L'Amérique ne mène plus la mondialisation
La mondialisation se poursuit mais l'Amérique ne la mène plus
par Jean-Marc Vittori
éditorialiste aux « Echos ».
Pourtant, il y a bien un malaise. Ses icônes patinent. Coca-Cola ne parvient plus à faire progresser ses ventes sans sacrifier ses profits, McDonald's est sous les feux d'une critique acerbe, General Motors est au bord de la faillite. Le pays le plus riche du monde, les Etats-Unis, emprunte massivement au reste de la planète et ses universités ont plus de mal à attirer des étudiants étrangers. La tentation protectionniste monte. La démocratie version américaine a du mal à s'implanter en Irak. Que se passe-t-il ?
En réalité, ce n'est pas la mondialisation qui s'épuise, mais sa forme qui a prédominé depuis la fin de la dernière guerre mondiale : l'américanisation. A partir de 1945, l'ouverture des frontières a été impulsée par les Américains et le dollar est devenu la monnaie de la planète. Les diplomates ont été à la manoeuvre, les militaires parfois, et surtout les entreprises qui ont propagé leurs produits, leur savoir-faire et l'« american way of life ». Après avoir longtemps résisté, les pays communistes ont craqué - événement logiquement lu comme la victoire définitive de l'Amérique. Aujourd'hui, on boit du Coca-Cola à Moscou comme à Pékin.
Comme souvent, le triomphe masquait un affaiblissement commencé longtemps auparavant. Le premier signe fut la vulnérabilité militaire. Le vainqueur glorieux du nazisme a été défait au Vietnam (c'est d'ailleurs à cette occasion qu'un président des Etats-Unis a employé pour la première fois le terme « de-americanization », pour parler en termes pudiques du retrait de ses soldats). Il a subi l'affront terrible des attentats du 11 septembre 2001. Il n'a pas réussi à imposer une démocratie solide en Irak. Ses moyens sont trop limités pour ouvrir un second front en Iran. Sur la scène diplomatique mondiale, Washington rencontre désormais des oppositions énergiques, pas seulement du côté russe. Et l'image des Etats-Unis ne cesse de se dégrader, comme le montre l'enquête réalisée dans quinze pays que vient de publier le Pew Research Center.
Sur le plan économique, l'étiolement de l'américanisation est encore plus évident. Les Etats-Unis ne représentent plus que 9 % des exportations mondiales, contre près de 25 % après-guerre. Le recul s'accentue. Ce poids de l'Amérique a baissé de 3,5 points au cours de la dernière décennie, davantage qu'au cours des trois décennies précédentes, alors que la part de l'Amérique dans la production mondiale stagne un peu au-dessus de 20 % depuis le milieu des années 1970.
Le même mouvement s'observe du côté des entreprises. La sidérurgie, qui fit la plupart des fortunes industrielles américaines au XIXe siècle ? Tous ses joyaux ont été repris par des firmes étrangères comme Mittal ou Arcelor, qui s'affrontent désormais sur d'autres terrains. L'automobile, symbole de la puissance américaine s'il en fut ? Son leader General Motors cède cette année au japonais Toyota son rang de premier producteur mondial qu'il occupait depuis des décennies et Chrysler s'est fait racheter par l'allemand DaimlerBenz en 1998. L'informatique ? IBM a vendu son activité micro-informatique au chinois Lenovo et Dell a du mal à exporter son modèle dans les pays émergents. Coca-Cola ? Des marques concurrentes s'attaquent avec succès aux marchés locaux, de la Bretagne à l'Arabie saoudite. Et là où la technologie devient un enjeu industriel et commercial, la bataille se déroule en Asie - comme pour les écrans plats. Bien sûr, il y a encore des marques américaines qui portent haut et fort le drapeau américain aux quatre coins du monde comme Exxon, Microsoft, Citigroup ou Pfizer. Mais ce n'est plus la norme, et ces firmes vantent leur diversité. D'ailleurs, aux Etats-Unis, les gourous du management sont de plus en plus nombreux à être... indiens.
Ultime emblème, « l'impérialisme culturel américain » recule. De nombreux exemples l'attestent. En Corée, les films nationaux constituent plus de la moitié des recettes depuis 2004. En Allemagne, l'un des grands succès de l'année est « La Vallée des loups », film turc à gros budget (10 millions de dollars) racontant la lutte de soldats turcs en Irak contre les Américains. Dans la télévision, il y a une génération, « Dallas » dominait impitoyablement l'univers des séries. Jusqu'au fin fond de la Côte d'Ivoire, des gamins se baladaient avec des T-shirts à l'effigie de JR et Sue Ellen. Aujourd'hui, les Vietnamiens passent des heures devant une série coréenne et la telenovela argentine « Muñeca Brava » remporte un franc succès au Cameroun ou au Sénégal. Dernier exemple : méconnu de l'Amérique, le football gagne du terrain médiatique dans le monde entier, comme par exemple au Japon.
Pour une fois, des mots à rallonge expriment clairement la réalité : nous ne vivons pas la « démondialisation », mais une « désaméricanisation » qui touche non le monde, mais la mondialisation elle-même. Si l'empire américain reste fort, de nouvelles puissances nationales ou régionales émergent à ses côtés. Et après avoir été piloté par les Etats-Unis, l'essor des échanges est désormais orchestré par les entreprises géantes du monde entier. Ce changement majeur pourrait bien menacer la mondialisation elle-même. D'abord parce que les Américains sentent que le mouvement leur échappe et réagissent en se crispant - d'où l'agacement de la secrétaire d'Etat Condoleezza Rice dès qu'elle entend le mot « multipolaire » ou la montée de la tentation protectionniste à Washington. Ensuite et surtout, parce qu'il n'y a plus de leadership incontesté ou de clivage organisateur et pas, ou pas encore, de volonté commune d'ouverture. D'où, par exemple, la difficulté d'avancer dans le round de négociations commerciales de Doha. Sans arbitrage, l'essor d'une saine concurrence peut déboucher sur des rivalités commerciales délétères, voire sur des antagonismes meurtriers. Cela n'est pas une rumeur, mais l'histoire du monde.
Posté par Adriana Evangelizt