Ben Laden, le Grand Satan de l'Amérique

Publié le par Adriana Evangelizt

Ben Laden, le Grand Satan de l’Amerique

Caché dans les montagnes d’Afghanistan, le maître insaisissable du djihad lance ses commandos

Les Américains viennent de découvrir son visage, mais pour la C.i.a., il n’est pas un inconnu. En mai dernier, Oussama Ben Laden était déjà le grand absent d’un procès où avaient été évoquées des centaines de victimes d’attentats, depuis le World Trade Center, en 1993, jusqu’au destroyer « Cole », en 2000. Sa tête était alors mise à prix 5 millions de dollars… presque rien pour un Saoudien qui, en même temps qu’il était déchu de sa nationalité, en 1994, avait hérité de 300 millions de dollars. C’est la guerre du Golfe et, surtout, l’installation des GI’s à La Mecque qui ont fait de cet ingénieur, un des 54 enfants du cheikh Mohammed, richissime fondateur d’une entreprise de travaux public, le plus irréductible ennemi des Etats-Unis. A l’époque de la guerre d’Afghanistan, contre les Soviétiques, il était leur partenaire. Ce pays où il a fait ses armes est, aujourd’hui, son refuge : l’homme dont les Pakistanais ont demandé l’extradition n’est pas seulement l’invité des talibans, il est leur plus précieux et leur plus puissant allié.

“Je passe mon temps à déjouer les tentatives d’assassinat des Américains.Comment pourrais-je organiser toutes celles qu’ils m’attribuent ?” Ben Laden.

Par Michel Peyrard



(Notre envoye special a Peshawar a rencontré les proches et les disciples de l’homme le plus recherché du monde)

 


Sur les murs des toilettes n° 27 de l’école coranique Al-Haqqania, non loin de Peshawar, au Pakistan, un élève a tracé à la craie sa vision du paradis: deux tours percutées de plein fouet par deux avions kamikazes. Comme les 2 500 élèves que compte cette madrasa de renommée internationale chez les islamistes, il rêve lui aussi d’accéder un jour au statut envié de martyr. Car Al-Haqqania est au fondamentalisme musulman ce que l’Ena est à la haute administration: le creuset de l’élite. «Environ 90 % des leaders talibans ont étudié ici et c’est notre grande fierté, explique Hamid Ul-Haq, 35 ans, le fils aîné du directeur, Sami Ul-Haq, qu’entoure un parterre d’étudiants attentifs. Agés de 9 à 30 ans, originaires du Pakistan, d’Afghanistan, d’Ouzbékistan, du Tadjikistan, de Tchétchénie ou des pays arabes, ils ont en commun d’être venus apprendre ici les rudiments de la guerre sainte. Pour la famille Ul-Haq, il y a de quoi être satisfait en effet: en quelques années, son usine à djihad a produit les cadres du régime le plus obscurantiste, icônisé son terroriste le plus célèbre et contribué à entraîner le monde au bord d’une guerre de religions.


Ce tableau d’honneur, l’école coranique n’en aurait sans doute jamais rêvé si elle n’avait pas bénéficié, au début des années 80, d’une aide décisive: celle d’une C.i.a. obnubilée par l’invasion soviétique en Afghanistan. Car si la madrasa Al-Haqqania a été fondée dès 1947 par le grand-père de Hamid pour lutter contre le colonialisme britannique, c’est la guerre d’Afghanistan qui l’a mise sur orbite. «Tous les Pakistanais savent que ce sont les Etats-Unis qui ont financé les monstres dont l’existence nous est reprochée aujourd’hui, estime Nasim Zehra, une journaliste d’Islamabad, spécialiste de l’Afghanistan. Le djihad, c’est avant tout une création de la C.i.a. Dans les madrasas où ils recrutaient les moudjahidine, les Américains les galvanisaient en ces termes: “Vous incarnez le Bien et combattrez le diable.” Les barbus les ont simplement pris au pied de la lettre.»


C’est l’époque où un certain Oussama Ben Laden s’installe au Pakistan. Les services secrets américains ont toujours prétendu qu’ils n’entretenaient alors aucun contact avec celui qui allait devenir leur ennemi public n°1. Ce qui fait sourire Hamid, l’aîné de la famille Ul-Haq: «La C.i.a. soutenait Oussama parce qu’il s’est révélé essentiel dans la guerre face aux Soviétiques. Pour les Américains, c’était alors un héros.» On prête déjà au Saoudien un sens aigu de l’organisation. Il est vrai qu’on ne prête qu’aux riches. Et que Ben Laden l’est à outrance. A Peshawar, on le surnomme «l’entrepreneur» : riche d’une fortune estimée à 300 millions de dollars – soit un dixième de la somme que les Etats-Unis engloutiront en Afghanistan –, il construit à ses frais routes, hôpitaux, tunnels et souterrains, mais aussi camps d’entraînement et madrasas. C’est aussi l’époque où, à Peshawar, hanté par les marchands d’armes et les espions de toute obédience, le chef des services secrets américains rétorque à ceux qui s’étonnent de son soutien obstiné aux moudjahidine les plus fondamentalistes: «Ce n’est pas mon problème: mon problème, c’est de saigner les Russes.» Il ne se doute pas que, vingt ans plus tard, les Soviétiques défaits et ses élèves les plus studieux parvenus au pouvoir, ce sera au tour de l’Amérique de saigner.


Les dirigeants d’Al-Haqqania ne font pas mystère du rôle décisif qu’ils ont joué dans la promotion des talibans. La tâche était d’autant plus aisée que, depuis sa création, le Pakistan n’a eu de cesse de soustraire l’Afghanistan aux influences hostiles de la Russie et de l’Inde. «L’I.s.i. (les services secrets pakistanais) recherchait des gens sûrs pour installer un régime ami à Kaboul, confirme Hamid Ul-Haq. Nous leur avons conseillé de miser sur les talibans (littéralement les “étudiants en théologie”) de Kandahar et particulièrement sur le mollah Omar, qui a été formé par l’un de nos disciples.» En 1999, le dirigeant borgne et néanmoins visionnaire des talibans a d’ailleurs été fait docteur «honoris causa» d’Al-Haqqania. Car la solidarité afghano-pakistanaise ne s’est dès lors jamais démentie. Ainsi, lorsque les talibans ont subi une sanglante déroute face aux forces du général Massoud, il y a quelques années, c’est Sami Ul-Haq qui, à la demande du mollah Omar, a été chargé de battre le rappel des quelque 10 000 madrasas que compte le Pakistan: suivant l’exemple d’Al-Haqqania, qui a alors envoyé au front tous ses disciples en âge de combattre, ce sont près de 10 000 «étudiants» de toutes nationalités qui sont venus renforcer les forces talibans dans le secteur de Mazar-e-Sharif.


L’autre parrain de l’école coranique se nomme Oussama Ben Laden. Une photo le représentant au côté de Sami Ul-Haq figure en bonne place dans le bureau du directeur. «C’est un homme simple, très sage, qui ne fait que défendre les droits des musulmans», estime Hamid Ul-Haq, qui explique leurs convergences idéologiques par l’Histoire: Al-Haqqania appartient en effet à l’école «deobandie», une secte rigoriste née en Inde et apparentée au fondamentalisme des wahhabites d’Arabie Saoudite, cher au cœur d’Oussama Ben Laden. Il suffit d’une incursion dans les locaux de la madrasa à la faveur d’une distraction de ses dirigeants pour constater d’ailleurs à quel point l’ennemi public est considéré ici comme un demi-dieu. «C’est le plus grand d’entre nous», dit Ihtiskan dont le regard souligné de khôl exprime une ferveur inhabituelle chez un enfant de 10 ans. Comme la plupart des pensionnaires d’Al-Haqqania recrutés dans les camps de réfugiés afghans, qui fleurissent dans la province, il a été gavé de Coran avant d’être promu un jour chair à canon. A ses côtés, des congénères plus âgés prétendent se prénommer Oussama. Il est vrai que, depuis quelques années, le prénom est à la mode dans les «zones tribales» du nord-ouest du Pakistan, bastion de tribus pachtouns intégristes qu’une frontière fictive peine à séparer du reste de l’Afghanistan. Sami Ul-Haq affirme même avoir baptisé ainsi l’un des ses fils. «Et lorsque je l’appelle, tout le monde se met à trembler», fait-il mine de s’étonner en riant.


Rien ne semble autant réjouir en effet le maître d’Al-Haqqania, dont il est établi qu’il a rencontré à plusieurs reprises Ben Laden dans son refuge afghan – «Je ne vous dirai pas où» –, que le portrait qu’en font les médias occidentaux. «Croyez-moi, Oussama n’est pas l’homme jonglant avec les téléphones satellites, les fax et Internet que vous décrivez. Les Américains en ont fait un super-terroriste parce que, minés par les lobbies, ils ont besoin de s’inventer un ennemi. Il en va du salut de leur peuple.» L’opinion est largement partagée par les rares privilégiés qui ont eu l’occasion d’approcher l’homme qui fait trembler l’Amérique. Comme Hamid Mir, un journaliste du «Daily Ausaf», qui est devenu son interlocuteur privilégié. «Je ne l’ai jamais vu avec un fax ou un téléphone. Pour démentir son implication dans l’attentat du World Trade Center d’ailleurs, il lui a fallu envoyer un de ses proches qui a mis plusieurs heures pour rallier Islamabad. Il m’a confié un jour: “Je passe mon temps à déjouer les tentatives d’assassinat ourdies par les Américains. Comment aurais-je celui d’organiser toutes celles qu’ils m’attribuent?”»


Selon le journaliste pakistanais, Ben Laden se méfie de tout le monde, y compris des talibans. «Le plus souvent, ils ignorent où se trouve Oussama. Il préfère confier sa sécurité à des fidèles originaires du golfe Persique.» C’est d’ailleurs la situation au Moyen-Orient qui semble obséder le Saoudien. «Il n’est pas une conversation où il ne souligne les contradictions de la politique américaine, le fait, par exemple, que les résolutions des Nations unies s’appliquent toujours en Irak, en Iran mais jamais en Israël. Oussama insiste sur ce fait: la première mission de l’Islam, c’est de reprendre la Terre sainte. Cela concerne Israël, mais surtout l’Arabie Saoudite occupée par les Américains. Sa logique est simple: s’il a pu mettre les Soviétiques à la porte de l’Afghanistan, pourquoi ne parviendrait-il pas à expulser les Américains de son propre pays?»


Cette description d’un homme aux abois, privé de tous moyens de communication, laisse dubitatif un expert occidental présent au Pakistan. «Si Ben Laden utilise peu le fax ou le satellite, c’est dans le souci de ne pas se faire repérer. Il préfère transmettre ses ordres en langage codé à travers des sites Internet, sportifs ou même pornographiques. Ses hommes, notamment ceux des Emirats arabes, sont également experts dans l’art d’équiper des faucons domestiqués avec un système d’émission radio pour faire parvenir des messages à leurs agents au sol. Ces subterfuges permettent à Ben Laden de continuer à gérer son immense fortune: il crée des sociétés off-shore, donne des ordres en Bourse, spécule sur un système bancaire qu’il connaît parfaitement. En revanche, il est vrai que Ben Laden se méfie des talibans. Il a fait du djihad contre les Etats-Unis une priorité, alors que les étudiants en théologie préfèrent concentrer leurs efforts sur le Pakistan.»


Car les monstres commencent à se retourner contre leur créateur. Principal sponsor des talibans naguère, le Pakistan en paie aujourd’hui le prix avec l’islamisation rampante de son appareil d’Etat. Le «pays des purs» étouffe sous le poids des sectes intégristes. Certaines, telles la Sipah-e-Sahaba ou la Jamiat Ulema-e-Islam, dirigée par Sami Ul-Haq, le maître d’Al-Haqqania, ont infiltré jusqu’aux forces armées en prônant ouvertement une talibanisation du pays. Au mois de mars dernier, Sami Ul-Haq a d’ailleurs pris l’initiative de réunir à Al-Haqqania toutes les organisations deobandie. «En vue de lancer l’assaut final et de s’emparer du pouvoir d’Etat au Pakistan.» Les partis religieux, soutenus en sous-main par les talibans, auréolés par le djihad qu’ils mènent en Afghanistan mais surtout au Cachemire, ont désormais les moyens de leurs ambitions. Ils n’attendaient qu’un prétexte. Le soutien exigé par Washington au général Mucharraf, dictateur falot qui ne peut compter sur un appareil répressif miné par les fondamentalistes, pourrait être celui-là.


Toute une frange de la population est déjà prête à pousser davantage les feux de la vertu et à proclamer le djihad dans le seul Etat islamique possédant l’arme nucléaire. Selon une source occidentale, les Fous de Dieu pakistanais n’attendent plus qu’un signe des talibans de Kandahar. «Mucharraf n’avait d’autre choix que de céder aux Etats-Unis, concède Imran Khan, célébrissime joueur de cricket, époux de la fille du milliardaire britannique Goldsmith, devenu l’un des principaux opposants au régime. Des sanctions économiques ou même des bombardements auraient scellé la banqueroute du pays. Mais Dieu seul sait quelles seront les conséquences de ce soutien. On ne peut exclure une guerre civile.»


Hamid Ul-Haq, lui, est dans les confidences d’Allah. «L’Afghanistan est déjà une ruine et les Américains perdront cette guerre, pronostique le fils du directeur d’Al-Haqqania. Cela signifiera encore plus de haine des musulmans pour l’Amérique. Et pour nous, au Pakistan, le début d’une ère nouvelle.» A ses côtés, le petit Ihtiskan approuve gravement. Quand, échappant à l’attention de nos anges gardiens, je lui demande s’il ne souhaite pas étudier plus tard d’autres matières que le Coran, il répond avec empressement: «Si, les mathématiques et la physique.» Lueur d’espoir rapidement déçue. Comme tous les enfants du djihad, en effet, Ihtiskan n’a plus qu’un rêve: devenir pilote d’avion.

Sources :  Notre grande Famille

Posté par Adriana Evangelizt

Publicité

Publié dans OUSSAMA BEN LADEN

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article