En Irak, l'ennemi n'a plus de visage

Publié le par Adriana Evangelizt

En Irak, l'ennemi n'a plus de visage

par Agnès Gruda

Au moment où le gouvernement irakien met en place un nouveau " plan de sécurité " à Bagdad, une correspondante française de passage à Montréal raconte le quotidien des Irakiens soumis à la loi de la terreur.

Quand elle voit une voiture rouler dans sa direction dans une rue de Bagdad, Anne-Sophie Le Mauff ne peut s'empêcher de scruter le visage du conducteur.

S'il est assez vieux, elle est soulagée. Les kamikazes sont plutôt de jeunes hommes dans la vingtaine. Elle jette aussi un coup d'oeil sur les mains posées sur le volant: celles des kamikazes y sont souvent attachées pour les empêcher de dévier de leur trajectoire.

" En Irak on ne vit plus, on survit ", confie la journaliste française qui vient de vivre deux ans dans ce pays à feu et à sang.

Il y a un an, la jeune femme avait dû quitter l'Irak, sous la pression de la France, échaudée par le rapt de la journaliste Florence Abenas. Mais Anne-Sophie Le Mauff a choisi de retourner en enfer, envers et contre tous.

La terreur quotidienne

De passage à Montréal cette semaine, elle évite, pour des raisons de sécurité, de donner des détails sur sa vie là-bas. À peine consent-elle à dire qu'elle a vécu tantôt dans les hôtels où campent les derniers médias occidentaux, tantôt parmi les Irakiens, parfois à Bagdad, parfois ailleurs.

En revanche, elle est intarissable quand il s'agit de raconter la vie quotidienne des Irakiens- et cette terreur qui s'abat sur eux comme une chape de plomb.

Le danger est partout: récemment, il y a eu une série d'explosions dans les boulangeries, note-t-elle.

Il n'est pas rare que plusieurs membres d'une même famille soient enlevés à tour de rôle pour des rançons de quelques milliers de dollars. " Ça dure jusqu'à ce que la famille quitte la ville ", dit Anne-Sophie Le Mauff.

Souvent, les victimes ne savent rien de leurs kidnappeurs. Les seules milices identifiables par un uniforme- tout noir- sont celles de l'armée du Mahdi, du leader chiite Moqtada Al-Sadr. Mais des milices sunnites peuvent s'habiller en noir pour faire attribuer une attaque aux gens de Sadr. " En Irak, l'ennemi n'a pas de visage, il n'a pas de nom ", constate Anne-Sophie Le Mauff.

Mais au-delà du simple banditisme, ce sont les tensions entre la majorité chiite et les sunnites, au pouvoir sous Saddam Hussein, qui embrasent le pays.

Depuis l'attentat, le 22 février, contre la grande mosquée chiite de Samara, les Irakiens parlent de plus en plus ouvertement de guerre civile.

" Autrefois, les gens me demandaient si je croyais que c'était la guerre civile. Aujourd'hui, ils le constatent. "

Bagdad la rouge

À Bagdad, il y a deux secteurs. La zone verte, où sont installés le gouvernement irakien, les Américains et leurs protégés. Et la " zone rouge ", qui comprend tout le reste de la capitale.

Personne n'a le contrôle de cette ville rouge où des escadrons de la mort frappent en toute impunité. Un jour, un éboueur retire une bombe placée devant une maison. Le lendemain, il est assassiné...

" Si vous vous aventurez dans un quartier où l'on ne vous connaît pas, vous êtes mort ", tranche la journaliste.

Selon elle, chaque famille possède au moins une kalachnikov. Avec la vaste opération de " nettoyage " lancée hier, ces gens appréhendent les perquisitions. " Ils ont peur des policiers, dont certains sont associés aux rebelles. Et ils ont peur des pillages ", confie Mme Le Mauff.

Pourtant, selon elle, ce grand ménage était inévitable. " Il faut nettoyer Bagdad de toute cette impunité ", dit-elle.

En attendant, la population irakienne vit dans un état perpétuel de tension nerveuse. Dans les écoles, les enfants paniquent dès qu'ils entendent un bruit d'hélicoptère. Leurs professeurs ne sont pas plus calmes: il y a eu de nombreux cas d'enlèvements de personnel. Des enseignants ont été assassinés. Pourquoi? " Les gens disent: ah, c'est un chiite. " Et voilà pour l'explication.

Un pays sous valiums

" Il n'y a plus de vie sociale en Irak, les gens se terrent chez eux et ils prennent des valiums ", raconte Mme Le Mauff. La méfiance règne: les gens donnent une fausse adresse quand on leur demande où ils habitent.

Elle-même avait une amie, journaliste à la télé irakienne, chiite mariée à un sunnite. Récemment, cette collègue a été attaquée en pleine rue par des hommes en noir. Elle a réussi à s'échapper et s'est réfugiée en Syrie. L'a-t-on attaquée parce qu'elle ne portait pas le voile? Parce qu'elle collaborait à la télévision irakienne? Mystère.

Rêver de partir

Les Irakiens ne croient plus que la situation va s'améliorer et rêvent tous de partir, selon la journaliste. " Certains collaborent avec les Américains, mais ils le font pour l'argent, ils n'ont plus d'espoir ", dit-elle.

Les Irakiens gagnent un salaire moyen de 200 $ par mois. Pour plusieurs, c'est mieux que sous Saddam Hussein. Mais les prix de certaines denrées, comme la viande, ont grimpé en flèche. La vie est chère. Alors, on accepte de travailler pour les Américains qui paient jusqu'à 1500 $ de salaire mensuel. En prime: la peur de se faire assassiner comme collaborateur.

Anne-Sophie Le Mauff s'est liée d'amitié avec un ancien militaire de l'armée de Saddam Hussein. " Tous ses amis ont été assassinés. Il boit son whisky en disant: On est foutus. "

Un jour, la journaliste a vu une voiture foncer vers des militaires américains. Tous les passants se sont figés, dans l'attente d'une explosion. Un militaire a marmonné " Oh! My God ", paralysé lui aussi. La voiture a passé son chemin et il ne s'est rien passé. Elle avait simplement manqué de freins.

" Il y a eu un silence, puis tout le monde a éclaté de rire ", se rappelle Anne-Sophie Le Mauff. L'humour noir, c'est le dernier refuge des habitants d'un pays qui s'enfonce dans l'horreur.

Sources : Cyberpresse

Posté par Adriana Evangelizt

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