Agee, ex agent de la CIA - 3ème partie

Publié le par Adriana Evangelizt

Troisième et dernière partie donc de l'interview de l'ex agent de la CIA, il faut préciser que cet interview a été exécuté en 2001...

E. Philip Agee sur la CIA et le terrorisme

par François V.

3ème partie

2ème partie

1ère partie

Question : si nous allons conduire une guerre globale contre le terrorisme, nous devons d’abord nous mettre d’accord pour définir le terme. Par exemple, si nous prenons les actions de la CIA et particulièrement celles de Henry Kissinger qui a soutenu le régime militaire de Pinochet au Chili, est-ce que cela ne devrait pas aussi être considéré comme du terrorisme ? Est-il possible que la "croisade" contre le terrorisme se retourne contre les Etats-Unis et, si tel était le cas, comment cela pourrait-il se produire ?

Agee : Et bien, l’information est disponible, pour ceux qui s’y intéressent. La seule question est de savoir s’il existe une volonté de dévoiler l’histoire des Etats-Unis de soutien au terrorisme, y compris la période Kissinger. C’est à cela que je faisais allusion lorsque je parlais de sélection - ce qui est considéré comme une information et ce qui ne l’est pas. Depuis les attaques du 11 Septembre, je ne crois pas qu’il y ait eu d’efforts sérieux accomplis par les grands média des Etats-Unis pour revoir l’histoire des interventions des Etats-Unis en tant qu’état terroriste et en soutien au terrorisme. Les moyens d’information sont monopolisés par ceux qui veulent la guerre.

Pour cette raison, je ne crois pas qu’il sera facile d’empêcher cette "guerre contre le terrorisme". Les média US sont si puissants, et ils nous remplissent chaque jour l’esprit de ce qu’ils pensent que nous devrions savoir et comment nous devons l’interpréter. Ils travaillent main dans la main avec le gouvernement, et ils partagent les mêmes valeurs. C’est comme ça qu’ils arrivent à gagner beaucoup d’argent en vendant de la publicité. Après tout, ces organismes sont des organismes privés dont le capital est censé rapporter de l’argent aux actionnaires. Ils doivent constamment garder ça à l’esprit, comme n’importe quelle autre entreprise, alors ils suivent le gouvernement.

Question : il est très réconfortant d’entendre vos paroles par les temps qui courent, alors que nos pensées sont manipulées. Pouvez-vous nous donnez quelques conseils pour résister à la manipulation ?

Agee : je vous conseillerais de revoir les années 60 et 70, lorsque ce pays (la Suède) était à l’avant-garde contre la guerre du Vietnam et les massacre qui s’y déroulait. Je me rends compte que les temps ont changé, mais on peut apprendre beaucoup en se rappelant comment le mouvement a pris de l’ampleur. Je suis sûr que de nombreuses recettes du passé pourraient être appliquées de nouveau, car elles sont valables et pertinentes à toutes les époques. Peut-être pourraient-elles être appliquées à s’opposer à l’usage de la violence qui crée encore plus de violence, qui est un cercle vicieux et qui est en train de se produire en ce moment. Comme je l’ai fait remarquer, on aura le temps pour développer un tel mouvement, parce cette violence va continuer encore pour un bon bout de temps.

Ca c’est une chose. L’autre est d’essayer de préserver dans les média l’expression des opinions alternatives, et pas simplement répéter le ligne officielle du gouvernement des Etats-Unis.

Question : en ce qui concerne Cuba, depuis un certain temps déjà circule sur Internet un document déclassifié de la NSA à propos d’un plan en 1963 pour justifier l’invasion de Cuba [ note de CSP - il s’agit de "Operation Northwood"]. Je crois savoir que le président Kennedy s’y est opposé, mais les dirigeants militaires voulaient attaquer des navires états-uniennes et rejeter la faute sur Cuba pour justifier une invasion. Ce document a constitué un rappel utile ces deux dernières semaines, mais il semble avoir disparu de l’Internet. J’aimerais entendre vos commentaires à ce sujet.

Agee : Oui, il a eu des plans pour exécuter des actions terroristes qui devaient être attribuées aux Cubains. Ces plans viennent du Pentagone, mais furent rejetés par l’administration Kennedy. On peut consulter le site Internet National Security Archive [ http://www.gwu.edu/nsarchiv/] qui est affilié à l’université George Washington. Ils ont fait un excellent travail. Je crois que ce sont eux qui ont obtenu tous les documents sur le Chili qui ont été récemment divulgués. Parmi d’autres, ces documents montrent comment les Etats-Unis ont collé l’étiquette "communiste" sur le gouvernement d’Allende - alors qu’en fait il était socialiste - et comment ils ont continué depuis.

Question : quelle importance faut-il accorder au fait que le père du président actuel des Etats-Unis soit un ancien directeur de la CIA, et combien de ses hommes sont en train de conseiller son fils, qui n’est pas vraiment très intelligent ?

Agee : il y a eu de nombreuses analyses et de spéculation sur qui dirige vraiment la Maison Blanche. Il y a ceux qui disent que c’est le vice-président Cheney, d’autres qui disent que c’est le père qui prend les décisions en coulisse. En fait, le fils a fait un bon show depuis les attentats à New York et Washington. Mais à ce stade, je ne peux pas vraiment répondre à cette question.

Mais je peux dire que le père Bush avait une obsession avec moi lorsqu’il est devenu le directeur de la CIA un mois après le meurtre du chef de bureau de la CIA à Athènes. Ca s’est passé vers Noël, en 1975, et mon premier livre avait été publié en Janvier de la même année ; alors la CIA a essayé de me rejeter la responsabilité. Il est vrai que j’avais dévoilé les noms des agents de la CIA dans différents pays. Les gens étaient atterrés d’apprendre, par exemple, qu’il y avait 65 agents de la CIA travaillant à l’ambassade des Etats-Unis à Londres, ou 60 à Paris, Rome ou Bonn.

Mais je n’avais jamais rencontré le chef du bureau d’Athènes et je ne l’avais jamais mentionné dans aucun de mes écrits. Ma responsabilité n’était qu’une invention. Mais George Bush père était convaincu du contraire et, lorsque Barbara Bush publia son autobiographie en 1995, elle répéta comment son mari avait dit à un foule de 800 personnes en cravate à l’hôtel Hilton à Washington que j’étais le responsable. J’ai porté plainte, et j’ai gagné. Elle a été obligé de changer cette partie de son livre, de m’envoyer une lettre d’excuses et de reconnaître son erreur.

Question : soupçonnez-vous la CIA ou un autre service aux Etats-Unis d’être impliquée dans le meurtre d’Olof Palme ?

Agee : je n’en ai pas la moindre idée, mais je ne le crois pas. Olof Palme posait beaucoup de problèmes aux Etats-Unis - aucun doute là-dessus. Il avait beaucoup d’admirateurs aux Etats-Unis, et beaucoup de détracteurs. Mais je ne crois pas que les Etats-Unis puisse décider d’assassiner un dirigeant occidental, même doté d’un esprit aussi indépendant que celui d’Olof Palme. Mais, encore une fois, je n’en sais rien. Je préfère me concentrer sur ce que je connais et laisser les autres spéculer.

Question : Il y a quelques années, un programme de la radio Suédoise faisait référence à votre livre qui disait que la CIA contrôlait quelques 400 journaux et sociétés de communication à travers le monde. Est-ce vrai ?

Agee : je suppose que le livre en question est " Dirty Work : The CIA in Western Europe". Il s’agissait d’une anthologie, et une grosse partie concernait les média. Je ne me souviens plus du nombre exact, mais il y en avait beaucoup. Aux Etats-Unis, il y a eu une époque où chaque média important coopérait avec la CIA. Dans les années 50, l’officiel en charge des opérations envers les média parlait du "grand Wurlitzer". Un Wurlitzer est un énorme juke-box et il avait baptisé son travail ainsi parce qu’il orchestrait la propagande dans le monde entier.

Par exemple, nous faisions sortir une information dans un pays d’Amérique latine, et les agences de la CIA faisaient de même dans dix ou quinze autres pays. Cela donnait l’impression que l’information faisait le tour du monde à cause de son contenu, alors qu’en fait la CIA était en train de la faire tourner dans ses réseaux. Des agents locaux donnaient l’histoire à des journalistes sur qui on pouvait compter pour la faire publier. Nous faisions publier ainsi une énorme quantité d’informations, par l’orchestration d’une campagne de propagande.

Mais je crois que le mot "contrôle" est trop fort dans ce contexte. La CIA n’avait pas vraiment besoin de contrôler les journaux. Elle n’avait qu’à faire publier ce qu’elle avait envie de publier, et cela pouvait se faire par le biais d’une seule personne. En contrôlant la bonne personne, on pouvait s’assurer de voir publier ce qui nous intéressait. Donc dans la plupart des cas, c’était avant tout une question d’individus, pas d’organisations entières.

Mais il y a eu des organisations créées par la CIA qui produisaient des analyses et des informations qui circulaient ensuite dans différentes parties du monde. Une des plus grandes opérations de propagande au cours des premières années fut le Congrès pour la Liberté Culturelle (Congress for Cultural Freedom ), qui fut fondée à Berlin dans les années 50. Sa ligne politique était social-démocrate de droite, et son siège était à Paris. Plusieurs publications furent créées par ce Congrès, comme le magazine "Encounter" en Angleterre ; il y en eu d’autres en Allemagne, en Inde et en France. Ce fut une gigantesque opération de propagande.

Mais dans la plupart des cas, il n’y avait pas besoin de contrôler des organisations entières ou de les manipuler pour sortir une information. Le mot clé est "pénétration", qui signifie le recrutement ou le placement de quelqu’un à l’intérieur de l’organisation qui fera le travail pour vous.

Question : Pensez-vous que les événements du 11 Septembre risquent renforcer le soutien à un système de défense anti-missiles ou de le miner, maintenant qu’il a été démontré qu’une telle défense ne pouvait pas défendre la population des Etats-Unis ? Aussi, croyez-vous que les Etats-Unis vont profiter de leur soi-disant guerre contre le terrorisme pour tenter de s’implanter en Afghanistan, comme ils l’ont fait avec une grande base militaire au Kosovo ?

Agee : A court terme, les événements du 11 Septembre ont soulevé des interrogations sur le système de défense anti-missiles, parce qu’ils ont démontré que la protection des Etats-Unis du terrorisme n’avait que peu à voir avec des missiles. Mais à long terme, ce système et d’autres programmes militaires vont en tirer profit - en partie grâce aux retombées commerciales des dépenses militaires constatées dans le passé, tels le transistor et la puce informatique.

Pour ce qui concerne une importance stratégique de l’Afghanistan, le facteur clé est le pétrole de la mer Caspienne. Pour ce que j’en sais, les réserves de cette région sont du même ordre que celles de l’Arabie Saoudite. Bien Sûr, les politiciens états-uniens ne le diront pas. Ils parleront de la croisade contre le terrorisme. Mais ils croient à la nécessité d’une présence militaire en Asie centrale, dans les pays où le pétrole sera extrait et transporté. Alors on peut s’attendre à une présence militaire permanente, comme en Arabie Saoudite, pour garantir aux Etats-Unis l’accès et le transport de ces ressources pétrolières. On peut s’attendre à voir les enjeux du pétrole et de la croisade contre le terrorisme devenir de plus en plus imbriqués.

Question : est-il possible pour la CIA d’infiltrer des agences de l’ONU ? Je pose cette question à cause des allégations que la Mossad Israélienne et la CIA ont utilisé l’UNESCO pour recueillir des informations en Irak. C’est ce qu’à dit, par exemple, l’ex-inspecteur états-unien en Irak, Scott Ritter. On a aussi dit que Saddam Hussein avait des liens avec la CIA durant son exile en Egypte, et que le coup d’état fasciste de 1963 en Irak avait était organisé par la CIA. Que savez-vous à ce sujet ?

Agee : Je n’ai pas d’informations précises sur une possible infiltration par la CIA du programme de contrôle des armes de l’ONU en Irak. Personnellement, je pense que ce fut le cas parce que ce programme était contrôlé par les Etats-Unis. Je pense qu’il s’agissait d’une occasion trop parfaite - impossible à laisser passer. Je pense donc qu’ils ont tenté d’infiltrer le programme de contrôle et de destruction des armes.

En ce qui concerne un possible lien entre la CIA et Saddam Hussein en Egypte, je n’en ai aucune idée. Mais je peux vous dire que la CIA a joué un rôle très important dans la provocation de la guerre Iran-Irak. Elle a encouragé le Shah d’Iran à réclamer la moitié des eaux du Shatt al’Arab qui a toujours été reconnu comme faisant partie intégrante de l’Irak. Dans le même temps, elle a commencé à fomenter la rébellion des Kurdes dans le nord de l’Irak. Tout cela a mené à cette guerre horrible, et la CIA a laissé ses empreintes partout.

Question : au cours des dernières semaines, je me suis rendu compte que j’étais un enfant des Etats-Unis. J’ai visité ce pays, bien sur, et je sais qu’il y a des sans-abri et des choses comme ça. Mais je vais voir les films où le drapeau des Etats-Unis flotte au vent et où des citoyens des Etats-Unis sauvent le monde. Je bois leur boissons, je mange leur nourriture, et le fait est que j’y prends un certain plaisir. C’est mon problème actuel. J’aimerais poser la question suivante : quelle importance pour la CIA y a-t-il dans l’exportation de la culture des Etats-Unis ?

Agee : la CIA a publié plus de mille livres pour faire connaître le point de vue de certains auteurs, et on peut considérer cela comme une opération culturelle. Dans certains cas, les auteurs ont été engagés par la CIA pour écrire ces livres.

Toutefois, en général, la diffusion de la culture populaire des Etats-Unis est un phénomène commercial qui est un résultat de la puissance des Etats-Unis. Je n’arrive pas à me souvenir d’une opération de la CIA destinée à diffuser la culture des Etats-Unis. Je ne crois pas que cela soit nécessaire. Même à Cuba ils reçoivent la version US du break-dance, du rock ’n roll, etc., et il y a un intérêt énorme pour la culture populaire des Etats-Unis. Les jeunes Cubains connaissent les derniers tubes et toutes les vedettes.

Et pendant que j’y suis, pour ceux d’entre vous qui n’ont jamais visité Cuba, je vous encourage à le faire. Si vous voulez savoir ce qui vous y attend, vous pouvez visiter le site de CubaLinda. C’est le fruit de quatre années de travail, après que j’ai eu décidé de m’installer à Cuba en 1997 et continuer quelques 30 années de travail de solidarité en présentant la réalité Cubaine au monde, et d’amener le monde à Cuba pour pouvoir voir de près certaines de ces réalités. Il s’agit d’une tentative de contrecarrer quarante années de propagande, de manipulation et de mensonges qui ont été répandues principalement par les Etats-Unis.

Question : l’autre jour, j’ai vu un reportage sur Fox News avec beaucoup de drapeaux états-uniens, beaucoup de musique, beaucoup d’émotions. Je ne voulais pas être ému, mais je l’étais. Et cela m’a fait réfléchir. Comment pouvons-nous sortir de cette situation ? Je ne vois pas les Etats-Unis se retirer de l’Afrique, du Moyen-Orient ou d’Amérique latine. Faut-il plus de conscience, faut-il que l’Union Européenne offre une alternative à la politique des Etats-Unis ? Et une dernière question : y’a-t-il un agent de la CIA parmi nous ce soir ?

Agee : beaucoup de personnes me demandent comment faire pour éviter une infiltration de la CIA. Je leur réponds toujours qu’on ne peut pas. La CIA, le FBI et toutes ces agences ont des préparés à entrer dans n’importe quelle organisation ouverte. Mais ce que vous pouvez faire est de vous assurer que tout le monde fait beaucoup de travail pour la cause, quelle qu’elle soit — suffisamment de travail pour que les infiltrés soient plus utiles à la cause qu’à la CIA ou le FBI.

La meilleure chose à faire en tant qu’individu est de prendre activement part aux organisations qui existent ou qui existeront qui recherchent une solution pacifique au problème du terrorisme international - et de telles organisations verront le jour, ou existent déjà. Mais engagez-vous, parce que chaque individu compte. A tous ceux qui pourraient penser que ce qu’ils pourraient faire n’aurait pas de signification, je leur dis : vous avez tort, l’union fait la force.

Je crois que c’est ce qui va se passer aux Etats-Unis et dans un pays comme la Suède. Les gens se sentiront concernés, ils vont s’engager, ils verront la futilité à créer une nouveau cycle de violence qui n’offre aucune solution réelle au terrorisme international. Comme je l’ai déjà dit, plus les tentatives de résoudre le problème seront violentes, plus Ben Laden deviendra fort. Et précisément ce qu’il cherche.

Sources : CONFIDENTIEL NET

Posté par Adriana Evangelizt

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Publié dans CIA

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