris son service. Depuis, dans les quartiers noirs d'Oakland, l'ambiance est exécrable. Dans ce contexte, pour les copwatchers, toute intervention est bonne à filmer, depuis l'assaut d'une maison occupée par un gang jusqu'au simple contrôle routier. Bram redouble de vigilance : "N'importe quelle situation peut déraper à tout moment. Notre rôle est de noter le comportement habituel de la police en toutes circonstances."

Dès que Bram et Gaili repèrent un gyrophare, ils se garent, descendent de voiture et s'avancent lentement, bien en vue des policiers : "Il ne faut pas arriver par-derrière, ils pourraient avoir l'impression que quelqu'un se faufile dans leur dos pour les attaquer. Il faut aussi bien montrer sa caméra. Et surtout, ne jamais s'interposer entre un flic et sa voiture, ça le rend nerveux." Tandis que Bram filme en restant à distance, Gaili va voir les policiers et note soigneusement leurs noms, leurs matricules et les numéros de leurs voitures. Puis elle va parler aux personnes arrêtées. Elle leur donne un petit livret résumant leurs droits et leurs obligations pendant la garde à vue et les exhorte à téléphoner à Copwatch après leur libération, si elles ont à se plaindre de la façon dont elles ont été traitées.

Ce soir, les premiers policiers accostés font semblant de ne pas voir les copwatchers et partent en silence. Les suivants répondent aux questions en pesant chaque mot, avec des sourires figés qui laissent délibérément transparaître leur exaspération. Mais d'autres les accueillent aimablement. Ils semblent avoir admis que ces étranges cameramen font désormais partie du paysage urbain.

En fin de nuit, face à un attroupement de 8 voitures de police bouclant une rue suite à une agression sanglante, Gaili et Bram ont du mal à s'imposer. En les voyant, une policière blonde et musclée arrive en courant et leur ordonne de reculer. Un dialogue de sourds s'engage : "La loi autorise les citoyens à se réunir librement sur la voie publique, récite Gaili sur un ton neutre. Nous ne vous gênerons pas dans votre travail." La policière reste inflexible : "Il y a une blessée, et un homme interpellé, en vous approchant vous risqueriez de perturber une scène de crime, ce serait un délit." Bram fait remarquer que la police laisse les badauds passer juste à côté du suspect menotté et que seuls les copwatchers sont bloqués de l'autre côté de la rue : "Je ne suis pas au courant, riposte la policière, je n'ai pas le droit de regarder derrière moi, j'ai reçu l'ordre de ne pas vous quitter des yeux." Bram appelle alors Jake et ses cyclistes pour qu'une deuxième caméra filme ses démêlés avec la policière.

L'action de Copwatch ne se limite pas aux patrouilles. Toutes les vidéos sont stockées et indexées. La plupart sont anodines, mais il y a aussi une collection d'images chocs : arrestations ultraviolentes, passages à tabac en pleine rue, voitures de police renversant des passants, enfants tenus en joue avec des fusils à pompe... Andrea Pritchett fait un bilan en demi-teinte de leur impact : "Nous avons réussi à innocenter des prévenus accusés à tort d'avoir frappé les policiers lors de leur arrestation. Et qui sait, un jour nous réussirons peut-être à faire condamner un policier pour faux témoignage, ou violence abusive."

Tous les rapports écrits sont saisis dans une base de données, qui sera bientôt publiée sur Internet. Grâce à cet outil, les militants de Copwatch font émerger des types de comportement policier, par patrouille, par quartier ou par catégorie d'infraction : "Si certains contrôlent tous les automobilistes noirs alors qu'ils laissent les Blancs tranquilles, nous pourrons le prouver statistiquement." Autre exemple :

"Si un policier malmène un suspect un soir, ce n'est pas forcément grave, mais nous vérifions dans notre base pour voir si c'est récurrent."

Jacob Crawford, le "vidéo cycliste" infatigable, a opté pour un mode d'action plus médiatique. A partir des centaines d'heures d'images en sa possession, il a réalisé un documentaire didactique, qu'il distribue en DVD. Il diffuse aussi quelques vidéos via Internet, sur des blogs politiques et sur YouTube, site très populaire auprès de la jeunesse américaine.

Jacob est bien connu de la police, et parfois il se sent un peu traqué, mais il refuse de s'inquiéter : "Tous les flics de la ville savent que je possède des images d'eux en train de bien faire et de mal faire. C'est une protection pour moi. Mes archives sont stockées dans des lieux secrets et je les change de cachette régulièrement."

La seconde mission de Copwatch-Berkeley est d'aider les militants d'autres villes à monter leur propre association. Tous les lundis, Andrea et ses militants organisent un cours juridique et pratique pour les étudiants de l'université de Berkeley, souvent originaires d'autres régions des Etats-Unis : à la fin de leurs études, loin d'ici, certains implanteront des Copwatch dans leur ville. Andrea participe aussi à des conférences dans toute la Californie. En juillet, elle a organisé à Berkeley la première convention nationale des copwatchers. De son côté, Jacob Crawford va entreprendre une tournée des Etats-Unis pour réaliser un nouveau documentaire sur les copwatchers. Il a recensé une soixantaine d'associations : "Certaines ont du mal à décoller, mais d'autres sont très actives. A Reedley (Californie), c'est un ancien flic qui a organisé le copwatch. A Denver, dans le Colorado, des dames retraitées ont rejoint les jeunes copwatchers, ça fonctionne."

A Petaluma, ville moyenne à une heure au nord de San Francisco, Copwatch a été créée par une douzaine d'adolescents sages et bien élevés. La chef de la bande, Karin Adams, une rouquine espiègle, vient d'avoir 21 ans, et travaille dans un laboratoire d'analyse médicale. Ses équipiers sont des lycéens de 17 ou 18 ans qui habitent encore avec leur famille. Ils racontent en riant que leurs parents sont fous de rage ou morts d'inquiétude mais que rien ne les empêchera de continuer.

Au départ, ils étaient en rébellion contre le paternalisme envahissant de la police, qui les empêchait de s'amuser à leur guise le samedi soir. Puis leur action a pris une tournure plus sérieuse : "Ça a l'air calme ici, explique Karin, mais dans ce comté, la police a tué huit personnes au cours des sept derniers mois." Tous les week-ends, à partir de 21 heures, les jeunes copwatchers de Petaluma parcourent les immenses avenues désertes de la ville, dans des voitures empruntées à des copains un peu plus âgés. Pour pister la police, ils ont adopté la radio scanner, mais comme ils n'ont pas de bureau, l'appareil est installé dans la chambre à coucher de Karin. Ils filment les policiers contrôlant des jeunes à la sortie d'une discothèque, entrant de force dans une maison pour interrompre une fête, ou harcelant les bandes de jeunes Noirs venus des cités voisines, indésirables dans cette ville blanche : "Ils s'acharnent sur les filles, ils les fouillent et les frappent. Notre caméra les calme un peu."

Karin est fière du chemin parcouru en quelques mois : "Les flics ont d'abord été surpris, puis ils sont devenus agressifs. Ensuite, ils se sont mis à nous appeler par nos noms, pour bien montrer que nous étions repérés." Un soir, une copwatcher de 17 ans est arrêtée et conduite au poste sous un vague prétexte. Ses amis contre-attaquent aussitôt : "Nous avons trouvé un avocat, puis nous sommes allés voir le maire de la ville, et nous avons écrit une lettre ouverte au chef de la police locale. Nous avons même reçu le soutien de certains de nos profs. Depuis, les flics nous laissent tranquilles." Karin et ses amis n'ont pas encore diffusé leurs vidéos, mais ils réalisent des montages et les mettent à l'abri en les stockant sur un serveur en ligne.

La situation est encore plus rude dans l'immense agglomération de Los Angeles. Dans les quartiers défavorisés du centre-ville de Santa Ana et de Long Beach, des jeunes Noirs et Latinos issus de la mouvance hip-hop essaient tant bien que mal de se lancer dans le copwatching. Sherman, 24 ans, rapper et leader des copwatchers de Long Beach, explique en riant qu'il n'a pas besoin de radio scanner pour trouver des policiers : "Autour de chez moi, ils sont sans arrêt en action, on ne voit qu'eux." Mais l'hostilité de la police de Long Beach contre cette nouvelle pratique est si forte que beaucoup de militants ont renoncé. Même les plus déterminés espacent leurs patrouilles. Miguel, 19 ans, qui fait des études pour devenir travailleur social, hésite à continuer. Un soir, alors qu'il essayait de filmer une arrestation musclée, des policiers se sont rués sur lui en hurlant, revolver au poing. Il s'est enfui et ils ne l'ont pas poursuivi, "mais ça fait réfléchir".

En fait, les vidéos des copwatchers de Los Angeles montrent surtout les harcèlements dont ils sont eux-mêmes victimes. Pour disposer de bureaux permanents, ils ont dû se rapprocher d'associations plus traditionnelles, notamment la Coalition du 22 octobre, qui apporte une aide matérielle et juridique aux victimes de violences policières et à leurs familles.

Installée dans un vieil entrepôt transformé en bureau, Alegra Padilla, responsable de la Coalition, explique qu'elle a initié une stratégie alternative : "Quand un citoyen tourne par hasard une vidéo montrant des violences policières, et qu'il ne sait pas quoi en faire, il nous l'apporte, nous nous chargeons de la diffuser sur Internet, et si possible dans les grands médias." Elle invite aussi les copwatchers aux meetings et aux concerts organisés par la Coalition : "Ils expliquent au public que tout le monde devrait observer le comportement de la police, quand l'occasion se présente." Elle-même a commencé à appliquer cette nouvelle consigne : "Si je vais faire des courses et que je vois des policiers arrêter quelqu'un dans la rue, je m'approche, je pose des questions, je prends des notes, avec ou sans caméra. La solution, ici, c'est que chaque citoyen devienne un copwatcher occasionnel."

Sources Le Monde

Posté par Adriana Evangelizt

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article