Réseaux conservateur, doctrine américaine 4ème partie
Quatrième et dernière partie où il est question des think tank auxquels appartiennent les néo-conservateurs. Un entrelacement de lobby et d'idéologues qui a main mise sur le Pentagone, sur le Congrès, sur tout l'appareil d'état. La cerise sur le gâteau étant que les "sponsors" de ces think tank sont les grands pontes de l'industrie de l'armement. Quand on voit la politique guerrière appliquée par Bush et qui lui ont ont été soufflées, de nombreuses questions se posent car "La présence massive de représentants des plus grandes entreprises de la défense au Pentagone [88] et comme soutiens financiers des « boîtes à idées » qui ont écrit la nouvelle doctrine de sécurité, interpelle l’observateur." Il y a donc fort à parier que toutes les guerres menées le sont dans l'intérêt de ces industries d'armement qui voient dans la multiplication des conflits, une source inaltérable de profits. D'où les interrogations : "L’Etat américain est-il au service de ces entreprises ? Leur intérêt est-il devenu l’intérêt national de sécurité des Etats-Unis ? Peut-on parler d’une « privatisation effective du Pentagone » et si la réponse est « oui », celle-ci est-elle une garantie de sécurité pour l’Amérique et le reste du monde ? S’il y a « privatisation » du secteur de la défense, est-elle la face la plus visible d’une « privatisation » plus vaste de l’Etat américain et l’illustration d’une « démocratie confisquée » face à laquelle les verrous de contrôle, les contre-pouvoirs et les citoyens libres sont démunis et impuissants ?" L'auteur de cette analyse pose les questions sans nous livrer les réponses qui viennent d'elles-mêmes, bien sûr... car à l'heure actuelle, il est bien clair que l'Amérique ne s'appartient plus, elle a été kidnappée par une bande d'idéologues fascisants qui n'ont absolument rien à faire de l'Humanité et qui, pour cette raison, ne se gêneront pas pour attaquer l'Iran. C'est dans leur plan depuis longtemps, comme l'était l'Irak.
Réseaux conservateurs et nouvelle doctrine américaine de sécurité
par Bernard Sionneau
Des "think tanks" au-dessus de tout soupçon
Deux think tanks conservateurs ont joué un rôle déterminant en matière de stratégie nucléaire et de défense antimissiles pour l’Administration de G.W. Bush. Il s’agit du National Institute for Public Policy (NIPP) et du Center for Security Policy (CSP).
La Nuclear Posture Review du Pentagone reprend non seulement la logique mais aussi la plupart des recommandations spécifiques contenues dans un rapport de janvier 2001 du National Institute for Public Policy (NIPP) qui s’intitule « Rationale and Requirements for US Nuclear Forces and Arms Control » (67). Financé par la fondation conservatrice Smith Richardson, il a pour directeur de recherche un ancien membre d’un autre think tank conservateur Hudson Institute, qui est aussi le président de NIPP : ce dernier est connu pour avoir écrit en 1980 un article dans la revue Foreign Policy sous le titre « Victory is Possible », dans lequel il invitait les forces militaires américaines à concevoir des plans pour mener et gagner une guerre nucléaire (le co-signataire de cet article n’était autre que Colin S. Gray, un membre du Comité de Pilotage de NIPP, qui a participé à l’écriture du rapport de ce think tank sur les forces nucléaires américaines) ; le contenu de l’article de 1980 a servi à la formulation du rapport du NIPP et de la Nuclear Posture Review. Si l’ennemi ciblé a changé, en raison de la disparition de l’URSS et des nouvelles relations entre les Etats-Unis et la Russie, on ne peut que constater l’influence du propos de 1980 : la même foi dans l’utilité des armes nucléaires ; l’idée également que pour avoir une dissuasion crédible, les Etats-Unis doivent concevoir des plans détaillés sur l’emploi des armes nucléaires dans une gamme de conflits aussi large que possible ; la nécessité d’envisager l’emploi des forces nucléaires stratégiques de façon coercitive, afin de minimiser le côté paralysant de la dissuasion ; l’idée selon laquelle, pour que la capacité nucléaire puisse appuyer les objectifs de la politique étrangère des Etats-Unis, l’Amérique doit posséder la capacité à mener une guerre de façon rationnelle ; l’idée, enfin, qu’une stratégie offensive américaine, couplée à la défense du territoire (homeland defense) doit réduire les pertes américaines en cas de conflit. Le rapport du NIPP de janvier 2001, qui est le prolongement des thèses contenues dans l’article de 1980, ne cache pas ses choix. Dès le début, les auteurs déclarent que l’un de ses principaux objectifs et de « contrer les propositions publiques d’abolition et de réduction des forces nucléaires » (ils ne sont plus en phase avec Ronald Reagan qui avait promis de rendre les armes nucléaires « impuissantes et obsolètes » [66]). Le rapport suggère également une liste de circonstances imprévues au cours desquelles l’utilisation ou la menace d’utiliser les armes nucléaires doit être prise en considération. Cinq cas sont envisagés, dont on retrouvera des éléments importants dans la Nuclear Posture Review : dissuader des puissances régionales d’utiliser des moyens de destruction massive ; dissuader un « concurrent global émergent » de déclencher une agression à l’aide d’armes de destruction massive ou une agression de grande envergure à l’aide d’armes conventionnelles ; prévenir des pertes catastrophiques lors d’un conflit conventionnel ; fournir des capacités de destruction très spéciales (dans le cas de cibles enfouies profondément sous terre ou de sites de développement d’armes bactériologiques) ; accroître l’influence des Etats-Unis dans des situations de crise. Les auteurs du rapport vont même jusqu’à fournir des exemples sur la façon dont les armes nucléaires peuvent être utilisées lors de conflits futurs. L’un d’entre eux concerne des attaques possibles sur des lanceurs iraquiens de missiles Scud. Dernier point à souligner, le rapport du NIPP recommande le développement d’une nouvelle catégorie d’armes nucléaires de faible intensité (low yield) et à guidage de précision, qu’il sera possible d’utiliser contre des cibles particulièrement difficiles à détruire comme les installations souterraines abritant des sites de production d’armes bactériologiques. Cette proposition, qui figure dans le « Report » du PNAC (cf. supra), a été reprise dans la Nuclear Posture Review du Pentagone. L’ensemble de ces propositions, que l’on retrouve dans les trois documents (article de 1980, NIPP Report de 2001 et Nuclear Posture Review de décembre 2001) est le produit d’une vision conservatrice commune de la sécurité nationale des Etats-Unis, partagée par leurs auteurs : une vision selon laquelle la « paix par la force », et non « la paix par la paperasserie », est la seule approche possible - une vision qui dénie toute valeur aux accords internationaux sur le contrôle des armements et qui a une foi totale dans la capacité des solutions techniques et militaires (des armes nucléaires susceptibles de détruire les bunkers souterrains à la défense antimissiles) à réduire la vulnérabilité des Etats-Unis face aux armes de destruction massives [67].
Là encore, nulle surprise. Les auteurs appartiennent à des thinks tanks conservateurs et au réseau des entreprises de la défense qui entretiennent des relations très étroites. Ainsi, presque la moitié des membres du conseil de direction de NIPP (6 sur 13) siègent également dans l’organe de direction du Center for Security Policy [68] (cf. infra). Parmi les plus connus, on trouve Henry Cooper, le directeur du think tank High Frontier, pionnier en matière de défense antimissiles ; Charles Kuppermann, Vice-President for National Missile Defense chez Lockheed Martin ; le docteur William Graham, ancien Science Advisor des Présidents Reagan et Bush, membre de la première Commission Rumsfeld [69] et membre de la commission d’experts de Heritage Foundation sur la défense antimissiles ; le professeur William Van Cleave, qui a présidé le Defense Transition Committee pour le Président élu Ronald Reagan en 1980 et a été l’un des membres de « Team B » et de CPD II (cf. supra) ; citons encore Eugene V. Rostow, leader de la cellule de politique internationale de la Coalition for a Democratic Majority (CDM) et l’un des deux artisans de la « résurrection » du Committee on The Present Danger (CP II). Précisons que Keith Payne, président et directeur de la recherche de NIPP, a été nommé en octobre 2001 Chairman of the Pentagon’s Deterrence Concepts Advisory Panel : il a pour tâche d’aider l’Administration Bush à décider comment mettre en oeuvre les recommandations formulées dans la Nuclear Posture Review.
Depuis sa création en 1988, le Center for Security Policy a été l’un des principaux promoteurs du concept de « Paix par la Force », s’opposant de façon systématique aux accords sur le contrôle des armements. Ses références en la matière sont d’ailleurs, ainsi que le déclare son président Frank Gaffney, le « légendaire Comité sur le Danger présent » [70] (cf. supra). Démarrant ses activités avec l’aide financière de Richard Mellon Scaife et Joseph Coors (les mêmes philanthropes conservateurs à l’origine de Heritage Foundation), le Centre a été l’un des principaux animateurs du débat sur la défense antimissiles, permettant par là même au programme de ne jamais disparaître de l’agenda politique dans les années quatre-vingt-dix, même lorsque le public ou les parlementaires estimaient qu’il n’était plus une priorité. Cette constance a d’ailleurs motivé le Secrétaire à la Défense Donald Rumsfeld à faire à son égard, en mars 2001, le commentaire suivant : « au fil des ans, le Center for Security Policy a permis d’entretenir un débat stimulant sur la sécurité nationale et, ce faisant, a introduit énergie, constance et patriotisme dans notre sécurité nationale » [71]. Depuis ses débuts, CSP opère comme une sorte de « comité directeur » pour le lobby de la défense antimissiles [72]. Dans ses instances de pilotage (Advisory Council ou Board of Advisors) [73], on trouve de nombreuses personnalités de la droite républicaine comme Ed Feulner (président de Heritage), William Bennett (ancien Secrétaire de l’Education de Reagan, puis responsable de la lutte anti-drogue de Bush Sr.) et Jeane Kirkpatrick (ancien membre du cabinet de Reagan et ancien ambassadeur permanent des Etats-Unis à l’ONU), tous deux co-responsables de Empower America, un autre think tank conservateur, ainsi que Henry Cooper de High Frontier ou Richard N. Perle (l’ancien patron de Gaffney en tant qu’Assistant Secretary of Defense for International Security Policy sous Reagan), Resident Fellow au think tank conservateur American Enterprise Institute (AEI). A ce staff d’« anciens » de l’Administration Reagan, il convient d’ajouter trois représentants de Boeing (Robert Andrews, Stanley Ebner, Andrew Ellis) et quatre de Lockheed Martin (Brian Dailey, Douglas Graham, Charles M. Kupperman et Bruce Jackson), les entreprises les plus impliquées dans la défense antimissiles. Notons que parmi les représentants de Lockheed, Charles Kupperman est un ancien Special Assistant du Président Reagan et trésorier du think tank Empower America ; quant à Bruce Jackson, vice-président de Lockheed Martin, il a été l’un des responsables du financement de la campagne de G.W. Bush (lors d’une conférence en 1999, il n’a pu s’empêcher de déclarer que si G.W. Bush était choisi lors des primaires, il serait en position d’écrire le programme républicain en matière de défense) [74]. Des parlementaires républicains influents viennent compléter la liste des conseillers spéciaux de CSP comme les députés Christopher Cox et Curt Weldon, ou les sénateurs Malcolm Wallop et John Kyl, sans oublier la référence scientifique de service, en la personne du docteur Edward Teller, ancien Senior Strategic Defense Advisor de la Maison-Blanche et directeur « Emeritus » du Lawrence Livermore National Laboratory.
Le Center for Security Policy est ainsi davantage un « diffuseur d’idées » qui émanent d’autres think tanks comme Heritage Foundation ou High Frontier, avec lesquels il partage ses experts. Depuis ses débuts, il s’est prononcé en faveur d’une défense antimissiles globale (terre, air, mer, espace) faisant intervenir différents systèmes d’armes pour intercepter les missiles ennemis aux étapes de leur trajectoire. Il a alors utilisé toutes les techniques de communication pour diffuser cet agenda, se lançant dans ce que son directeur Frank Gaffney a appelé « une guerre des idées sur la sécurité nationale » [75]. L’organisation adoptée par CSP pour faire passer le message est très réduite, un facteur dont les dirigeants tirent une certaine fierté. Elle lui assure, à moindres frais - en s’appuyant sur une petite équipe de permanents, sur un réseau d’expertise et un accès aux grands médias de masse - ce que ses responsables jugent être « un bon rapport coût/performances » [76].
A ce propos, Gaffney aime citer le mot de Richard Perle, son ancien patron, lors de la première réunion des conseillers de CSP. Ce dernier, faisant référence à une campagne publicitaire de l’époque commanditée par un fabricant de pizzas-minute, déclarait, au sujet du devenir de CSP : « ce dont nous avons besoin, c’est d’être les Domino’s Pizza du business politique. Si vous n’avez pas votre analyse politique dans les trente minutes, vous êtes remboursé ! » [77]. Une poignée de stagiaires suffit pour inonder les médias des analyses des permanents de CSP (moins d’une dizaine d’individus) et des commentaires à chaud, faits par les personnalités du National Security Advisory Council (une centaine), sur des décisions clefs prises par le gouvernement en matière de politique de sécurité.
Il s’agit de communiquer le plus rapidement possible ces analyses grâce à de multiples relais dans la presse écrite, télévisée, et en utilisant au mieux les ressources de l’Internet. La diffusion est très large : les publications du Centre « sont distribuées presque quotidiennement à des milliers d’individus qui font l’opinion et prennent les décisions, que ce soit au gouvernement, dans le secteur privé ou les médias » [78] ; la communication fait appel aux « formules éprouvées par le Centre, d’envoi massif de fax et de courrier électronique à des milliers de dirigeants politiques et de leaders d’opinion aux Etats-Unis et à l’étranger » [79]. Le fondateur du Centre, Frank Gaffney, est, comme cela a été précisé plus haut, un ancien protégé de Richard Perle : Les deux hommes ont eu l’occasion de travailler ensemble dans l’Administration Reagan, où Perle était Assistant Secretary of Defense for International Security Policy et Gaffney, Deputy Asistant Secretary of Defense for Nuclear Forces and Arms Control Policy. Avec leur patron de l’époque, le Secrétaire à la Défense Caspar Weinberger, ils ont été des supporters inconditionnels du « bouclier antimissiles ». En 1988, Gaffney a toutefois décidé de quitter le Pentagone après s’être opposé à la décision de l’Administration Reagan de s’engager dans des accords de réduction d’armes nucléaires comme le IntermediateNuclear Forces (INF) et le Strategic Arms Reduction Treaty (START). Il alors créé CSP, autour d’une mission et de ses corollaires : « tout entier consacré à la philosophie, qui a fait ses preuves, de promouvoir la paix internationale grâce à la puissance américaine » [80], CSP entend parvenir à cet objectif en « stimulant et enrichissant les débats politiques nationaux et internationaux, tout particulièrement ceux qui, dans les domaines de la défense, de l’économie, de la finance et de la technologie concernent la sécurité des Etats- Unis » [81]. Parmi ses réussites notables, le Centre s’enorgueillit d’avoir été, en 1999, à l’origine du rejet, par le Sénat américain, d’un traité important (le Comprehensive Test Ban Treaty) [82]. .
Si la fin du second mandat Reagan ainsi que la période de l’Administration Bush Sr. n’ont pas réservé d’accueil favorable aux thèses de CSP, l’Administration de G.W. Bush Jr. en a fait une partie importante de sa doctrine de sécurité. Il faut dire que l’actuel vice-Président des Etats-Unis, Richard Cheney, a été l’un des membres de la première heure de l’instance de pilotage de CSP (Advisory Board) [« Message from the Président », Annual Report, 2001.]]. Quant à l’actuel Secrétaire de la Défense, Donald Rumsfeld, il a, en tant que donateur individuel, apporté une contribution financière à l’existence de CSP [83] et reçu en 1988 une distinction du Centre, le Keeper of The Flame Award, pour avoir présidé (alors qu’il faisait partie d’Empower America, un autre think tank conservateur) [84] aux destinées d’une commission parlementaire d’enquête dont les conclusions ont permis de justifier la nécessité d’une défense antimissiles [85]. Avec l’élection de George Bush, CSP est passé de la situation de groupe de pression à celui de contributeur direct à l’élaboration des politiques publiques. En effet, au moins vingt-deux participants à ses instances de pilotage (Advisory Board) ont intégré l’équipe Bush Jr. Parmi les plus connus on trouve Douglas Feith, devenu Undersecretary of Defense for Policy ; J. D. Crouch, Assistant Secretary of Defense for International Security Policy, responsable de la mise en forme de la Nuclear Posture Review de la nouvelle Administration Bush (et de sa présentation à la presse le 9 janvier 2002) [86] ; Richard Perle, Chairman of the Defense Policy Board ; James Roche, Secretary of the Air Force (ancien vice-président de la firme Northrop Grumman) et William Schneider, Chairman of the Defense Science Board. Le résultat de cette fusion s’est traduit par l’adoption, au cours des dix-huit premiers mois de la présidence Bush, de l’intégralité des mesures sur la défense antimissiles préconisée par Gaffney et tous les membres de CSP, ainsi que par des think tanks « parents » (High Frontier, Heritage Foundation...).
Dans un ouvrage paru en 1984, John S. Saloma avertissait les Américains de la présence d’une nouvelle force majeure sur l’échiquier politique des Etats-Unis. Il prédisait que si cette force n’était pas contrée, le « nouveau labyrinthe conservateur allait faire basculer le centre politique du pays vers la droite » [87]. Aujourd’hui, ce labyrinthe est plus important, plus sophistiqué, et, comme nous avons pu le voir dans le domaine de la défense, plus puissant qu’il ne l’a jamais été. Les réseaux conservateurs contrôlent le Pentagone et ont réussi à imposer leurs choix en matière de stratégie de défense et de sécurité nationale.
Ce résultat n’est pas le fruit du hasard. Il est le produit de stratégies organisées à partir des années soixante, mais surtout au cours de la décennie suivante, par des composantes du monde politique et du monde des affaires décidées à se lancer dans une véritable « guerre des idées ». Rejetant socialisme et communisme, jugés par eux incompatibles avec les valeurs fondatrices des grandes religions (judaïsme et christianisme) et celles du capitalisme, ils se sont attaqués de façon structurée et systématique à ce qu’ils identifiaient comme étant les véhicules privilégiés de ces « fléaux ». A l’intérieur, ils ont porté ainsi l’offensive contre l’Etat laïque et le « libéralisme » (politiques de gauche) issu du New Deal de F.D. Roosevelt et de l’« Etat Providence béveridgien ». A l’extérieur, ils se sont engagés en faveur d’une politique active d’endiguement et de refoulement (rollback) des puissances communistes, fondée sur une suprématie technologique et militaire des Etats-Unis et la volonté (jamais abandonnée) d’imposer une « paix américaine », si nécessaire « par la force ». Comptant dans leurs rangs des personnalités issues de la communauté du renseignement, de la haute administration, du Congrès, de l’exécutif, de l’armée, des milieux religieux, de la recherche et du monde des affaires, les conservateurs - dont les effectifs transcendaient les formations politiques traditionnelles - se sont doté des moyens nécessaires pour transformer leurs idées en politiques publiques. Soutenues par des individus fortunés et de très grandes entreprises, une quinzaine de fondations privées ont financé ainsi les activités des hommes, associations et institutions qui oeuvraient à la réalisation de ces objectifs. L’ensemble est progressivement devenu une véritable nébuleuse, rendue d’autant plus difficile à appréhender que ses éléments (organisations et hommes) sont reliés par de multiples liens croisés (cf. le cas de la sécurité et de la défense que nous avons analysé).
Dans le domaine de la nouvelle doctrine stratégique, les résultats de ces « grandes manoeuvres » ont produit des effets concrets qui soulèvent un certain nombre de questions. Le discours officiel américain s’est enrichi d’un nouveau vocabulaire où l’« antiterrorisme », la chasse aux « Etats bandits » et la lutte contre l’« axe du mal » remplacent l’« anticommunisme » comme « dangers présents ». S’il est vrai que le 11 septembre est passé par là, ces concepts et leur déclinaison opérationnelle, sous la forme d’une gamme assez large de réponses à des « contingences » énoncées (cf. supra), permettent à l’équipe Bush Jr. de déclarer sans complexes que l’Amérique doit affirmer son « hégémonie globale » et se tenir prête à accroître sa suprématie dans tous les domaines. Pour ce faire, un effort exceptionnel a été annoncé au niveau des moyens matériels nécessaires à la réalisation de ces objectifs : il se traduit par une augmentation significative des crédits militaires consacrés à la défense. Le tout est justifié par la nécessité de doter le pays d’une panoplie complète d’armes et d’équipements militaires high tech, censés lui permettre d’affronter toutes les formes de menaces (internes et externes) lors de crises ou de conflits souvent difficiles, voire impossibles à prévoir.
Plusieurs interrogations surgissent alors : dans le nouveau discours sur la sécurité nationale, quels sont les éléments qui relèvent vraiment d’une évaluation objective de la menace et de la façon de la traiter ? Quels sont ceux qui relèvent d’une idéologie guerrière ? Quels sont ceux qui relèvent de l’intérêt d’industries qui voient dans la multiplication des formes de « contingences » une source inaltérable de profits ? La présence massive de représentants des plus grandes entreprises de la défense au Pentagone [88] et comme soutiens financiers des « boîtes à idées » qui ont écrit la nouvelle doctrine de sécurité, interpelle l’observateur. L’Etat américain est-il au service de ces entreprises (un rêve ancien de l’économie conservatrice pour toutes les entreprises) ? Leur intérêt est-il devenu l’intérêt national de sécurité des Etats-Unis ? Peut-on parler d’une « privatisation effective du Pentagone » et si la réponse est « oui », celle-ci est-elle une garantie de sécurité pour l’Amérique et le reste du monde ? S’il y a « privatisation » du secteur de la défense, est-elle la face la plus visible d’une « privatisation » plus vaste de l’Etat américain et l’illustration d’une « démocratie confisquée » face à laquelle les verrous de contrôle, les contre-pouvoirs et les citoyens libres sont démunis et impuissants ?
Nota bene : pour faciliter les recherches ultérieures (dans les revues américaines ou sur l’Internet) de lecteurs intéressés par le sujet, l’auteur a laissé en anglais les titres des personnes mentionnées ainsi que les concepts essentiels.
[66] Cf. Ronald Reagan, « Announcement of Strategic Defense Initiative », 23 mars 1983, sur Townhall, site Internet conservateur créé conjointement par la Heritage Foundation et National Review, http://www. townhall.com/hall-of-fame/reaagan/speech/sdi.html
[67] William D. Hartung/Jonathan Reingold, op. cit.
[68] William D. Hartung/Jonathan Reingold, op. cit.
[69] Cf. la note sur les deux Commissions Rumsfeld.
[70] Center for Security Policy, « Message from the President », Annual Report, 2001, p. 4.
[71] Donald Rumsfeld, 4 mars 2001, sur le site Internet du CSP, « About The Center For Security Policy », site Internet du CSP.
[72] William D. Hartung/Michelle Ciarrocca, « Star Wars II, Here we go again », 19 juin 2000.
[73] Cf. Center for Security Policy, National Security Advisory Council, octobre 2000, http://www.secu rity-policy.org/board.html.
[74] William D. Hartung/Michelle Ciarocca, « Star Wars continued : The boondoggle that won’t stop and the corporate money that keeps it going », Multinational Monitor, vol. 21, no 10, octobre 2000.
[75] Center for Security Policy, « Serving the Defense & Security Policy Community », Annual Report, 2001, p. 6.
[76] « Mission of the Center for Security Policy », Annual report, 2001, p. 3.
[77] Center for Security Policy, « Message from the director », Annual Report, 1996, http://security-poli cy.org/AR1996a.html.
[78] Center for Security Policy, Annual Report, 2001, p. 7.
[79] Center for Security Policy, sur le site Internet http://www.centerforsecuritypolicy.org/institutes/ wjci.shtml Les résultats semblent être à la mesure des moyens déployés. Sur l’année 2000-2001, les membres du Centre et de son National Security Advisory Council affirment avoir publié plus d’une centaine d’articles et d’essais dans des quotidiens et des magazines aux États-Unis et à l’étranger et avoir été cités plus de trois cents fois dans des supports nationaux de référence comme New York Times, Washington Post, Washington Times, USA Today, Los Angeles Times, Financial Times, Wall Street Journal, The Economist, Commentary, Time, Fox News et CNN. Quant à la rubrique hebdomadaire que Gaffney écrit dans le Washington Times, elle est diffusée sur Internet par l’intermédiaire de plusieurs portails : WorldNetDaily.com, JewishWorldReview.com, CNSNews.com, Townhall.com et Insightmag.com.
[80] Center for Security Policy, « Mission of the Center for Security Policy : To promote world peace through American strength », Annual Report, 2001, p. 3.
[81] Center for Security Policy, « Mission of the Center for Security Policy : To promote world peace through American strength », Annual Report, 2001, p. 3.
[82] Center for Security Policy, « Our contribution to the first Senate rejection of a major Arms Control Treaty », Annual Report, 2001.
[83] Cf. Center for Security Policy, « Sources of Support », Annual Report, 1996.
[84] Cf. « Introduction of Donald Rumsfeld, Recipient of the Center for Security Policy 1998 ‘Keeper of the Flam’ Award by Sen. Thad Cochran », 7 octobre 1998, sur le site Internet http://www.security-poli cy.org/flame1998intro.html, et « EA board member Donald Rumsfeld testifies on the need for a national missile defense », sur le site Internet http://www.empoweramerica.org/ea/servlet/dispatcher. Décrit par le New York Times comme « un lieu de rassemblement pour l’élite conservatrice », Empower America a fait campagne pour les réductions d’impôts, la défense spatiale et les coupons scolaires (school vouchers). Quatre personnes sont à l’origine du think tank : Jack Kemp, ancien Secretary of Housing and Urban Development, qui s’est présenté en 1996 comme le vice-Président potentiel du candidat républicain malheureux à la présidence Bob Dole (dont Rumsfeld a tenté de ressusciter la fin de campagne en promettant des réductions massives d’impôts et une posture militaire plus ferme pour les États-Unis) ; Jeane Kirkpatrick, ancien membre du Conseil National de Sécurité et du Cabinet de Ronald Reagan, Représentant permanent aux Nations Unies, également Senior Fellow au think tank conservateur American Enterprise Institute ; William J. Benett, ancien Secrétaire à l’Éducation du Président Reagan, puis chargé de la lutte anti-drogue - en tant que Distinguished Fellow à la Heritage Foundation, il a vu ses travaux largement subventionnés par ce think tank ; Vin Weber, ancien parlementaire républicain et ancien Senior Fellow attaché à la Progress and Freedom Foundation financée par la Fondation Bradley.
[85] Comme le déclare Frank Gaffney sur le site officiel de CSP : « Richard Cheney, l’un des membres de la première heure du Conseil supérieur de CSP (Board of Advisors) est aujourd’hui vice-Président des États- Unis. En outre, le Président Bush a nommé Donald Rumsfeld, l’un de nos anciens lauréats du Prix du Gardien de la Flamme, au poste de Secrétaire à la Défense. Et le Secrétaire Rumsfeld, comme ses collègues au gouvernement, ont invité un nombre très important de membres de CSP à occuper des postes de premier plan dans l’Administration Bush. Avec le retour de personnalités aussi qualifiées dans la nouvelle équipe présidentielle, CSP se tient prêt à jouer un nouveau rôle et, espérons-le, un rôle encore plus influent, dans les années qui viennent », in Center for Security Policy, « Message from the President », Annual Report, 2001.
[86] Cf. « Special Briefing on The Nuclear Posture Review », DoD News Briefing, J.D Crouch, ASD ISP, mercredi 9 janvier 2002.
[87] John S. Saloma, Omnious Politics : the New Conservative Labyrinth, Hill and Wang, New York, 1984, cité in Sally Covington, « How Conservative Philanthropies and Think Tanks Transform US Policy », Covert Action Quarterly, hiver 1998.
[88] L’un des problèmes posés par l’Administration Bush Jr. est que des responsables appartenant aux plus grosses industries de défense ont été recrutés par le Pentagone pour déterminer des choix (équipements, budgets) en rapport direct avec les activités de leurs anciens employeurs. Gordon England, ancien président de General Dynamics Aircraft Division, puis de GD Land Systems Division, a été nommé au poste de Navy Secretary ; James J. Roche (ancien capitaine Navy), ancien Corporate Vice-Pdt et General Manager de Northrop Grumman, a été nommé Air Force Secretary. Peter Teets, ancien Chief Operating Officer de Lockheed Martin, est aujourd’hui Under Secretary of the Air Force. De plus, le Secrétaire à la Défense, Donald Rumsfeld a formé un Senior Executive Council de sept membres qui a autorité sur les grands programmes et leurs budgets. Cependant, six d’entre eux ont été des dirigeants, cadres supérieurs ou ont travaillé comme consultants pour les industries de la défense : il s’agit du Deputy Secretaray of Defense Paul Wolfowitz, du Pentagon Comptroller Dov Zakheim, de James Roche, Gordon England, Thomas White, du Pentagon Acquisition Chief Pete Aldridge. Pour justifier les nominations, le porte-parole du Département de la Défense (le contre-amiral Craig Quigley) a déclaré que Donald Rumsfeld ne faisait que sélectionner les personnes les plus qualifiées. Des critiques lui ont fait remarquer qu’il aurait pu trouver des managers de haut niveau qui n’appartenaient pas au secteur de la défense ; d’autres ont précisé qu’il aurait pu regarder du côté des grandes institutions de recherche pour trouver des experts capables de superviser le choix de technologies qui prêtent à controverses (particulièrement dans le domaine de la défense antimissiles). Dernier point soulevé : les firmes de la défense ont très mauvaise réputation en matière de contrôle des coûts, respect des objectifs et des délais (là encore la défense antimissiles est une source inépuisable d’illustrations). Cf. Patrick J. Sloyan, « Defense Execs get top posts », Newsday, Washington Bureau, 31 mai 2001.
Sources : AFRI
Posté par Adriana Evangelizt