LA FRACTURE IMAGINAIRE... A LIRE ABSOLUMENT...

Publié le par Adriana Evangelizt

Orient-Occident la Fracture Imaginaire : Par Georges Corm : La Découverte 2005 - 208 pages. Une note de lecture.

Une césure à l’origine de mille conflits

par Amady Aly DIENG


Pour nombre d'observateurs, les évènements du 11 septembre 2001 confirment l'hostilité supposée millénaire entre l'Orient et l'Occident. Dans cet essai incisif, Georges Corm, économiste et ancien ministre des Finances du Liban, explique pourquoi il s'agit en réalité d'une "fracture imaginaire" cachant de façon opportune des intérêts de puissances très profanes.

Remontant aux sources de ce sentiment de fossé infranchissable entre civilisation occidentale et Orient "musulman", il explique comment se sont imposés au XIXe siècle les clichés d'un Orient mystique, archaïque et irrationnel et d'un Occident matérialiste, rationaliste et individualiste. Sans indulgence pour les intellectuels orientaux qui s'en font l'écho symétrique, il met ainsi au jour la "laïcité en trompe l'œil" de la pensée occidentale moderne, forgée par les valeurs religieuses imprudemment mêlées à de fumeuses théories raciales sur la hiérarchie des peuples, des nations et des civilisations.

Les passions soulevées par les évènements du 11 septembre, l'invasion de l'Irak par les Etats-Unis, le rebondissement du drame israélo-palestinien et la foi aveugle dans les bienfaits de la globalisation ont contribué à figer dangereusement la pensée critique. Pour l'auteur, il est temps que la pensée politique occidentale quitte un discours devenu dangereusement narcissique et qui continue de s'articuler sur des archétypes bibliques.

Terrorisme et terreur sont sûrement depuis le 11 septembre les mots les plus intensément employés sur la place publique comme dans les conversations de salon, même si ces mots n'ont pas partout le même sens. Incontestablement, la symbolique des images a été la plus étonnante : les tours jumelles du World Center qui semblent se suicider, annonçant la fin d'un empire tombant aux mains des barbares, l'empire dans le ciel, les barbares dans les cavernes. L'empire incarné par des militaires élégants et des civils en complet et cravate, les barbares pieds nus ou en sandales, la tête enturbannée et aux barbes abondantes sortant en droite ligne des images patriarcales des empires antiques ou bibliques que l'on croyait à jamais disparus. On est à l'ère d'un nouveau "western" biblique.

L'approche binaire du monde et l'échec du "tiers monde" sont à l'origine de la fracture imaginaire. Les hommes sont trop souvent prisonniers d'une approche de l'existence : le ciel et l'enfer, le bien et le mal, la tradition et la modernité, la civilisation et la barbarie, l'Orient et l'Occident, la grandeur et la décadence, le rural et l'urbain, la nature et la culture, le collectif et l'individuel, le sacré et le profane, le primitif et le civilisé, le monde développé et le monde sous développé... Durant la période de la guerre froide, on parlait d'Est et d'Ouest, deux pôles opposés qui se disputaient la domination du monde. Totalitarisme à l'Est, démocratie à l'Ouest. Civilisation en Occident, barbarie en Orient. Ces polarités toujours comprises comme des oppositions, des discontinuités, des essences différentes et irréductibles, limitent considérablement la compréhension du monde et de son évolution.

Les pays du Tiers-Monde se désignèrent sous l'appellation de "Pays non-alignés" et s'organisèrent en "Groupe des 77", se voulant à égale distance de l'Est et de l'Ouest. Ce groupe existe toujours aujourd'hui, mais il est devenu insignifiant dans son influence sur le cours des évènements internationaux. Il est vrai qu'une autre organisation lui a fait concurrence, l'Organisation de la conférence islamique (Oci) menée par le Pakistan et l'Arabie saoudite, deux ténors de l'autoritarisme, clients de la puissance américaine.

Nasser, Tito et Nehru avaient été les fondateurs laïcs du Mouvement des non-alignés, Saoudiens et Pakistanais, imbus de Coran et de loi religieuse coranique ont été les fondateurs en 1969 de l'Oci, avec pour objectif avoué de lutter contre le marxisme athée dans les pays du Tiers-Monde. Elle était pro-occidentale, là où le Mouvement des non-alignés (Mna) avait plutôt tendance à s'appuyer sur l'Union soviétique pour accélérer la décolonisation. La fortune pétrolière de l'Arabie saoudite assura le succès de l'Oci (56 Etats en 2000) et contribua effectivement à l'effondrement de l'influence soviétique dans le Tiers-Monde, ainsi entraîné dans le sillage américain. La bipolarité du monde ne tarda pas à disparaître par la victoire incontestable et totale de l'Ouest contre l'Est, de l'Occident contre l'Orient, le capitalisme contre le socialisme. Mais le 11 septembre montre, de façon crue, une "révolte des gueux" en Orient. Et l'auteur se pose la question de savoir si la Méditerranée est l'épicentre de la fracture entre l'Orient et l'Occident. Il va en guerre contre le mythe et la division du monde entre Aryens et Sémites et les travaux racistes d'Ernest Renan et de Gobineau.

Décadence/Renaissance sont un binôme qui constitue une alchimie mystérieuse. La recherche de la suprématie de l'Europe dans la centralité unique est une voie de garage. L'auteur critique la thèse de Weber sur le rôle du protestantisme, au demeurant avancée avec prudence et les préjugés d'Ernest Renan sur la "lourdeur" de l'esprit sémite. La renaissance européenne n'est guère concevable sans Gutenberg et Michel Ange, sans Machiavel, Spinoza, Descartes et Galilée, etc. tous très loin du protestantisme et de ses furies fondamentalistes dans les premières phases de son histoire. C'est une constellation de facteurs innombrables, artistiques, scientifiques, techniques qui a soulevé l'Europe, en a fait un continent des conquérants.

Il est bien difficile d'établir en histoire des lois ou des causalités certaines. La philosophie des Lumières, qui a voulu dégager de telles lois (que Hegel a popularisées dans sa philosophie de l'histoire) s'est montrée, dans ce domaine imprudente. C'est Karl Popper qui a le mieux montré les dangers de cette conception et de cet usage de l'histoire qu'il appelle "historicisme" (Misère de l'historicisme - Presses Pocket, coll. "Agora" Paris 1988). G. Corm s'en prend au "miracle grec", au miracle asiatique et à l'existence de valeurs asiatiques spécifiques. L'occidentalisation du monde est à l'ordre du jour. La puissance porte les germes du sacré. Si l'Occident est "désenchanté" parce que la pratique religieuse y régresse, il ne se prive pas pour autant de se donner des missions civilisatrices sacrées sur le mode biblique. Même dans l'hostilité à l'Occident, on utilise ses armes qu'il s'agisse du nationalisme à la française ou à l'allemande, et du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes, de l'absolutisme de l'Etat sur le mode hégélien, du marxisme, de l'anti-impérialisme et de l'antisémitisme, enfin de la "revanche de Dieu" et du retour au religieux.

Il convient d'expliquer la fascination que l'identitaire, religieux, ethnique ou civilisationnel, exerce plus que jamais sur les affaires du monde. Dans ce cadre G. Corm examine la position des romantiques à l'égard de l'Orient, la célébration des terroirs perdus, les évolutions géopolitiques, la surévaluation du religieux, et la nuance européenne dans le discours narcissique et identitaire.

On assiste à la transposition des archétypes religieux dans les idéaux laïques. Ce qui accentue encore plus, dans les idéologies modernes, cette permanence de la logique monothéiste du salut et la violence qu'elle peut entraîner, c'est la théologie du prophétisme et de l'élection. Individus et peuples se voient à travers la Bible, comme les élus de Dieu ou dans la modernité européenne, d'une providence laïcisée pour conduire l'humanité à son salut. Peuples choisis, peuples élus, peuples du "témoignage" : les nationalismes modernes ont abondamment puisé dans la théologie biblique de l'élection. Une laïcité en trompe l'œil se découvre des racines judéo-chrétiennes.

Voici un coup d'Etat culturel qui se fait en douceur. Le monothéisme organise à nouveau l'hostilité et la violence engendrant un Occident judéo-chrétien dont le territoire réalise une avancée spectaculaire grâce à la création de son avant-garde israélienne. En face un Orient musulman avec ses "cinquièmes colonnes" au cœur de l'Occident, ces communautés musulmanes émigrées dans lesquelles le terrorisme peut fleurir. Le 11 septembre cristallise, par les images qu'il a produites, ces frontières de l'imaginaire monothéiste, bien plus dangereuses que les frontières étatiques.

L'Islam est le nouveau paria du monothéisme. Rien n'est plus troublant dans la culture occidentale d'aujourd'hui que sa perception de l'islam. L'Occident qui domine la fabrication des images dans le monde, choisit bien, celles qui légitiment sa vision, l'Islam totalité globalisante, fait social total, temporel et spirituel confondu, irrationnel, irréductible, violent. Le combat du nationalisme arabe laïc et de l'Islam occidentalisé est inégal. La "saga" islamique connaît un véritable dérapage.

Avec la globalisation économique, le salut de l'humanité ne se réalise que par le libre-échange. Les principes démocratiques ont échoué dans l'ordre international, l'Occident est devenu un pyromane pompier. Le dilemme de l'ordre/désordre actuel réside bien dans la peur de toucher à l'ordre acquis, si injuste soit-il, sous peine de voir l'édifice s'effondrer, comme les deux tours du World Trade Center. Cette peur est devenue globale, car elle touche toutes les régions du monde. Un conservatisme, une force de résistance passive, semble paralyser aujourd'hui l'émergence de courants de réformisme politique en Occident ou hors d'Occident.

Le citoyen consommateur a remplacé le citoyen politique, celui de la Grèce antique ou celui forgé par les modèles révolutionnaires modernes. Les nouveaux millionnaires ou milliardaires du Tiers-Monde ou des ex-pays socialistes sont entrés ou entrent progressivement dans le club des hommes les plus riches du monde qui participent de plus en plus à la gestion des affaires publiques et de l'ordre international. Ils mettent leurs avions privés et bateaux de plaisance à la disposition des hommes politiques. Le président Jimmy Carter voyage dans l'avion de Wilayet Abidi qui a trempé dans l'un des plus grands scandales de blanchiment d'argent de la Banque du commerce et du crédit international (Bcci). Ce livre remarquable, écrit dans une belle langue, est une critique principalement centrée sur le système de la globalisation économique et de l'idéologie néo-libérale qui l'organise.

Sources : WALFAJRI

Posté par Adriana Evangelizt

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