Interrogatoire à Guantanamo

Publié le par Adriana Evangelizt

Extrait de "inside the wire" ( à l'intérieur des barbelés ) d'Erik Saar et Viceva Novak .

Erik Saar : interprète en langue arabe dans le camp de Guantanamo.



Brooke est une interrogatrice de l'armée arrivée dans l'île il y a environ quatre mois. Elle est un peu plus âgée que moi. Nous avons déjà eu l'occasion de bavarder. Au bureau, elle m'a paru brillante et compétente, mais je n'ai pas encore travaillé avec elle dans le bloc des cellules réservées aux interrogatoires

.- Pourriez-vous m'assister ce soir, me demande-t-elle. [...]

- D'accord. Qui devait travailler avec vous?

- M. Salim, mais je ne pense pas qu'il aimerait participer a cette séance. Le détenu que nous devons interroger est une espèce de merde et il se pourrait que nous soyons obliges de faire monter un peu. la pression, dit-elle.M. Salim est un homme d'environ 65 ans qui parle assez mal anglais, [...]

-A quelle heure voulez vous que je vienne ? demandé-je.- pourquoi pas 23 heures

- Pas de problème. Qui doit-on interroger?

- Un certain Fareek, un jeune Saoudien. L'agent des services secrets nous a confié récemment qu'il a pris des leçons de pilotage dans le même Etat que l'un des terroristes (du 11 septembre). Nous le questionnons à ce sujet mais il se la boucle obstinément. Je vais commencer par enlever une première couche de merde. Ce soir, il faut vraiment tenter quelque chose de nouveau.


Nous nous retrouvons donc 23 heures, dans un préfabriqué près du bloc où l'interrogatoire doit se dérouler. Le détenu attend déjà dans la cellule. Il y  est seul. enchaîné. Brooke me conseille de trouver du café. Elle veut laisser le détenu mijoter une heure de plus. ... Peu après minuit, Brooke me demande si je suis prêt.
"Absolument. Allons-y puisqu'on est là pour ça dis-je avec autant d'enthousiasme que possible."


Pendant que nous marchons sur les graviers jusqu'au préfabriqué, Brooke me dit qu'elle croit que les prisonniers amis de Fareek l'encouragent à résister.
- Un des policiers militaires m'a raconté que lorsqu'il réintègre sa cellule, la nuit, ses voisins lui parlent. Ensuite. i1 prie très longtemps. Ce serait chaque fois la même chose bien qu'Il soit régulièrement envoyé dans des blocs cellulaires différents.
- A mon avis, le problème c'est qu'il lui est trop facile de récupérer des forces après les interrogatoires quand il se retrouve dans sa cellule, poursuit Brooke. Il faut casser tout ça. L'humilier pourrait être un bon moyen. Je dois le convaincre de coopérer, lui faire comprendre qu'il n a pas d'autre choix. Il faudra qu'il se sente sale, trop sale pour passer sa nuit a prier. II faut dresser une barrière entre lui et son Dieu.


Je ne n'attendais pas à ça. Nous entrons dans la cellule. Le Saoudien porte des menottes et des fers aux pieds. Une chaîne relie ses entraves à un anneau fixé au sol. Elle est délibérément trop courte, obligeant le prisonnier à se tenir voûté dans la position inconfortable que j'ai déjà tellement vue. Deux policiers sont avec lui. L'air conditionné a eté programmé sur le chaud. Le détenu s'ingénie à ne pas voir Brooke. Son regard, quand il croise le mien, est venimeux. Brooke remercie les policiers et leur dit qu'ils peuvent sortir ", mais. sil
vous plaît. ne vous éloignez pas".
-Salut. Fareek,comment ça va ce soir ? dit-elle en se tournant vers notre prisonnier.
Je traduis les paroles de Brooke. Fareek, penché en avant, fixe le mur. le visage plein de colère.
Fareek. dit-elle. est-ce que tu vas nous aider ce soir ? Tu dois en avoir marre de tout ça.
Il ne répond pas. Calmement, Brooke lui explique que s'il ne coopère pas, sa situation va empirer.
- Qui t'a envoyé prendre des leçons de pilotage, Fareek? 

Pas de réponse.
- C'était quoi, le plan ''... Fareek, maintenant, tu as deux options: ou tu coopères, et alors on s'installe sur des sièges confortables, on fume une cigarette ensemble et on parle comme des adultes; ou tu restes enchaîné ici, sans espoir de quitter un jour cet endroit ni de voir un avocat. Je suis la seule à pouvoir t'aider. Et je veux t'aider. Mais il faut que tu répondes à mes questions.
Fareek a fermé les yeux et commence à prier. Brooke me regarde et se dirige vers la porte. Nous sortons. Dans le couloir, elle demande aux policiers de reprendre leur garde et de taire asseoir le prisonnier sur une chaise pliante métallique, mais de le laisser enchaîné au sol.
Brooke me dit:
-Erik. je vais maintenant essayer de le mettre dans une posture qui l'empêchera de prier.
Nous entrons de nouveau dans la cellule. Brooke et moi portons nos «battle dress» où nos noms sont inscrits. A ma grande surprise, elle commence à en déboutonner le haut, aguicheuse, presque à la manière d'une strip-teaseuse. Sa poitrine est moulée dans un T-shirt marron de l'armée. Fareek ne lui accorde pas un regard.
- Qu'est-ce qu'il y a Fareek ? Tu n'aimes pas les femmes ?

Elle se tient  debout devant lui et essaie de l'obliger a lever les yeux sur son corps. Puis elle passe lentement derrière lui et commence à frotter ses seins contre le dos du détenu.
-T'aimes ces gros nichons américains. Fareek?  lui demande -t-elle. Je vois que tu commences a bander. Qu'est-ce qu'Allah va en penser?
Le détenu, visiblement gêné. garde le silence. Elle revient devant lui et saisit un siège.
- Comment les trouves-tu, Fareek ?  dit-elle en plaçant ses mains sur ses seins. Alors, tu n'aimes pas mes gros nichons?
Il lui jette un regard, découvre ce qu'elle est en train de faire, et détourne immédiatement les yeux.
- T'es pédé ? Pourquoi t'arrêtes pas de le regarder? questionne Brooke en me désignant. Lui, il. pense que j'ai de beaux nichons! Pas toi ?

Pris de court, mal à l'aise, j'approuve d'un signe de tête en traduisant ; je n'ai nulle envie d'être impliqué davantage.
- C'est toi qui décides, Fareek. On peut continuer comme ça toute la nuit, ou bien tu réponds à mes questions. Qui t'a envoyé dans les écoles de pilotage ?
Fareek se met à trembler, son visage exprime un profond dégoût. Il tourne les yeux de mon côté et nos regards s'accrochent pendant dix bonnes secondes. [...] Je suis certain que Brooke ne croit pas avoir franchi la limite autorisée, et je doute que quiconque; parmi les responsables. puisse penser autrement.  Quand nos regards se détachent, le détenu, pour toute réponse, lève les yeux sur Brooke et lui crache au visage. Elle ne s'émeut pas, n'a pas un mouvement de recul.
- Je vois, dit-elle. Mais n'oublie pas, toi seul peux tout arrêter.
Nous quittons la pièce. A nouveau, Brooke demande aux policiers de rester à proximité; elle risque d'avoir besoin d'eux pour la prochaine étape. Dans le couloir, nous rejoignons Adel, traducteur lui aussi, qui attend l'heure d'un autre interrogatoire. Il est musulman et Brooke veut lui demander conseil. Elle a la charge d'un interrogatoire de haute priorité avec un détenu qui ne coopère en rien, lui explique-t-elle. Elle voudrait trouver le moyen de le couper de son recours à Dieu, en qui il puise sa force. Adel lui suggère de dire au Saoudien qu'elle a ses règles, puis de le toucher. Il risque alors de se sentir trop sali et humilié pour se présenter devant Dieu. Et cela d'autant plus, ajoute le traducteur, si elle demande aux policiers de couper l'eau dans sa cellule. l'empêchant ainsi de se laver.
Je trouve bizarre qu'un musulman fervent suggère de traiter ainsi un autre croyant de sa religion, mais Brooke saisit l'idée et en prépare l'exécution. Elle prend un marqueur rouge et disparaît dans les toilettes des femmes.
- Allons-y, dit-elle en revenant.
Elle recommande aux policiers de rester près de la porte et d'entrer s'ils entendent le moindre cri.
Nous nous asseyons face au prisonnier.
- Fareek, est-ce que l'islam est une religion qui prône la violence ? lui demande-t-elle.
Pas de réponse.
- Est-ce que tu sais que des musulmans  ont péri a New York le 11septembre? Crois-tu vrai que cela plaise a ton Dieu (Le ton de Brooke est méprisant ). Qui t'a envoyé prendre des leçons de pilotage?

Fareek ne répond pas. Ne la regarde pas. Elle enchaîne:

-Crois-tu que ces actions plaisent a Allah ? Crois-tu qu'il apprécie de te voir attirer par une Américaine, une infidèle ? Elle se lève tout en parlant et écarte sa chaise. Elle commence à déboutonner  le pantalon de sa tenue militaire, Fareek, sais-tu que j'ai mes règles.dit-elle.
Elle glisse ses mains dans son pantalon, passe derrière le détenu et marche en décrivant des cercles.
-Qu'est-ce que ça te ferait si je te touchais maintenant ?
La colonne vertébrale de Fareek se raidit comme de l'acier. Pendant que je traduis, il me regarde comme si ma mort était ce qu'il souhaitait le plus au monde. Brooke s'approche de lui, de côté, en restant légèrement derrière; le Saoudien peut voir qu'elle retire la main de son pantalon et s'aperçoit qu'elle est maculée de ce qui semble être du sang.
- Qui t'a demandé d'apprendre a piloter, Fareek? dit-elle.
Il la regarde, haineux, mais s'obstine dans son silence.
- Va te faire foutre ! siffle Brooke qui lui asperge le visage de ce qu'il croit être le sang de ses règles.
Fareek hurle à pleins poumons, faisant cliqueter les minces parois du préfabriqué, le corps secoué de tremblements, des sanglots dans la gorge. Il tire sur ses bras pour les écarter, comme s'il pouvait réussir à se libérer des menottes.
- Qu'est-ce que ça te fait ? dit-elle en présentant sa main paume ouverte tachée de sang.
Fareek crache sur nous et crie à nouveau. Une sorte de plainte empreinte de crainte. Sa voix vacille, il se jette en avant, brisant les entraves de ses chevilles. Il crie, gémit, hurle : «La, la, la... non, non, non. »
Les policiers surgissent. Brooke ordonne au moins gradé :
- Rattache ses foutus fers, laisse-le par terre et fous le camp. Le militaire s'exécute.
Brooke se laisse tomber sur les genoux à côté du prisonnier. Je fais comme elle.
- Tu peux éviter tout ça, lui dit-elle. C'est toi qui décides, Fareek. Qui t'a envoyé à l'école de pilotage '?
Il se met à pleurer comme un bébé. à sangloter et à murmurer dans un arabe trop indistinct pour que j'arrive à comprendre. La seule chose que je saisis, c'est : «Espèce de pute américaine.»
- Que crois-tu que vont penser tes frères quand ils te verront, ce matin, avec le sang des règles d'une Américaine sur le visage ? dit Brooke qui s'est relevée. D'ailleurs, je dois te prévenir que nous avons coupé l'eau dans ta cellule pour cette nuit. Demain, tu auras encore du sang sur la figure, lui lance-t-elle avant de tourner les talons.
Nous fermons la porte derrière nous. Elle a fait ce qu'elle pensait être le mieux pour mener à bien l'interrogatoire exigé par son patron.

Extrait de "inside the wire" ( à l'intérieur des barbelés ) d'Erik Saar et Viceva Novak .

Sources :  CAFE PHILO

Posté par Adriana Evangelizt

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Publié dans GUANTANAMO

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