BLAIR ET LE MENSONGE DE L'IRAK

Publié le par Adriana Evangelizt

Voilà un article qui en dit long sur la présence des forces anglaises en Irak... et américaines bien sûr mais ça...

Prétendre que nous devons rester en Irak pour le sauver du chaos :

un mensonge !

 

Simon Jenkins
21 septembre 2005
The Guardian


C'est un fiasco sans précédent dans l'histoire contemporaine de la Grande-Bretagne. Les Irakiens doivent gérer eux-mêmes leur pays : nous y avons déjà fait assez de gâchis !

Traduit par Jean-Marie Flémal pour Stop USA
http://www.stopusa.be/scripts/texte.php?section=BDBD&langue=1&id=24061

Ne vous laissez pas berner une seconde fois. Ils vous ont raconté que la Grande-Bretagne devait envahir l'Irak en raison de ses armes de destruction massive. Ils se trompaient. Aujourd'hui, ils disent que les troupes britanniques doivent rester en Irak, sinon le pays va s'écrouler dans le chaos.

Ce second mensonge affecte tout le monde. Il est diffusé en permanence par les opposants travaillistes et tories à la guerre et même par le porte-parole libéral démocrate, Sir Menzies Campbell. Son principe, c'est que les militaires occidentaux sont si compétents que, où qu'ils aillent, il ne peut en résulter que de bonnes choses. Il est de leur devoir de ne pas quitter l'Irak avant que l'ordre ne soit rétabli, les infrastructures reconstruites et la démocratie bien installée.

Remarquez la locution « avant que ». Elle dissimule un demi-siècle sanglant d'illusions auto-entretenues et d'arrogance de l'Occident. Le fardeau de l'homme blanc est toujours bel et bien dans le ciel qui surplombe Bagdad (les rues étant par trop dangereuses, de nos jours !).

Militaires et civils peuvent mourir par centaines. L'argent peut être galvaudé à coups de millions. Mais Tony Blair continue à nous affirmer que seules les valeurs occidentales imposées par les canons des fusils peuvent sauver les infortunés musulmans de leurs pires ennemis, eux-mêmes.

Au moins le premier mensonge était-il empreint de logique tactique. La doctrine de Rumsfeld consistait à voyager avec peu de bagages, à frapper fort et à s'en aller. Les néo-conservateurs pouvaient fantasmer à propos de l'Irak en tant que jardin d'Eden démocratique ou en tant que pays rendu à la stabilité et à la prospérité. Les plus durs étaient heureux de refiler les lieux à Ahmad Chalabi et de l'envoyer au diable. Si cela avait été le cas, je présume qu'il y aurait eu un nettoyage sanglant d'un tas de monde mais qui aurait mené aujourd'hui à une république tripartite se hissant à nouveau vers la paix et la reconstruction. Après tout, l'Irak est l'une des nations les plus riches du monde.

En lieu et place, il y a eu une invasion accompagnée d'un sacré bourbier. Des décisions furent prises, avec l'aval britannique, pour faire de l'Irak une expérience de construction de nation « en partant de zéro ». Tout conseil intelligent fut ignoré en présumant que, quoi que fassent l'Amérique et la Grande-Bretagne, ce serait sans doute mieux que Saddam et mieux aussi que si nous ne faisions rien. Les démons de Kipling dansaient à Downing Street. La Grande-Bretagne ne voulait pas coloniser l'Irak. Pourtant, « le combat de Blair, non pas pour des territoires, mais pour des valeurs », avait besoin après tout de territoires, comme pour se prouver à soi-même qu'on pouvait faire mieux qu'un simple coup de dents.

Les scènes diffusées hier à partir de Bassora montrent à quel point l'autorité a échoué au sud de l'Irak. C'est tragique. Lorsque j'y étais, il y a deux ans, le sud était un succès, selon ses propres normes. Alors que les Américains semaient la ruine dans le nord, les Britanniques appliquaient méthodiquement un colonialisme à la Lugard1 à Bassora. Ils constituaient des alliances avec les cheiks, corrompaient les seigneurs de guerre et gagnaient les cours et les esprits en circulant sans blindages ni autres protections sophistiquées. Il y avait de l'optimisme dans l'air.

La politique britannique voulait une chose, une impulsion en direction de la souveraineté locale et un retrait rapide. Il n'y a pas eu d'impulsion en ce sens. On permit à une insurrection de plus en plus confiante d'entraver d'abord puis de dicter le calendrier du retrait. Aujourd'hui, les terroristes sunnites tiennent sous leur emprise la politique américaine et britannique. Il en a résulté inévitablement une débâcle civile. Nous ne savons même pas dans quel camp se situe la police de Bassora.

À cela, le gouvernement - et l'opposition - britannique oppose un démenti absolu. Les vantardises ministérielles ne peuvent dissimuler le voile de tristesse qui plane sur les briefings se tenant en coulisse. Blair a fait ce qu'aucun Premier ministre n'aurait fait. Il a mis ses soldats à la merci d'une puissance étrangère. Au début, cette puissance était l'Amérique. Aujourd'hui, s'il faut en en croire le secrétaire à la Défense, John Reid, il s'agit d'une bande d'Irakiens courageux, mais désespérés, enterrés dans la Zone verte de Bagdad. Il dit qu'il restera en place jusqu'au moment où ils lui demanderont de s'en aller, lorsque les troupes locales auront été bien entraînées et auront prouvé leur loyauté et que les infrastructures auront été restaurées. Autant dire au Jugement dernier, tout le monde le sait.

Les Irakiens que je connais personnellement sont hébétés par la violence déclenchée par l'échec de l'Occident à imposer l'ordre dans ce pays. Ils sont perplexes lorsqu'ils considèrent l'inefficacité, la cruauté contre-productive des arrestations, des bombardements et de la répression. Ils ne se soucient plus de savoir si c'était mieux ou pire sous Saddam. Une chose qu'ils savent, c'est qu'on tue plus de personnes en un mois qu'à n'importe quel moment depuis les massacres du début des années 1990. Si la mort et la destruction peuvent constituer un repère, la politique britannique d'endiguement d'avant l'invasion portait bien plus ses fruits que l'occupation.

Les infrastructures ne sont pas restaurées. L'eau, l'électricité et les égouts de Bagdad sont dans un état pire qu'il y a une décennie. Des sommes énormes - tel le supposé milliard de dollars pour les fournitures militaires - sont volées et planquées dans des banques jordaniennes. La nouvelle constitution est une lettre morte, à l'exception des clauses qui renvoient de façon flagrante à la charia. De fait, celles-ci sont déjà appliquées dans les zones chiites.

Les soldats britanniques sont plongés dans une guerre dont le cours, la conduite, le contrôle et les résultats échappent totalement à ceux qui les commandent. La stratégie de sortie de leur gouvernement n'est plus réaliste mais elle est particulièrement malhonnête. La question de réduire les effectifs de 8.000 hommes à 3.000 l'an prochain a été abandonnée. Tout le monde semble s'être trompé de planète. Pendant ce temps, la quête hasardeuse des bonnes nouvelles et la litanie éreintante des mauvaises rappellent le Vietnam. Personne ne lit ce qu'a écrit Barbara Tuchman sur la folie2.

Signaler un retrait des troupes donnerait, dit-on, le feu vert aux bandes et aux milices privées afin de se venger des attaques, de procéder à un nettoyage ethnique et même à la partition du pays. Cette menace n'a plus de sens aujourd'hui : c'est de toute façon ce qui se produit actuellement. On rapporte que les milices ont infiltré au moins la moitié de la police et de la sécurité interne dans chaque région. Un dixième à peine de l'armée est considéré comme loyal aux autorités centrales. Il est effrayant de se rendre compte qu'un bureau de police de Bassora pourrait se laisser infiltrer par des irréguliers d'al-Sadr.

Les 150.000 militaires étrangers en Irak s'affairent avant tout et en quasi-permanence à leur propre protection. Ils ne représentent plus depuis longtemps la loi et l'ordre. Le pouvoir fait petit à petit son nid parmi les mafias, les fiefs des cheiks, les milices et les seigneurs de guerre, bref, de tout ce petit monde qui prospère au beau mitan de l'anarchie. Là où il n'y a pas de sécurité, le truand armé est toujours le roi.

La prétendue raison de l'occupation de l'Irak était d'installer sécurité et démocratie en ce pays. Nous avons détruit la première et n'avons même pas entamé la construction de la seconde. L'Irak est un fiasco sans pareil dans la politique britannique récente. Aujourd'hui, on nous dit que nous devons « poursuivre le cours des choses », sinon elles vont empirer. Telle la phrase code pour les ministres qui refusent d'admettre une erreur et qui espèrent que quelqu'un d'autre le fera après leur départ. Mais, pour alors, les Kurdes seront encore plus séparatistes, les sunnites plus enragés et les chiites plus fondamentalistes. Et cent soldats britanniques auront perdu la vie.

L'Amérique a abandonné le Vietnam et le Liban à leur sort. Ils ont survécu. Nous avons quitté Aden et d'autres colonies. Certaines, comme la Malaisie et Chypre, ont subi des bains de sang et la partition. Nous avons dit à juste titre qu'il s'agissait de leurs oignons. C'est également le cas de l'Irak pour les Irakiens. Nous avons déjà fait suffisamment de dégâts, là-bas.

Les soldats britanniques peuvent en effet être les meilleurs au monde. Mais pourquoi, dans ce cas, Blair les conduit-il à l'humiliation ?

simon.jenkins@guardian.co.uk

Notes


1 Frederick John Dealtry Lugard, premier baron Lugard (1858-1945), administrateur colonial britannique en Afrique, partisan du pouvoir colonial indirect (en Ouganda et au Nigeria, e.a.) (NdT).

2 Barbara Tuchman (1912-1989), historienne et femme de lettres américaine, auteur de The March of Folly: From Troy to Vietnam, 1984 (NdT).

Sources : 
CUBA SOLIDARITY PROJECT

Posté par Adriana Evangelizt

Publié dans IRAK

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