LES DEMONS DE L'AMERIQUE

Publié le par Adriana Evangelizt

LES DEMONS DE L'AMERIQUE

par Susan SONTAG

 

Dans un entretien accordé au «Spiegel», l'écrivain américain parle de son opposition à Bush, du pacifisme et du patriotisme, de l'islam radical et des femmes

Il n'y a aucune chance d'arrêter cette guerre. Quand bien même Saddam Hussein serait destitué, assassiné ou contraint à l'exil, les Américains persisteraient dans leur intention d'occuper l'Irak. Ils se sont engagés à reconfigurer le Moyen-Orient. Regardez la rhétorique du gouvernement Bush. Le «nous» qu'utilisent Bush, Cheney, Rumsfeld et Powell est le «nous» royal - pas le «nous» de la Constitution, pas le «nous» du peuple. Même si on pouvait faire la preuve, auprès de Bush et de ses conseillers, qu'une majorité de gens ne veulent pas de cette guerre, ils rétorqueraient: «C'est à nous de conduire le pays.» La politique étrangère n'est pas soumise au processus démocratique. Ils ont adopté une politique dont le moins qu'on puisse dire est qu'elle est extrêmement dangereuse.


Le journaliste Bob Woodward explique dans son récent livre «Bush s'en va-t-en-guerre» qu'à la date du 12 septembre Rumsfeld et son équipe discutaient déjà de l'opportunité d'attaquer l'Irak d'abord, l'Afghanistan ensuite. Les événements du 11 septembre ont ouvert la porte. L'équipe chargée de la politique étrangère a immédiatement perçu qu'à partir de là tout devenait possible - une nouvelle ligne radicale, dans laquelle l'expansion militaire américaine trouverait à se justifier comme pure autodéfense.


Le fossé entre l'Europe et l'Amérique semble plus large à présent, dans la mesure où les Etats-Unis approfondissent les éléments mêmes qui, dans leur tradition, ont depuis toujours rendu le pays différent des sociétés européennes occidentales. La question de la guerre n'est que la partie visible de l'iceberg. Car si les Etats-Unis ont changé, l'Europe a elle aussi changé dans la dernière moitié du siècle. Et changé de manière spectaculaire. Prenons, par exemple, la question de la peine de mort. L'immense majorité des Américains ne peuvent même pas comprendre qu'on puisse être contre. Pour eux, ne pas vouloir utiliser la peine de mort revient à ne pas vouloir punir les criminels. Si un membre d'une nation européenne rétorque: «Mais nous punissons les criminels. Seulement, nous ne les tuons pas», cette réponse leur paraît incompréhensible. Une autre différence est que les gouvernements et les populations de l'Europe ont compris qu'il est nécessaire et raisonnable de renoncer à la souveraineté sur certains points.


En Amérique, l'idée d'abandonner une partie de sa souveraineté à une organisation internationale est proprement inconcevable. Une autre différence est que l'Europe est séculière, profondément séculière, alors que la plupart des Américains sont croyants, ou aiment à se dire tels, et se rendent régulièrement dans tel ou tel lieu de culte. Les Etats-Unis sont un pays anarchique sous bien des rapports, qui tolèrent une grande quantité de violence à l'intérieur de leurs frontières. Je pense au droit très chéri de posséder des armes à feu et d'en faire usage en cas de menace. C'est aussi un pays qui aime bien faire la morale. Le langage polarisant que tient Bush - nous contre eux, la civilisation contre la barbarie, l'Amérique du bien contre «l'axe du Mal» - passe parfaitement dans l'Amérique profonde.


L'équipe Bush est très logique dans son refus de signer les accords de Kyoto ou de soutenir la Cour pénale internationale. Pourquoi signer un traité quel qu'il soit, puisque cela signifie qu'on pourrait être empêché, à l'occasion, d'agir conformément à ce qui passe pour l'intérêt du pays ? Par principe, ce gouvernement ne veut signer aucun accord ni traité.


Si les Etats-Unis sont allés demander le soutien de l'ONU pour la guerre contre l'Irak, c'est parce qu'ils se savaient dans l'incapacité d'entrer en guerre avant mars, au plus tôt. C'était une façon d'occuper les mois indispensables au rassemblement des troupes et du matériel, et à la préparation de l'invasion. Certes, le gouvernement américain préférerait disposer d'une résolution du Conseil de Sécurité en faveur de l'invasion, et il est fort possible qu'il finisse par l'obtenir. Mais la ligne officielle est que l'Amérique ne se laissera pas dissuader, même en l'absence d'une résolution. Celle-ci ne ferait que prouver, selon les termes de Bush, la «non-pertinence» des Nations unies.


J'ai, comme la plupart des gens que je connais, participé à l'immense manifestation qui s'est déroulée à New York. Mais je ne fais pas partie des pacifistes. Je suis contre cette guerre-là. Mais je ne considère pas que le recours à la force armée soit toujours et en toutes circonstances injustifié. Je considère que l'intervention de l'Otan - faite pour arrêter l'agression en Bosnie - était justifiée. Elle avait pour but de mettre fin à un effroyable massacre, et elle a atteint son but. Ce qui est regrettable, c'est que le même déploiement minimal de force aurait pu arrêter la guerre deux ans plus tôt. En effet, lorsque les bombes ont fini par tomber en août 1995, il n'y a pas eu un seul civil tué. Mais cela n'a pas arrêté Milosevic, qui s'est rabattu sur le Kosovo. Malheureusement, au Kosovo, ce sont de nombreux civils qui ont été tués dans les bombardements de l'Otan.


Pour l'Irak, la position anti-guerre est complexe. Saddam Hussein est un dictateur d'une perversité sans limites, qui a provoqué la mort de centaines de milliers de personnes dans son pays. L'invasion à laquelle je m'oppose sera sans doute accueillie favorablement par de nombreux Irakiens, si ce n'est par la plupart. Si je m'oppose à cette guerre, c'est parce qu'il existe bien d'autres choix possibles. Il y a toujours d'autres solutions que de bombarder des villes. Par exemple - et pour quantité de raisons évidentes -, les Américains ne vont pas bombarder Pyongyang, même si la Corée du Nord se montre encore plus provocante que l'Irak en ce qui concerne la possession d'«armes de destruction massive». Les Américains ne sont pas obligés de bombarder Bagdad ou toute autre ville irakienne. Ils partent en guerre parce qu'ils veulent occuper l'Irak. Ils ne veulent assurément pas occuper la Corée du Nord.


Les Américains ne sont pas hantés par le traumatisme du Vietnam, d'une guerre injuste et impopulaire à cause de l'absence d'une opposition politique viable. De fait, nous n'avons plus deux partis politiques aux Etats-Unis. Nous n'en avons plus qu'un, le Parti républicain, dont l'une des branches s'intitule «Parti démocrate». Il existe une vigoureuse opposition à l'intérieur des segments de l'électorat, mais ces opposants ne sont pas représentés dans le processus politique. Dans les années 1960 et 1970, il existait encore, parmi les élus aux postes officiels, un débat ouvert et aigu sur les points fondamentaux de politique intérieure et étrangère. Aujourd'hui, l'accord essentiel remplace le débat.


Juste après le 11 septembre, j'ai publié un commentaire qui a soulevé l'indignation de quantité d'Américains. J'ai reçu des menaces de mort et fait l'objet d'attaques diffamatoires dans la presse. On m'a surnommée «Oussama ben Sontag», des pétitions ont circulé, exigeant que je sois destituée de ma citoyenneté, expulsée… Après le 11 septembre, le slogan était «United we stand» (ensemble nous restons debout). Pour ma part, j'interprète ce slogan ainsi: ne pensez pas, contentez-vous d'être de bons patriotes et de faire ce qu'on vous dit.


Ce qui a le plus choqué, semble-t-il, c'est cette nuance que j'introduisais en disant que, certes, l'attaque était un crime épouvantable, totalement répréhensible, mais il n'était pas vrai pour autant - comme on l'a souvent entendu dire juste après - que les terroristes fussent des lâches. Les gens en ont conclu que je glorifiais les terroristes ou, à tout le moins, que je les excusais. C'était ridicule, bien sûr. Dire qu'un criminel peut avoir du courage n'est pas dire que ses actes sont moralement acceptables. Je considère, comme Aristote, que, si le courage est une vertu, il n'est cependant pas une vertu morale. Et je condamnais aussi cette description de l'attentat comme une attaque à l'encontre de la civilisation elle-même.


Je me méfie de l'utilisation de l'expression «choc des civilisations». Mais il y a certainement une lutte de valeurs, qui se concentre autour du projet de la modernité. Une part essentielle de ce projet concerne l'affranchissement de cette moitié de l'humanité à laquelle je me trouve appartenir - les femmes. L'islam radical fait tourner les aiguilles de l'horloge à rebours pour les femmes. Je vis dans cette partie du monde qui revendique pour les femmes les mêmes chances et les mêmes responsabilités que celles dont jouissent les hommes. Assurément, tous les fondamentalismes religieux sont de nature à nuire aux femmes. Mais c'est le fondamentalisme islamique qui impose aux femmes la répression et l'assujettissement les plus sévères - l'islam est parcouru par un courant radical qui affecte de plus en plus de gens et se nourrit de sentiments très mitigés quant à la modernité. Partout dans le monde les musulmans de sexe masculin sont appelés à se mobiliser à l'encontre de l'injustice, de l'échec économique, de l'incompétence politique et de la corruption dont souffrent leurs pays, en devenant des soldats dans une guerre religieuse dont le premier objectif n'est pas la lutte contre l'impérialisme américain mais la guerre menée aux femmes.


Cela pourrait constituer une bonne raison à l'administration Bush pour reconfigurer le Moyen-Orient, pour en faire une région du monde plus démocratique. Mais sera-t-elle plus démocratique? Ce qui est clair, c'est que nombre d'Irakiens ne souhaitent rien aussi ardemment que le renversement de cet horrible dictateur, et j'espère vraiment que Saddam Hussein sera renversé et tué. Mais pas dans une invasion américaine de l'Irak entraînant la mort de nombreux civils. Les Irakiens ont déjà tant souffert.


On peut être quasiment sûr que, si les Américains persistent dans leur volonté de guerre, l'une des conséquences sera l'aggravation du terrorisme à l'étranger. Une autre, l'affaiblissement, plus marqué encore, des forces séculières. Bien que Saddam Hussein soit incontestablement le monstre que tout le monde décrit, sa seule vertu peut-être est d'être un monstre séculier. S'il est démis de cette manière, le risque est de voir advenir un régime fondamentaliste. En tant que force politique, l'islam radical trouve aujourd'hui un écho dans bien des endroits du monde. Certes, il ne peut pas provoquer la «défaite» des Etats-Unis au sens militaire du mot. Mais il peut mettre en danger partout dans le monde les droits et les libertés démocratiques, et produire un nouveau type de société de garnison ou de société militarisée dans laquelle chacun s'habituerait à vivre sous la menace de ce que nous appelons aujourd'hui la «terreur».


Propos recueillis par Carolin Emcke et Gerhard Spörl

Sources : LE NOUVEL OBSERVATEUR

Posté par Adriana Evangelizt

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Publié dans BUSH

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