Un lien transatlantique est-il possible avec une administraton fascistoïde ?

Publié le par Adriana Evangelizt

Une excellente analyse qui date un peu mais ô combien d'actualité...

La restauration du lien transatlantique est-elle possible avec une administration américaine fascistoïde ?
par Victor-Yves Ghebali
professeur à l'Institut universitaire de hautes études internationales (Genève). Article paru dans Le Temps (Genève).
 
Depuis la victoire militaire sans gloire des anglo-américains en Irak, les Européens s'interrogent sur la manière de réintroduire l'ONU dans l'affaire irakienne et de rétablir un lien transatlantique bien détérioré. Une telle approche peut paraître raisonnable. Elle n'en comporte pas moins un double vice. D'une part, elle pousse l'ONU à légitimer de facto une invasion et une occupation dont l'illégalité a tendance à être occultée. D'autre part, elle postule une administration américaine de type démocratique, soit de l'Amérique d'antan, d'une Amérique perçue et vécue jusque-là comme un mentor bienveillant (friendly hegemon). Or, l'Amérique de l'administration Bush jr est tout sauf cela. Elle est fascistoïde. Succombant aux tendances perverses qui guettent toute nation (voire tout individu), elle se manifeste par un comportement combinant maccarthisme et mentalité soviétique. Pour le signataire de ces lignes, qui ne s'est jamais fourvoyé dans l'anti-américanisme, un tel constat est déchirant. Mais les faits sont là. Sur le front intérieur américain, toute opposition à la guerre contre l'Irak et au programme ultra-conservateur de l'administration est taxée d'antipatriotisme; l'Amérique semble oublier la leçon qu'elle a elle-même donnée au monde, à savoir que les opinions dissidentes sont la meilleure garantie d'un régime démocratique (dissent protects democracy). Autre signe des temps : tous les chapitres de la nouvelle "doctrine nationale de sécurité stratégique" (septembre 2002) sont, à l'instar des publications doctrinales louant naguère la pensée de Brejnev ou de Ceaucescu, précédées de citations de Bush jr ! Au plan diplomatique, toute opposition de la part des alliés fait crier à l'anti-américanisme et génère une kyrielle d'invectives. Les Européens ne devraient plus ignorer la déplaisante vérité que, pour la première fois dans les relations transatlantiques, l'Amérique est dirigée par une administration qui ne cache pas son allergie aux règles fondamentales de la démocratie. Les preuves sont, hélas, accablantes :
 
1. Une démocratie ne prend pas l'initiative d'une guerre d'agression. La première guerre du Golfe était légale et légitime. A défaut d'être légale, l'intervention militaire de l'OTAN au Kosovo était cependant légitime. Or, l'invasion de l'Irak (dont sait que le principe fut décidé moins d'une semaine après les attentats du 11 septembre) n'a été ni légale ni légitime. Dans un Etat de droit, le lynchage d'un criminel constitue un acte criminel. Dans une communauté internationale régie par le droit international, l'invasion et l'occupation d'un Etat - quel qu'il soit - représente un acte de même nature. Par delà toutes les justifications intellectuelles, la doctrine de la guerre préventive ne peut qu'ouvrir la voie à la désintégration de l'ordre international. Elle favorise la probabilité pour tout petit pays ou de faible puissance de devenir, à n'importe quel moment et sous n'importe quel prétexte, "l'Irak de quelqu'un".
 
2. Une démocratie ne forge pas de "faux" destinés à prouver la culpabilité d'un Etat qu'elle cherche à envahir avec ou sans l'aval de l'ONU. A ce jour, aucune preuve crédible n'a été fournie par l'Amérique quant à l'existence d'armes de destruction massive (dont certaines comme l'anthrax ont d'ailleurs une durée de vie limitée) ou de liens de l'Irak avec Ben Laden. A travers l'histoire, ce sont les régimes dictatoriaux qui ont commis des agressions illustrant la fable du loup et de l'agneau. Les Soviétiques n'hésitaient pas à envahir des membres de leur camp pour défendre les "intérêts du communisme". L'administration Bush jr, elle, a envahi l'Irak pour "libérer" celui-ci au nom de la démocratie. Les slogans diffèrent par leur sémantique, mais le processus mental qui sous-tend l'acte d'agression reste le même.
 
3. Une démocratie ne s'exempte pas des obligations universelles du droit international et du droit humanitaire. Le rejet de la Cour pénale internationale et le non-respect des Conventions de Genève ne reflètent pas le comportement d'un gouvernement démocratique. Aucune démocratie digne de ce nom n'aurait le front d'affirmer que le droit international représente un menu à la carte acceptable en fonction des seuls impératifs de l'intérêt national.
 
4. Une démocratie n'impose pas les principes de la démocratie par la force. Par définition, la démocratie est le régime du règlement pacifique des conflits - internationaux et internes. La possibilité d'une "agression démocratique" - qui plus est contre un peuple arabo-musulman - est d'une monstrueuse absurdité. L'administration Bush jr affirme (sans rire) que son objectif est la démocratisation-pilote de l'Irak, en attendant celle du Proche-Orient dans son ensemble. Mais, contrairement à la dictature, la démocratie n'est ni importable ni exportable. Elle ne peut découler que d'un processus endogène de longue durée et dont les assises ne sauraient être assurées par la tenue rapide d'élections décrétées "libres". Les exemples allemand et japonais n'ont aucune valeur paradigmatique. L'Allemagne et le Japon formaient des nations ethniquement homogènes - ce qui n'est pas le cas de l'Irak. En outre, vu leurs traditions de discipline, les Allemands et les Japonais ont vite manifesté du respect envers leurs vainqueurs. Les Irakiens ne regretteront certes pas la chute d'un régime honni. Mais ils n'accepteront pas de payer cette chute d'une occupation exercée par une puissance occidentale qui n'a jamais brillé par l'impartialité de sa politique dans la région et qui est notoirement incapable de comprendre la mentalité et la culture d'autres peuples - à commencer par celles de ses propres voisins d'Amérique latine.
 
5. Une démocratie n'exige pas de ses alliés un comportement de simple suivisme sous peine de sanctions individuelles et de remise en cause du lien collectif. Les événements de ces derniers mois ont démontré que, pour l'administration Bush jr, l'OTAN n'a plus d'avenir - à moins de devenir une sorte de légion étrangère affectée à la défense des intérêts mondiaux de celui qui a cessé d'être un mentor bienveillant.
 
En somme, sous l'effet du formidable traumatisme narcissique du 11 septembre, l'Amérique est devenue anti-libérale à l'intérieur et belliqueuse à l'extérieur. Un lien transatlantique avec cette Amérique-là est-il bien pertinent ? Depuis 1945, ce lien tirait sa force de son caractère "naturel" : il reposait sur des valeurs communes reflétant une même conception de l'essence et des manifestations de la démocratie. L'Europe et les Etats-Unis pouvaient, à juste titre, être fiers de leur partenariat. Aujourd'hui, les maîtres à penser de l'administration Bush jr affirment que le droit international n'est que le refuge des décadents de la "vieille Europe" et que l'usage (même unilatéral) de la force militaire doit devenir l'apanage de la "jeune" Amérique - la puissance la plus bienveillante et la plus "éclairée" de l'histoire du monde. Même dans le domaine des droits de l'homme, l'écart entre Européens et Américains n'a fait que se creuser : il suffit de citer non seulement la question de la peine capitale, mais aussi celle de la liberté religieuse (où les Américains insistent pour la reconnaissance des sectes comme "religions non traditionnelles") et de la liberté d'expression (en vertu de laquelle l'Amérique tolère le discours raciste). Grisée par l'ampleur de sa propre puissance militaire et emportée par un messianisme suranné, l'Amérique actuelle cherche à remodeler politiquement et culturellement le Proche-Orient. Pour ce faire, elle estime n'avoir pas besoin de partenaires, mais de suiveurs - pour ne pas dire de vassaux. Les Occidentaux n'auraient-ils gagné la guerre froide que pour en arriver là ?
 
En tout cas, l'administration Bush jr semble ignorer le principe de réalité. Elle s'est enfermée dans une sorte de solipsisme qui la rend imperméable à tout argument opposé à sa vision du monde. Sous l'effet de sa politique, l'anti-américanisme a changé de nature : d'irrationnel et fantasmatique (car fondé sur un amalgame d'envie, d'admiration et de ressentiment), il est devenu un mélange de répulsion, de peur et de haine. L'Amérique actuelle succombe à ce que l'on pourrait appeler l'impolitesse de l'arrogance. Comme l'avait écrit Jean Giraudoux dans La guerre de Troie n'aura pas lieu, les nations peuvent mourir d' "imperceptibles impolitesses". L'Amérique admirée jusque-là meurt - et tout sauf imperceptiblement. Le temps est venu pour les Européens de comprendre que le lien transatlantique est vide sens avec une Amérique aux réflexes orwelliens. Il n'est valable qu'avec une Amérique respectueuse aussi bien de ses propres traditions démocratiques que du principe de réalité.
 
Professeur Victor-Yves Ghebali
 
Source: Le Temps (Genève)
Posté par Adriana Evangelizt
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Publié dans LES USA ET L'EUROPE

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