Vladimir Poutine, tsar du gaz

Publié le par Adriana Evangelizt

Vladimir Poutine, tsar du gaz

par Natalie Nougayrède

 

Vladimir Poutine aime commencer tard sa journée de travail. Le matin, dans sa résidence de Novo-Ogarevo, dans l'ouest huppé et verdoyant de Moscou, il lui arrive de faire de l'équitation ou des longueurs de piscine. A 53 ans, le président russe est un homme de petite taille, mince, qui cultive son corps. C'est un sportif, amateur de ski et de judo. On ne lui connaît aucun excès d'alcool, aucun geste inconvenant en public. A la télévision, il apparaît parfois une tasse de thé à la main. Ces petites choses sont appréciées des Russes, qui gardent un souvenir consterné des frasques et de la dégradation physique de Boris Eltsine. Une photo des années 1980 montre un tout autre Vladimir Poutine, pourtant. C'était à Dresde, en RDA. On le voit dans un jardin, torse nu, jouant au ping-pong, le ventre gras et flasque. Il était alors agent du KGB, d'un rang subalterne. Sa carrière ne décollait pas. Il buvait de la bière.

En fin de matinée, un cortège toutes sirènes hurlantes conduit le président russe vers son bureau dans l'aile nord-ouest du Kremlin, tout près des anciens appartements de Staline. L'endroit a conservé, d'après les témoins, une atmosphère surannée, avec boiseries, moquettes, et une multitude de téléphones alignés à la façon soviétique. Depuis Lénine, tous les numéros un russes ont dirigé le pays depuis ce bâtiment, un ancien palais du Sénat tsariste qui donne sur la place Rouge. Vladimir Poutine a une forte capacité de travail et enchaîne les entretiens jusqu'à minuit. Il absorbe les dossiers, avale des statistiques.

De caractère froid, il est appliqué. Ce n'est pas un orateur charismatique, capable d'électriser des foules comme son voisin de Biélorussie, le président Loukachenko - qui l'agace. Mais il articule bien, il est clair, et a l'humour grinçant. Longtemps, Vladimir Poutine a manifesté envers ses supérieurs une fiabilité irréprochable. Cette fidélité est la raison principale pour laquelle, alors qu'il était inconnu du grand public, il a été choisi par l'entourage de Boris Eltsine en 1999 pour assurer la relève du pouvoir. Il a hésité avant d'accepter.

C'est que Poutine a connu des périodes difficiles, dont il a su se relever. Notamment en 1990, lorsqu'il s'est retrouvé sans emploi, de retour d'Allemagne de l'Est, pris dans les fissures de l'URSS qui s'effondrait - "la plus grande catastrophe du XXe siècle", selon lui. Il a envisagé un temps de travailler comme chauffeur de taxi pour subvenir aux besoins de sa famille : Lioudmila, son épouse, effacée, ancienne hôtesse de l'air sur Aeroflot, Macha et Katia, ses filles, aujourd'hui étudiantes. Le KGB l'a finalement affecté à la faculté de droit de Leningrad, où il avait étudié. C'est là qu'il a approfondi ses liens avec Anatoli Sobtchak, le futur maire et l'étoile montante des réformateurs ou affairistes de la ville.

Aujourd'hui encore, ceux qui le côtoient sur des questions d'investissements affirment que les notions d'économie du président russe restent fortement marquées par son expérience personnelle. Celle d'un ancien responsable des relations économiques extérieures de Saint-Pétersbourg au début des années 1990, quand tous les coups étaient devenus possibles et que les mafias commençaient à se partager les biens d'Etat.

Il est arrivé à Vladimir Poutine d'évoquer devant Gerhard Schröder un autre épisode difficile. Il s'agit du blocus de Leningrad pendant la guerre, et de la mort, en bas âge, de ses deux frères. Son père, Vladimir Spiridonovitch, était ouvrier, un homme austère et de peu de mots. Il a combattu les nazis dans un bataillon du NKVD, le prédécesseur du KGB. Désormais fils unique, Vladimir Poutine est né sept ans après le conflit mondial, lorsque sa mère avait 41 ans. Adolescent, il rêvait devant des films soviétiques d'espionnage. Il a décidé de rejoindre le KGB.

Son talent pour gagner la sympathie en évoquant des pans de vie personnelle relève, selon les connaisseurs à Moscou, d'une technique assimilée dans les écoles du KGB. Lors de sa première rencontre avec George Bush en 2001, Vladimir Poutine lui a parlé de religion, et d'une croix qu'aurait miraculeusement retrouvée sa mère après un incendie. Lorsqu'un soir de 1998, alors chef des services secrets, il a invité une jolie journaliste russe blonde à déguster des sushis dans un restaurant de Moscou, Vladimir Poutine a montré qu'il connaissait étonnamment son histoire familiale : il avait apparemment consulté ses fiches.

Sur le dossier de la Tchétchénie, Poutine a opté pour la force brute, sans états d'âme. Sa réputation de dirigeant à poigne vient d'ailleurs entièrement de là. Les morts se comptent par dizaines de milliers depuis 1999, l'année où la guerre l'a porté au pouvoir ; il n'a jamais eu un mot pour les victimes civiles ou pour les soldats russes tués. C'est pour lui une guerre entre "les nôtres" et "les autres", l'ennemi n'est à ses yeux qu'un fanatisme islamique, attisé par des forces extérieures conspirant pour affaiblir la Russie. Il a survolé un jour en hélicoptère Grozny et s'est agacé du paysage de ruines, conscient du problème d'image pour l'extérieur. Il s'est ainsi assuré depuis longtemps que les télévisions étrangères ne puissent travailler librement en Tchétchénie. Un jour au Kremlin, il a répondu à la militante démocratique Svetlana Gannouchkina, qui le prenait à partie sur les crimes perpétrés en Tchétchénie : "On a l'armée qu'on a."

Cela ne l'empêche pas, pendant que les troupes russes pratiquent la technique du fagot - on attache les Tchétchènes entre eux et on les fait sauter à l'explosif -, d'organiser avec un grand naturel, en mai 2003, les fastueuses cérémonies du tricentenaire de Saint-Pétersbourg. Les dignitaires du monde entier ont pu goûter un spectacle de Jet-Ski zigzaguant sur les eaux de la Neva, des bateaux à voile évoquant l'époque de Pierre le Grand le long de belles façades de palais restaurées.

Là, Vladimir Poutine était à son aise. Autant, au même moment, que lors du sommet avec l'Union européenne où il distribuait les tours de parole. Les représentants des pays d'Europe centrale candidats à l'intégration étaient relégués dans les coins de la salle, comme des cancres.

En dépit de sa facile réélection en mars 2004 pour un nouveau mandat de quatre ans, l'année qui a suivi a été pénible pour Poutine. Le démantèlement de la compagnie pétrolière Ioukos a terni son image, des attentats sanglants se sont succédé en Russie, culminant avec la prise d'otages de l'école de Beslan, en septembre 2004. Mais l'événement qui l'a le plus ébranlé a été la "révolution orange" en Ukraine. La perte de l'Ukraine a été pour Vladimir Poutine un important revers de politique étrangère. Capable de grande vulgarité lorsqu'il est contrarié, il a dit un jour à un officiel géorgien que, dans l'ex-URSS, "tous les dirigeants avaient chié dans leur pantalon" après la révolution en Géorgie.

Ce sont aussi les inconvénients du système de pouvoir très fermé qu'il a mis en place : Vladimir Poutine ne disposerait que d'un nombre limité de cadres fiables. Arrivé dans la grande politique malgré lui, cet homme qui a dit un jour préférer l'ombre à la lumière et ne pas aimer les élections, s'en remet à un groupe étroit de conseillers qu'il a connus pour la plupart à Saint-Pétersbourg ou au KGB.

Il a l'habitude de lire chaque jour en abondance les spravki, les fiches que lui fournit le FSB, les services secrets. Et sur l'Ukraine, ses informateurs l'avaient malheureusement assuré de la victoire du candidat de Moscou. Comme dans toutes les crises, que ce soit le naufrage du sous-marin Koursk en août 2000, les prises d'otages dans le théâtre de la Doubrovka en octobre 2002, ou celles de Beslan, aucun responsable fédéral de haut rang n'a été sanctionné.

Chaque soir, les Russes voient la télévision nationale dresser le portrait d'un président décidé et infaillible. En privé, des membres de son entourage le décrivent comme un président hésitant, susceptible de succomber à des influences diverses. Un "type humain qui fait des erreurs", a confié un jour à des journalistes son ancien chef d'administration, Alexandre Volochine. Notamment dans l'affaire Ioukos, que Vladimir Poutine n'aurait pas maîtrisée de bout en bout.

Des ambassadeurs occidentaux conviennent cependant de la difficulté de la tâche, dans un pays aussi étendu, aussi complexe, rongé par la corruption et la bureaucratie. "N'imaginez pas que Poutine se lève le matin, décide quelque chose, et que ce quelque chose se réalise. Ça ne se passe pas comme ça", indique l'un d'entre eux.

Mais d'autres sources, russes, affirment que Poutine "décide de tout, personnellement". Même du contenu du journal Izvestia, auquel il a ordonné en 2005 d'être "plus patriotique". L'exaltation d'un patriotisme militariste et la promotion d'une vision de la Russie comme forteresse assiégée à la fois par les Occidentaux et par les islamistes, sont des éléments récurrents du discours du Kremlin. Les "révolutions de couleur" dans l'ex-URSS et le drame de Beslan en septembre 2004 ont accentué ce réflexe : il s'agit de souder le pays en brandissant un ennemi extérieur.

Les décisions importantes sont ainsi prises par un groupe très restreint qui se réunit en principe le samedi matin, dans la résidence de Novo-Ogarevo, autour de Vladimir Poutine. Les médias sont tenus à l'écart. Certains, à Moscou, ont parlé de "petit Sovnarkom", l'acronyme du "Soviet des commissaires du peuple", qui désignait le coeur du pouvoir sous Lénine et Staline. Le groupe se compose de deux ou trois ministres, du chef de l'administration présidentielle, des représentants des forces de l'ordre et des services de sécurité. Poutine s'intéresse surtout à la stratégie énergétique de la Russie. Sans la flambée des prix des hydrocarbures dans le monde, la Russie serait un tout autre pays. C'est le coeur de la reprise économique, du remboursement de la dette extérieure, et du retour du pays sur la scène internationale, après l'effacement des années 1990. Mais selon les experts, pour continuer sur cette lancée, le pays a besoin d'énormes investissements, d'ouvrir de nouveaux gisements, de construire de nouveaux pipelines.

Beaucoup de ces questions n'ont pas encore été tranchées. Le président s'est pris d'un grand intérêt pour ce secteur, surtout le gaz, dont la Russie détient les premières réserves mondiales. On prête à Vladimir Poutine l'intention, s'il se retire des affaires en 2008, de prendre la tête d'un grand conglomérat énergétique d'Etat. Comme son ami Gerhard Schröder, qu'il a fait nommer à la tête d'une structure de Gazprom.

Le 1er janvier 2006, le monde européen de l'énergie a tremblé lorsque la Russie a coupé ses livraisons de gaz à l'Ukraine, en raison d'une dispute sur le prix. En plein hiver, les approvisionnements de l'Europe étaient menacés. Selon le Spiegel, Gerhard Schröder a dû prendre son téléphone pour dire à Poutine de rouvrir le robinet, ce qu'il a fait trois jours plus tard. Le 31 décembre 2005, le président russe tenait une réunion d'urgence avec les responsables du gaz, et appelait à un accord avec les Ukrainiens. Selon des diplomates, il n'était pas très favorable à une hausse brusque du tarif pour l'Ukraine.

Les responsables des finances du géant gazier auraient insisté. "L'histoire a été très mal gérée par les Russes, et leur a coûté cher en termes d'image, commente un diplomate allemand. Couper le gaz, c'est comme utiliser l'arme atomique. C'est la menace qui est efficace, pas le fait d'appuyer sur le bouton."

Lors du G-8 que présidera pour la première fois la Russie, du 15 au 17 juillet à Saint-Pétersbourg, Vladimir Poutine présentera sa conception de la "sécurité énergétique" aux dirigeants des sept pays les plus industrialisés du monde. Les échanges s'annoncent complexes. Dans les entretiens qu'il a pu avoir ces derniers mois avec des responsables occidentaux, le président russe s'est montré très confiant et offensif. "Il est obsédé par une seule question, l'énergie, dit une source européenne qui l'a côtoyé. Il a un discours nationaliste, l'énergie est le coeur de la puissance russe. Il manifeste par ailleurs un grand mépris pour les Américains, qui n'ont pas compris, selon lui, comment fonctionnent le monde, le terrorisme, l'islam..."

On a dit en 2005 à Moscou que Vladimir Poutine avait laissé le clan des "durs", les nationalistes emmenés par Igor Setchine, le patron de la compagnie Rosneft qui a avalé Ioukos, prendre le dessus. Igor Setchine est un ancien "interprète" du KGB en Afrique qui a longtemps travaillé pour Poutine comme simple assistant. "Il lui apportait des papiers et gérait son agenda, raconte un connaisseur. Mais, comme du temps d'Eltsine, celui qui gère l'accès physique au président occupe une place stratégique. Setchine et ses alliés ont développé d'importants appétits financiers."

Vladimir Poutine cherche en fait à contrebalancer les influences. Il a repris contact avec un personnage-clé des années Eltsine, l'ancien chef de l'administration présidentielle Alexandre Volochine, qui avait démissionné après l'arrestation du patron de Ioukos. Il l'a consulté sur les questions ukrainiennes, après la débâcle de 2004-2005. Le président entretient aussi des liens discrets avec le jeune oligarque Roman Abramovitch, qui l'a aidé à transférer vers l'Etat d'importants actifs pétroliers - renforçant au passage sa considérable fortune personnelle.

Après plus de six années au pouvoir, Vladimir Poutine ne paraît pas enthousiaste à l'idée de briguer un troisième mandat en 2008. Il assure ne pas vouloir modifier la Constitution de 1993, dont il s'est pourtant écarté en centralisant fortement le pouvoir et en réduisant les libertés publiques. Il a mis en piste deux hommes de confiance comme potentiels successeurs, Sergueï Ivanov et Dimitri Medvedev, mais rien n'indique que son choix soit arrêté.

"A l'instar de l'entourage d'Eltsine, Poutine voudra des garanties de sécurité et d'immunité avant d'envisager de partir", a commenté Alexeï Venediktov, le patron de la radio Echo de Moscou. Ce média très écouté dans la capitale russe jouit d'une certaine liberté de ton, à l'intérieur de bornes fixées par le Kremlin : jamais, par exemple, de reportages sur la Tchétchénie.

Vadimir Poutine laisse ainsi coexister plusieurs tendances au sein de son parti hégémonique "Russie unie", qui a atteint le million de membres (la Russie compte 143 millions d'habitants). Parmi les tenants d'une ligne plus libérale, évolue le banquier mondain Alexandre Lebedev, qui s'est retrouvé dans Paris Match pour avoir financé une soirée en l'honneur de la fondation Raïssa-Gorbatchev, dans le château de la famille de Lady Di, à Althorp. Ancien agent du KGB à Londres, chose dont il se targue presque, ce milliardaire raconte qu'à l'image de Poutine en 1990-1991, il s'est retrouvé perdu quand l'URSS a disparu.

A deux pas de la Loubianka, le siège des services spéciaux à Moscou, un restaurant entièrement consacré à la glorification du KGB a ouvert il y a quelques années. Il s'appelle "Le Bouclier et l'Epée". On y voit des tableaux représentant Staline, une statue en pied de Felix Dzerjinski, le chef de la première police politique, la Tcheka, et on y écoute des chants militaires soviétiques. C'est là que des responsables du FSB se réunissent, dit-on, pour célébrer l'anniversaire d'Andropov.

Vladimir Poutine a effacé un des legs de l'époque Eltsine en rendant ce genre d'endroit possible, voire populaire. La pierre des Solovki, hommage aux millions de victimes du goulag, gît discrètement près de là. Jamais visitée par ceux qui dirigent aujourd'hui la Russie.

Sources : Le Monde

Posté par Adriana Evangelizt

Publicité

Publié dans Poutine Bush

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article