Tenons-nous vraiment à nous discréditer en tant qu'Arabo-Américains ?
Tenons-nous vraiment à nous discréditer en tant qu'Arabo-Américains ?
par Hussein Ibish
ancien membre de l’American Task Force on Palestine. Il a écrit ce commentaire spécialement pour The Daily Star.
Le plus étonnant, dans les réactions à l’article sur l’influence du lobby pro-israélien sur la politique étrangère des Etats-Unis récemment publié par Steven Walt et John Mearsheimer, ce n’est pas le tollé des condamnations venues des pro-israélien, mais bien le fait que des critiques en tout point similaires aient été formulées par d’aucuns, chez les Américains de gauche d’origine arabe.
Cet article, consistant en un ensemble d’observations coulant de source au sujet des agissements d’un des centres de pouvoir les plus influents à Washington, mâtinées de certaines affirmations contestables et de quelques erreurs
http://dailystar.com.lb/printable.asp?art_ID=24533&cat_ID=5#
mineures, n’aurait dû susciter que de rares commentaires. Mais étant donné l’atmosphère d’intimidation pesant sur les cercles politique et universitaire dès qu’il est question d’Israël, sa publication a déclenché une véritable tempête.
La réaction de la droite pro-israélienne était prévisible : « Il n’y a pas de lobby israélien », tonna un ponte connu. Un autre a qualifié l’article des deux universitaires de « pire que les Protocoles des Sages de Sion ».
L’argument massue avancé par certains commentateurs pro-israéliens consista à prétendre que des centaines de millions de dollars, d’innombrables heures de travail et une organisation incessante, à tous les niveaux de la société américaine, depuis des décennies et des décennies, n’aurait joué aucun rôle dans la détermination de la politique américaine contemporaine, violemment israélo-centrique. Pas plus, à leurs dires, que les expressions spontanées d’amour pour Israël, de la part des Américains. Véritable insulte à l’intelligence de tout un chacun, cette affirmation revient à dire que l’effet intentionnellement visé n’aurait pas été produit par sa cause vraisemblable.
Si c’était vrai, l’Aipac [American Israel Public Affairs Committee] ne serait pas une force politique redoutable, mais une fraude et un cas d’abus de confiance remarquables : des millions de juifs américains et de leurs amis ont été escroqués par des rufians sans scrupules qui ne cessent de mendier, sous le prétexte fallacieux qu’il aurait fallu consolider la relation américano-israélienne. Appelez les flics !
Mais, sérieusement : ça n’est possible, personne ne pense ça !
Et voilà qu’entrent en scène certains commentateurs arabo-américains, prétendument de gauche. Joseph Massad, de l’Université Columbia, et Asaad Abu Khali, de l’Université d’Etat californienne de Stanislaus, ont rejeté le papier Walt & Mearsheimer, et ils sont d’avis que le lobby pro-israélien est fondamentalement hors-sujet.
Dans un article largement diffusé, publié dans la revue Al-Ahram Weekly, Massad alléguait que le vrai problème, c’étaient les « politiques impérialistes » des Etats-Unis, qui existent indépendamment de l’influence du lobby pro-israélien. Il y a certainement des intérêts impériaux américains qui ont été recherchés de manières particulièrement dévastatrices dans les mondes arabe et post-colonial. Mais Massad n’essaie pas d’expliquer comment, pourquoi ou par qui ces fameux intérêts sont déterminés : la seule chose dont il soit absolument certain, c’est que le lobby sioniste n’y joue virtuellement aucun rôle !
De tels arguments sont déterministes, a-historiques et profondément débilitants. Cette pensée a conduit la communauté arabo-américaine à s’exclure elle-même dans une très large mesure du système politique américain, garantissant ainsi sa propre marginalisation et sa propre impuissance à influencer le comportement politique, tout en offrant au lobby pro-israélien un vaste champ ouvert, sans la moindre opposition digne de ce nom.
On constate là une profonde ignorance (ou plus exactement un désintérêt total pour la question) du processus de prise de décision politique américain, tel qu’il fonctionne actuellement. Il n’y a aucune prise de conscience du fait que le gouvernement des Etats-Unis incarne la résultante de leurs parties constituantes, qui aspire à l’influence sur un système conçu précisément pour être influencé par les lobbies, dès lors qu’une faction quelconque cherche à influencer d’une quelconque façon tant la politique que la loi.
Au lieu de ces réalités très terre-à-terre, nous avons des « politiques impériales » amorphes, décrites par Massad comme s’il s’agissait d’un absolu divin, flottant au-dessus d’un spectacle de Kabuki politique. Sa vision est une version simpliste de la politique américaine, dans laquelle le pouvoir serait exercé de manière automatique et irrésistible par une main impériale cachée – une caricature de la vieille idée marxiste qu’il existerait une superstructure sociale.
Cet argument ne saurait rendre compte des développements de la politique américaine envers Israël, à moins d’admettre que les intérêts américains au Moyen-Orient auraient évolué indépendamment, en synchronisation quasi parfaite avec l’accroissement de la taille, des compétences et du pouvoir du lobby pro-israélien.
Prenons par exemple le retrait militaire forcé d’Israël, lors de la crise de Suez, en 1956, suivi par sa victoire grâce au soutien de la France, dans la guerre de 1967, le développement d’un régime de transfert de technologie militaire avec l’administration Nixon, le renforcement des relations durant la présidence de Ronald Reagan, et la convergence quasi totale entre les politiques américaine et israélienne sous Bill Clinton et son successeur George W. Bush ; est-il mieux rendu compte du mouvement vers les derniers développements par les changements dans le climat international que par le développement graduel et recherché d’une influence politique acquise grâce aux efforts d’un lobby ethnique hautement déterminé et de ses alliés ? La mise à l’écart d’un certain nombre de législateurs clés, à la fin des années 1970 et à la fin des années 1980 et la défaite du président George H.W. Bush, qui s’opposa à Israël au sujet des colonies [autant de scalps précieux réclamés par l’Aipac] compteraient donc pour du beurre ? L’adoption, ces dernières années, d’Israël comme principal centre d’intérêt d’une droite chrétienne fondamentaliste très bien organisée n’aurait pas de signification particulière ? A d’autres !
Comme le fait observer le papier Walt & Mearsheimer, les Arabo-Américains sont restés assis sur la touche, pour la plupart d’entre eux, plutôt que de s’engager politiquement, contrairement au lobby pro-israélien. Après tout, pourquoi un quelconque homme politique se préoccuperait-il de ce qu’un groupe qui ni ne participe sérieusement, ni ne contribue en temps ou en argent, d’une manière substantielle ou coordonnée à la vie publique américaine, pourrait bien avoir à dire ?
Si Walt et Mearsheimer sont dans le vrai, alors les Arabo-Américains représentent une grosse part du problème, en s’excluant du jeu politique et en refusant de défier leurs opposants ou d’assurer une couverture et un soutien à leurs amis. Si, en revanche, ce sont Massad et Abu Khalil qui ont raison, et si les politiques américaines ne sont pas les produits de forces sociales amenées à peser sur les institutions politiques, mais au contraire suivant les diktats d’un impératif impérial inéluctable et ineffable, alors : à quoi bon débattre ?
C’est sans doute en ceci que réside la séduction de cette analyse, au-delà des confins de l’ultra-gauche : elle décroche tant les Arabes que les juifs de leur hameçon, elle les libère de leurs rivalités et elle fait retomber la « faute », comme dit Massad, « sur les Etats-Unis », une entité qui ne ressemble en rien à la résultante de ses parties constitutives. Très expédient, comme argument, mais aussi totalement erroné.
Nous autres, les Arabo-Américains, nous nous sommes fait échouer nous-mêmes et nous avons fait échouer nos frères arabes à cause de notre auto-aliénation, de notre auto-exclusion de la vie politique américaine. Alors que des efforts substantiels sont requis et que des obstacles considérables doivent être surmontés, rien n’empêche les Arabo-Américains de s’engager sérieusement dans la politique, ni d’avoir un impact majeur sur la politique extérieure des Etats-Unis, si ce n’est cette tradition consistant à ignorer nos propres intérêts et à nous laisser séduire par des excuses pseudo-révolutionnaires enjôleuses et paralysantes.
Le regretté Edward Said nous mettait en garde contre l’attitude consistant à « rester assis dans notre coin, à faire retomber la faute de nos malheurs sur « les Arabes », étant donné qu’en fin de compte, les Arabes, c’est nous ! », et que nous jouons tous un rôle dans la définition de nos propres conditions sociales et politiques. Il est grand temps, pour les Arabo-Américains, de prendre conscience du fait que nous sommes aussi, exactement de la même manière, « les Américains » !
Bien loin de blâmer « les Etats-Unis », nous devons nous retrousser les manches, affirmer tout l’éventail de nos droits en tant que citoyens dans le cadre de notre système politique, et prendre nos responsabilités afin d’apporter notre contribution à la détermination de la politique de notre gouvernement.
[* Hussein Ibish est un ancien membre de l’American Task Force on Palestine. Il a écrit ce commentaire spécialement pour The Daily Star
Sources : El Khadra
Posté par Adriana Evangelizt