PILLAGE EN IRAK

Publié le par Adriana Evangelizt

PILLAGE

Parlons crimes de guerre. Oui, je sais que Saddam en a commis. Qu’il a massacré des innocents, gazé les Kurdes, torturé son propre peuple et - même s’il est vrai que nous avons entretenu les meilleures relations avec ce boucher pendant plus de la moitié de sa carrière - qu’il peut être tenu pour responsable du million de morts qu’a fait la guerre Iran-Irak en 1980-88. Mais pendant que nous nous félicitons d’avoir enfin "libéré Bagdad", un événement qui se transforme rapidement en cauchemar pour la plupart de ses habitants, le moment ne me semble pas mal choisi pour nous rappeler la façon dont nous avons mené cette guerre idéologique.

Commençons donc par la fin - avec les scènes de pillage et d’anarchie dignes d’Autant en emporte le vent avec lesquelles la population irakienne a choisi de célébrer la "libération" et la "démocratie" dont nous sommes venus leur faire cadeau. C’est à Bassora que ça a commencé bien sûr, avec la scandaleuse réaction britannique à l’orgie de rapine qui s’est emparée de la ville. Notre ministre de la Défense, Geoff Hoon, a énoncé quelques remarques particulièrement débiles sur cette situation déplorable devant la Chambre des Communes en déclarant par exemple que les gens de Bassora ne faisaient que ’libérer’ (décidément, on n’en sort pas) leurs biens de l’emprise du parti Baas. Et l’armée britannique a marché comme un seul homme dans pareilles carabistouilles.

Tandis que des films des pillages à Bassora étaient visionnés partout à la surface de la planète, le Lieutenant Colonel Hugh Blackman déclarait sans vergogne au reporter de la BBC que ce n’est pas du tout son boulot d’intervenir. Or il est clair que c’est bel et bien sa responsabilité. Le pillage a droit à une clause de prévention spéciale dans les conventions de Genève, exactement d’ailleurs comme dans la convention de La Haye de 1907 sur laquelle les délégués de Genève ont basé leurs ’règles de la guerre’. Les conventions de Genève de 1949 stipulent que le pillage est interdit et le Colonel Blackman ainsi que M. Hoon devraient jeter un coup d’oil à Crimes de guerre, publié en conjonction avec le département de journalisme de la City University - page 276 est la plus spectaculaire - pour bien comprendre ce que cela signifie.

Quand une puissance occupe le territoire d’un pays tiers, elle devient automatiquement responsable de la protection de ses civils, de leur propriété et de ses institutions. Ainsi les troupes américaines sont devenues automatiquement responsables du conducteur qui a été assassiné pour sa voiture le premier jour de la "libération" de Nasiriyah. Les Américains à Bagdad étaient responsables des ambassades allemande, belge et slovaque qui ont été pillées par des centaines d’Irakiens jeudi, et du centre culturel français, qui a été attaqué, ainsi que de la banque centrale de l’Irak, qui a été mise à feu hier après-midi.

Mais les Anglais et les Américains ont purement et simplement décidé d ’ignorer cette notion, toute basée qu’elle soit sur le droit et les conventions internationales. Et c’est nous les journalistes qui le leur avons permis. Nous avons applaudi comme des enfants quand les Américains "ont aidé" les Irakiens à mettre bas la statue de Saddam Hussein devant les caméras de télévision cette semaine, mais nous avons continué à parler de la "libération" de Bagdad comme si une majorité de civils fleurissaient les soldats au lieu de faire la file avec inquiétude aux checkpoints en regardant piller leur capitale.

Nous, journalistes, avions déjà contribué à miner toute moralité dans cette guerre. Prenez, par exemple, le bombardement impitoyable du quartier résidentiel Mansour la semaine dernière. Les armées anglo-américaines - ou la "coalition", comme la BBC s’obstine à appeler les envahisseurs - affirmaient qu’à leur avis, Saddam et ses deux gredins de fils, Qusay and Uday, s’y trouvaient. Ils ont donc bombardé les civils de Mansour et tué au moins 14 innocents, Presque tous d’honnêtes Chrétiens, ce qui devrait interpellé les sentements religieux de MM. Bush et Blair.

Alors on aurait pu s’attendre à ce que le lendemain matin le BBC World Service se demande si le bombardement de civils ne constitue pas en quelque sorte un acte immoral, qui sait, un crime de guerre, quel que vif que soit notre souhait de tuer Saddam. Pensez-vous ! Le présentateur à Londres a décrit le massacre de ces civils innocents comme représentant un ’nouveau développement’ dans la guerre pour liquider Saddam - comme s’il était tout à fait normal de tuer des civils, sciemment et de sang froid, pour assassiner notre tyran le plus détesté. Le correspondent de la BBC au Qatar - où les gars du Centcom (jadis QG) se vantaient d’avoir des informations sûres de la présence de Saddam (informations qui se sont avérées erronées) - a eu recours à tout le jargon militaire habituel pour justifier l’ injustifiable. La "coalition", a-t-il annoncé, savait qu’elle disposait de "matériel temporellement délicat" - c’est-à-dire qu’ils n ’auraient pas le temps de savoir s’ils n’étaient pas en train de tuer des innocents dans la poursuite de leur cause - et que ce "matériel actionnable" (je cite à nouveau cette révoltante dépêche de la BBC) n’ était pas "sans risque".

Il a poursuivi en décrivant, sans s’arrêter un instant pour réfléchir aux questions morales en jeu, les bombes d’une tonne utilisées par les Américains pour raser les habitations. Ce sont bien sûr les mêmes que celles déjà utilisées en vain dans les montagnes de Tora Bora quand l’ US air force essayait de tuer Oussama ben Laden. Maintenant nous les utilisons, sciemment, contre les fragiles demeures de Bagdadis - de gens que nous jugeons par ailleurs dignes de la "libération" que nous désirons leur offrir - dans l’espoir qu’un pari sur une information fausse va payer.

Les conventions de Genève ont beaucoup à dire sur tout ceci. Elles mentionnent spécifiquement les civils en tant que personnes à protéger, en tant que personnes qui doivent bénéficier de la protection des puissances en guerre même si elles se trouvent en présence des antagonistes armés. La même protection a été exigée pour les civils du Sud Liban quand Israël a lancé son opération "raisins de la colère" en 1996. Ainsi quand un pilote israélien a lancé un missile Hellfire made in USA sur une ambulance, tuant trois enfants et deux femmes, les Israéliens ont prétendu qu’un combattant du Hezbollah se trouvait dans le véhicule. Cela s’est avéré faux. Aussi Israël a été condamné pour massacre de civils dans l’espoir de tuer un combattant ennemi. Maintenant nous faisons exactement la même chose. Et Ariel Sharon doit être heureux. Comment encore critiquer les techniques utilisées par Israël quand des bombes anti-bunker ont été lâchées sur Mansour ?

Ces crimes sont de plus en plus fréquents. Le massacre de plus de 400 civils dans l’abri anti-aérien d’Amariyah à Bagdad pendant la guerre du Golfe 1991 a été effectué dans l’espoir de tuer Saddam. Pourquoi ? Pourquoi ne pouvons-nous pas respecter les règles de la guerre que nous imposons aux autres ? Pourquoi nous, les journalistes - encore et encore, guerre après guerre - sommes-nus complices de cette immoralité en transformant un acte cruel, impitoyable et illégal en un "nouveau développement" ou en "matériel temporellement délicat" ?

Les guerres ont pour habitude de transformer des personnes normalement sains d’esprit en chefs de bande, de transformer des journalistes raisonnables en petits colonels d’opérette au gros cou. Mais sûrement nous devrions tous emporter les conventions de Genève avec nous, dans n’importe quelle guerre, et ce petit livre de la City University. Car les seuls qui tireront parti de nos crimes de guerre, ce sera la prochaine génération de Saddam Hussein.

Sources : ALOUFOK

Posté par Adriana Evangelizt

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Publié dans LE PILLAGE DE L'IRAK

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