Le rêve d'Obama

Publié le par Adriana Evangelizt

Le rêve d'Obama

par Patrick Sabatier

"On disait que ce jour ne viendrait jamais !"
En saluant de la sorte ses partisans enthousiastes qui célébraient jeudi soir sa victoire dans les caucus démocrates de l'Iowa, Barack Obama a-t-il pensé à Martin Luther King et à son célèbre "I have a dream..." ? En devançant John Edwards et Hillary Clinton, le sénateur noir de l'Illinois ne s'est certes pas encore assuré la nomination de son parti pour la course à la Maison-Blanche. Il peut compter sur l'impact médiatique de son succès dans le Midwest pour convaincre les électeurs des prochaines primaires de le soutenir, mais il est encore loin d'avoir arrêté la puissante machine politique d'Hillary Clinton, arrivée troisième, à un cheveu d'Edwards.

Mais Obama n'en a pas moins remporté jeudi une victoire historique. C'est bien la première fois dans l'histoire des États-Unis qu'un candidat noir - fût-il métis - s'impose comme favori dans la course à l'investiture d'un des deux grands partis qui alternent au pouvoir à Washington, et ne fait plus seulement figure de candidat "ethnique", donc marginal. Il est du même coup devenu l'incarnation du "rêve" de King, qui était de voir les États-Unis devenir un pays dans lequel "les descendants d'esclaves et les descendants des propriétaires d'esclaves" pourraient s'unir pour, entre autres, élire un homme politique en fonction de ce qu'il est, et non de la couleur de sa peau.

Son succès est d'autant plus remarquable quand on sait (si vous avez lu la précédente chronique) que l'Iowa, petit État agricole des Grandes Plaines du Midwest, n'a pas plus de 5 % de résidents "de couleur". On doit donc saluer ce que Joe Klein, éditorialiste du magazine Time , applaudit comme "un message adressé au monde entier sur la nature profonde de l'Amérique". La démocratie américaine, et son "racisme", sont volontiers critiqués en Europe et ailleurs, mais elle démontre de manière spectaculaire qu'elle demeure un antidote puissant aux démons du racisme et de l'intolérance.

L'irruption d'Obama sur le devant de la scène, phénomène jusque-là largement médiatique, devient politique à partir de l'instant où 34 % des électeurs démocrates (ou indépendants) de l'Iowa ont décidé d'en faire leur champion dans la course à la Maison-Blanche. L'Amérique est peut-être entrée pour de bon dans l'ère de la politique post-raciale. Il y aura fallu deux siècles depuis l'abolition de l'esclavage par Lincoln.

Il y a bien sûr un caveat à cette occasion de se réjouir. Barack est à la politique ce que Tiger Woods a été au sport. Le champion de golf (sport peu pratiqué par les Noirs américains) se proclame fièrement "cablinasien" - revendiquant ses racines caucasiennes (blanches), black, indiennes et asiatiques. Le jeune sénateur de Chicago veille bien, lui aussi, à prendre ses distances avec les chantres de "l'identité noire", ce qui lui vaut d'ailleurs la méfiance d'une partie de la communauté afro-américaine (la moitié des Noirs interrogés estiment qu'il "ne partage pas (leurs) valeurs"). Il a eu des accrochages avec certains chefs de file historiques, et beaucoup plus "à gauche", de la communauté noire. Le pasteur Jesse Jackson (qui fut lui aussi candidat à la candidature démocrate sans jamais approcher le succès d'Obama) lui aurait reproché de "se comporter comme un Blanc". Andrew Young (ex-ambassadeur à l'Onu) a récemment plaisanté que l'ex-président Bill Clinton, natif de l'Arkansas "est sans doute sorti avec plus de femmes noires" qu'Obama, qui a grandi entre Hawaï, l'Indonésie, et l'université de Harvard, et qui n'a jamais connu la période de confrontations raciales intenses du mouvement des droits civiques.

C'est d'ailleurs en partie parce qu'il contraste avec les stéréotypes dominants du Noir américain, et ne joue pas la "carte raciale", que Barack Obama passe sans difficulté dans l'électorat blanc. Son physique - le métissage sophistiqué - cadre avec son discours (assez vague et très centriste) de rejet de tout ce qui divise les Américains. Il promet de réunir "rouges" (républicains) et "bleus" (démocrates), libéraux et conservateurs, tout autant que Blancs et Noirs, le tout sous le drapeau de "l'espoir"... C'est le produit de son propre parcours de fils d'un immigré kenyan et d'une femme du Kansas, mais aussi d'une stratégie mûrement élaborée. Car paradoxalement, c'est en prouvant qu'il peut être le candidat des Blancs qu'il a le plus de chances de rallier derrière lui le vote noir, composante essentielle de l'électorat démocrate.

Le 29 novembre dernier, au célèbre théâtre Apollo de Harlem, à New York, le comédien Chris Rock avait apostrophé l'assistance (noire) venue à une soirée de gala en soutien au candidat : "Vous auriez la honte, non, s'il gagnait sans que vous l'ayez soutenu ?". La reine noire de la télé, Oprah Winfrey, avait martelé le même message devant les dizaines de milliers de spectateurs - Noirs dans leur majorité - venus assister aux réunions de soutien où elle était apparue en décembre aux côtés du candidat.

Or l'Iowa a prouvé qu'Obama peut attirer le vote des Blancs, donc gagner. Cela va probablement pousser un grand nombre d'électeurs noirs, qui étaient tentés de voter pour un de leurs "frères" de race mais doutaient qu'un Noir puisse jamais accéder à la présidence, à franchir le pas. Ce qui peut être un élément décisif pour Obama dans certaines primaires clés pour la nomination démocrate, où les Noirs représentent la moitié (Caroline du sud et Georgie), le tiers (Virginie), le quart (Tennessee) ou le cinquième (New York) des électeurs. Et peut être un atout dans une élection générale dans un pays "melting pot", dont près du tiers de la population appartient aujourd'hui aux minorités dites "de couleur". Obama lui-même affirme pouvoir remporter la présidentielle du seul fait que sa candidature entraînerait, selon lui, une hausse d'un tiers de la participation électorale chez les Noirs, sans parler de celle des autres minorités et des jeunes.

Le soutien des Africains-Américains, qui paraissait acquis à Hillary Clinton en raison de la réelle affection dans la communauté noire pour Bill (souvent salué comme le "premier président noir") risque ainsi de basculer en bloc derrière la candidature de Barack Obama, et le candidat "postracial" de bénéficier du "vote noir". Ce serait la conséquence la plus inattendue des caucus si peu représentatifs de l'Iowa, et une donnée qui va rendre encore plus acharnée et indécise la bataille d'ici le 5 février, dans le camp démocrate, entre Hillary Clinton, la favorite soudain privée de son aura d'inévitabilité, et Barack Obama, le challenger qui incarne mieux que tout autre l'espoir du changement et d'une ère nouvelle à laquelle l'Amérique aspire, à l'évidence.

Sources Le Point

Posté par Adriana Evangelizt

Publié dans Barak Obama

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