Comment Chomsky a occulté l'influence du lobby 2ème partie

Publié le par Adriana Evangelizt

Voilà donc la deuxième partie de Comment Chomsky a occulté l'influence du lobby pro-israélien sur la politique des Etats-Unis où l'on apprend comment Bush père se trouva en butte avec le dit lobby et clama haut et fort ce qu'il pensa. Ce qui lui coûta bien sûr sa réelection... notons aussi qu'un certain 12 septembre, il convoqua la presse pour dénoncer ce lobby au nom du Peuple Etatsunien et que ce 12 septembre est appelé "jour d'infamie par les sionistes pro-issraélien... le 12 septembre... un jour après le 11... n'est-ce pas étrange ?

Comment Chomsky a occulté l'influence du lobby pro-israélien
sur la politique des États-Unis
 

Bien entendu, le Congrès était prêt, encore une fois, à sauter à travers les cerceaux de dompteur que lui tendait Israël, en dépit de l'opposition du président Bush. Courroucé par l'exigence israélienne et craignant sans doute que l'approbation de ces prêts garantis ne permette à Israël de se retirer de la conférence tout en suscitant l'ire des invités arabes, Bush demanda à Shamir d'ajourner à quatre mois le dépôt de sa demande de prêt garanti, et il conditionna tout éventuel accord au gel des colonies israéliennes.

Arens a rappelé que lorsque Bush a fait savoir qu'il allait exiger un délai, « le sénateur Daniel Inouye (démocrate, Idaho) tint des propos absolument sans équivoque : « J'enfile ma yarmulka : nous allons à la guerre ! » (Ce n'est sans doute pas un pur effet du hasard si son premier emploi rémunéré, après sa démobilisation à la fin de la Seconde Guerre mondiale, avait consisté à vendre… des Bons de l'État d'Israël !).

Shamir refusa tout net, car il savait qu'il l'emporterait sur Bush, si le contentieux venait à être porté devant le Congrès. Le 12 septembre, conscient du fait que l'Aipac s'était assuré suffisamment de votes, aux deux chambres, pour que les prêts garantis soient approuvés et tout veto présidentiel repoussé, et prenant bonne note du fait que « plus d'un millier de juifs états-uniens, représentant plusieurs associations et mobilisés par l'Aipac, s'étaient donné rendez-vous sur la Colline du Capitole afin d'exprimer leur soutien à la mise en œuvre rapide des prêts » [24], Bush eut une réaction inhabituelle : il convoqua une conférence de presse. Ce qui ce passa alors a été décrit de manière saisissante dans l'hebdomadaire Washington Jewish Week [25] :

« Barbara Mikulski, sénatrice du Maryland, chouchou depuis longtemps des démocrates de gauche, et qui venait de promettre son vote en faveur de l'octroi du prêt à un groupe de lobbyistes juifs, faisait une intervention, quand elle fut interrompue par un employé qui lui tendit un petit morceau de papier. ». « Soudain, elle eut le visage défait », écrivit le reporter du Washington Jewish Week. « J'apprends que le président vient de déclarer qu'il s'opposerait à un prêt garanti de cent vingt jours au nom du peuple états-unien », déclara-t-elle. « Le peuple états-unien ! » ; imaginez un peu… : les États-uniens étaient bien les derniers de ceux que l'Aipac et le Congrès voulaient voir pris en compte dans leurs délibérations !…

Comme le dit Arens :

« Bush convoqua en toute hâte une conférence de presse, et il lança un appel télévisé absolument extraordinaire au peuple états-unien. Visiblement en colère, tapant du pied sur l'estrade, il martela que l'insistance d'Israël sur les garanties menaçait non seulement la conférence annoncée [Madrid], mais la paix elle-même. « Un débat (à ce sujet) risque fort de détruire notre capacité à réunir les parties à la table de la paix… Si nécessaire, j'utiliserai mon pouvoir de veto afin d'empêcher cela d'arriver… ». »

Puis le président visa directement le lobby pro-israélien : « Nous sommes en butte à des forces politiques puissantes… à des groupes très puissants et efficaces qui exercent leur influence jusque sur la colline du Capitole », dit-il. « Nous n'avons pincé qu'un petit gars isolé, ici, en train de faire ça… mais je vais me battre pour mes idées. Cela devrait pouvoir être populaire, politiquement. Mais sans doute cela ne l'est pas… La question n'est pas de savoir si cela est bon pour la politique de 1992. Ce qui est important, en la matière, c'est que nous donnions une chance au processus de paix. Et même si je n'obtiens qu'une seule voix, peu m'importe… Je suis persuadé que le peuple états-unien sera à mes côtés. » Puis, élevant la voix, le président dit :

« … Voici seulement quelques mois, des États-uniens portant l'uniforme, hommes et femmes, ont risqué leur vie pour défendre les Israéliens en face des missiles Scuds tirés par les Irakiens et, de fait, la campagne Tempête dans le Désert, tout en remportant une guerre contre l'agression, a également abouti à la défaite du plus dangereux ennemi d'Israël. » Il ajouta aussi que, durant l'année fiscale en cours, « en dépit de nos propres préoccupations économiques, les États-Unis ont fourni à Israël plus de 4 milliards de dollars d'aide, soit près de cent mille dollars pour chaque Israélien, homme, femme ou enfant. » [26]

Jamais un président états-unien ne s'était-il adressé à son peuple avec une telle franchise, et personne ne l'a refait depuis. Des sondages effectués par la suite indiquèrent que les États-uniens soutenaient Bush à trois contre un et que la moitié des répondants étaient opposés à la fourniture à Israël d'une quelconque assistance économique. Deux semaines plus tard, un sondage NBC News / Wall Street Journal montra que si de 58 à 32 % des électeurs états-uniens étaient favorables à l'octroi d'aides à l'URSS et de 55 % à 22 % étaient favorables à des aides à la Pologne, les électeurs opposés à tout soutien économique à Israël étaient entre 46 et 44 %. De plus, 34 % voyaient dans Israël le principal obstacle à la paix dans la région, tandis que les électeurs n'étaient que 33 % à penser cela des pays arabes. [27]

S'il y eut jamais une « fenêtre d'opportunité » pour les militants de la cause palestinienne, ce fut bien à ce moment-là. Mais Chomsky allait la refermer avec beaucoup d'efficacité. Écrivant plusieurs mois après l'appel de Bush, il se montra narquois, au mieux naïf, et il se garda bien de mentionner les sondages :

« Au moment de la confrontation entre les États-Unis et Israël, il a suffi que le président fronce les sourcils pour que le lobby israélien s'effondre, tandis que les principaux journaux qui déviaient rarement de la ligne du Parti israélien commençaient à faire la queue pour publier des articles critiquant les pratiques israéliennes et laissant entendre que leur soutien à Israël n'avait rien d'automatique… Cela non plus n'avait rien pour nous surprendre. Les groupes de pression internes tendent (généralement) à être inopérants à moins qu'ils ne s'alignent sur des éléments significatifs du pouvoir économico-étatique, ou tant qu'ils n'ont pas atteint une taille critique et une intensité qui commandent des gestes visant à les apaiser. Quand l'Aipac plaide pour des politiques que l'exécutif et des secteurs majeurs du monde états-unien des affaires entendent mener à bien, alors il est influent. Mais dès lors qu'il s'oppose au pouvoir réel, largement consensuel, ce lobby a tendance à s'effacer très rapidement. » [28]

La minimisation à laquelle procède Chomsky de la position de Bush, qu'il qualifie de « froncement de sourcils », a été avalisée avec des hochements de tête approbateurs par les dauphins domestiqués du mouvement [de solidarité]. Aux dires de Chomsky, l'Aipac serait devenu en quelque sorte un « tigre de papier » et ce sentiment traversa très vite tous les États-Unis, étant réitérés par le professeur Joel Beinin, de Stanford. Toutefois, ce que la conférence de presse de Bush rendit très clair, c'était l'immense pouvoir exercé par l'Aipac sur le Congrès des États-Unis, à un point tel que celui-ci est prêt à placer les exigences d'Israël – un pays étranger – au-dessus des desiderata d'un président états-unien.

Cela contraignit Bush, après une semaine, sous pression, à prendre des mesures de toute évidence désespérées et sans aucun précédent. Tout en tenant bon, provisoirement, malgré les pressions, il lui fallut moins d'une semaine pour qu'il écrive à la Conférence des Présidents des Grandes Organisations Juives états-uniennes, une large fédération exerçant le lobbying auprès de la Maison-Blanche (et comportant l'Aipac dans ses rangs), exprimant son désarroi devant le constat que certaines de ses remarques aient pu « causer de l'appréhension au sein de la communauté juive… Mes allusions à du lobbying et à de puissantes forces politiques n'entendaient absolument pas être péjoratives, en tout état de cause… » [29]

La réaction de Chomsky à cette série d'événements et sa décision de les effacer de sa version de l'Histoire révèlent bien de quel côté il se situe, dans le conflit israélo-palestinien, quand il est sommé d'effectuer un choix. Plutôt que d'exhorter les militants à profiter de l'énorme fissure ouverte par l'appel dramatique de Bush entre Israël et le peuple états-unien et de suggérer (sinon d'appeler à) une campagne exigeant l'arrêt de toute aide à Israël, Chomsky se chargea du « contrôle des dégâts » pour l'Aipac. Si l'on doit blâmer le mouvement de solidarité pour n'avoir pas saisi l'occasion et pour ne pas avoir agi, malgré les sondages que nous avons vus plus haut, l'influence qu'exerçait Chomsky sur son action fut à l'époque écrasante, et elle l'est encore aujourd'hui.

Bien entendu, l'Aipac n'allait pas plier sa tente et lever le camp comme ça… Au lendemain de la conférence de presse présidentielle, Tom Dine, directeur exécutif du lobby pro-israélien, déclarait : « Le 12 septembre est un jour qui restera, à la postérité, comme un jour d'infamie », après quoi il déclara la guerre au président. Au vu des sondages, tant Israël que l'Aipac étaient d'avis qu'il serait contre-productif de défier le président au Congrès, mais qu'ils attendraient les cent vingt jours. Durant cette période d'attente, on put déceler une augmentation considérable, dans les médias, d'articles critiquant la manière qu'avait Bush d'exercer la présidence, tout particulièrement en matière économique. Les élections de novembre étant en vue, et Yitzhak Rabin ayant succédé à Shamir au poste de Premier ministre en Israël, Bush accepta de garantir les prêts, avec la réserve que les sommes dépensées par Israël dans les territoires occupés soient défalquées du montant total de l'aide. Mais cela ne tira nullement Bush d'affaire. Arens résuma la situation ainsi :

« Bush échoua dans sa tentative d'obtenir un second mandat. Les tentatives répétées déployées par son administration d'interférer dans la politique intérieure israélienne étaient absolument sans précédent dans toute l'histoire des relations entre les États-Unis et Israël… Bien que, durant les mois consécutifs à la défaite du Likoud, Bush ait donné à Rabin tout ce qu'il refusait d'accorder à Shamir, y compris les fameux prêts garantis, il n'est pas parvenu à dissiper l'impression selon laquelle son administration aurait été hostile à Israël. Bill Clinton a battu Bush, aux élections présidentielles. Une grande majorité de la communauté juive états-unienne ainsi que de nombreux non-juifs, partisans acharnés de l'alliance entre les États-Unis et Israël, ne purent se résoudre à voter en faveur de George Bush. Le style de Bush, vis-à-vis d'Israël, proche de la confrontation, et en particulier la suspension des garanties de prêts, avaient contribué à la défaite du Likoud, en dépit de la marge très étroite dont disposait Rabin électoralement ; l'attitude de Bush a fort bien pu s'avérer déterminante. Aujourd'hui, apparemment, cette même politique a contribué aussi à la défaite de Bush lui-même… » [30]

Les lecteurs devraient se demander comment un rapport de première main peut-il coller avec ce que Chomsky a qualifié d' « extrême parti pris pro-israélien de l'administration Bush / Baker », dans une interview accordée à son faire-valoir dévoué, David Barsamian ? [31]

Étant donné l'expérience de leurs prédécesseurs, Bill Clinton et George W. Bush décidèrent apparemment : « si vous ne pouvez pas les vaincre, alors joignez-vous à eux. » Clinton remit entièrement sa diplomatie moyen-orientale entre les mains des lobbyistes pro-israéliens liés au parti travailliste israélien, tandis que Bush fils, après une collision douloureuse et perdante avec le lobby et Ariel Sharon, après ses critiques des agissements israéliens à Djénine, en 2002, permit à un gang de néocons pro-israéliens d'écrire à sa place son script moyen-oriental, ce qui nous valut notamment la guerre en Irak. Il est même allé encore plus loin, s'en remettant à Sharon lui-même, comme l'ont fait observer des sources aussi diverses que Robert Fisk et Brent Scowcroft, conseiller ès sécurité nationale sous George père, Fisk suggérant que Sharon était chargé du « bureau des relations de Bush avec la presse » [32] et Scowcroft, que le Premier ministre israélien avait « galvanisé » George fils [33]. De nos jours, le contrôle exercé par Israël et par ses partisans états-uniens sur la politique des États-Unis au Moyen-Orient semble, en effet, total.

Chery Rubenberg, après avoir étudié dans le détail ce lobby, dans son ouvrage Israel and the American National Interest, concluait ainsi :

« Le pouvoir du lobby pro-israélien sur la détermination et la mise en œuvre de la politique étrangère des États-Unis au Moyen-Orient est devenu un goulot d'étranglement potentiel. Peu importe, désormais, de savoir si les responsables états-uniens élus souscrivent ou non à l'idée qu'Israël soit pour les États-Unis un atout stratégique, ou non. Ce qui importe, en revanche, c'est le fait que le lobby pro-israélien soit en mesure de maintenir la prévalence de cette perception, qui en fait virtuellement une vérité politique échappant à toute discussion et garantit qu'aussi sévèrement compromis les intérêts états-uniens seraient-ils du fait des politiques israéliennes, le gouvernement états-unien n'en persisterait pas moins à apporter son soutien total à Israël. L'efficacité de ce lobby pour influencer le processus électoral et sa capacité de modeler l'opinion publique et d'affecter la culture politique sont des facteurs majeurs dans la formation de cette perception ». [34]

On peut avancer sans risque de se tromper que ce lobby, dans cette mission, n'a pas d'allié plus efficace que Noam Chomsky…


Un pied toujours à Sion

Bien que j'aie appris tout à fait incidemment que Chomsky avait été sioniste de son jeune temps, cela ne me semblait pas très important, dès lors que ses descriptions des injustices accumulées sur les Palestiniens par les Israéliens, détaillées par le menu dans le Triangle Fatal et dans d'autres de ses ouvrages, exposaient des milliers de nouveaux lecteurs et de militants en puissance aux horreurs du sionisme. Ce qui était étonnant, en revanche, c'était la raison pour laquelle, à la même époque, il couvrait les agissements du lobby pro-israélien.

Tout en faisant des recherches en vue de la rédaction du présent article, je pense que j'ai trouvé la réponse. En 1974, Chomsky a écrit un petit opuscule, Peace in the Middle-East (La Paix au Moyen-Orient), qui renferme beaucoup de réponses à cette énigme. Mais le paragraphe ci-après liait ensemble toutes ces réponses. Chomsky écrivait, en effet :

« … quelques années après [la création d'Israël], je passai plusieurs mois emplis de bonheur à travailler dans un kibboutz, et j'ai pensé retourner y vivre définitivement pendant plusieurs années. Certains de mes amis les plus proches, dont plusieurs avaient exercé une influence indéniable sur ma propre pensée, au fil des années, vivent aujourd'hui dans des kibboutzim, ou ailleurs en Israël et je conserve avec eux des relations étroites qui échappent pratiquement à toute attitude ou à tout jugement de nature politique. Je mentionne tout ceci afin d'indiquer très clairement que je vois inévitablement ce conflit, qui s'éternise, d'un point de vue très particulier, coloré par ces relations personnelles. Sans doute, cette histoire personnelle a-t-elle tendance à déformer ma perspective. A toutes fins, [j'en informe] le lecteur, [qui] doit en avoir la notion. » [35]

Bien que Peace in the Middle-East ait été réédité en 2003, en première partie d'un énième bouquin de Chomsky, Middle-East Illusions, il est loisible de s'interroger sur le nombre des admirateurs de Chomsky qui connaissent ce « détail » de son passé. On trouvait une allusion à la jeunesse sioniste de Chomsky dans l'interview de Safundi citée plus haut, et ceci semblait justifier sa détermination à vouloir protéger Israël (un pays envers lequel il nourrit manifestement une grande affection), contre toute sanction, en dépit de ses exactions. Voici ce que déclarait Chomsky lors de sa dernière interview :

« J'ai été impliqué dans cela [= le sionisme, ndt] depuis mon enfance, dans les années 1930. J'appartenais au mouvement sioniste. En fait, j'étais un dirigeant des jeunesses sionistes. Mais j'étais contre l'idée d'un État juif, qui faisait partie du programme du mouvement sioniste, à l'époque. Ce n'était pas le principal de ce programme, mais cela était considéré comme faisant partie d'un tout… Ainsi, j'ai pu être un dirigeant militant des jeunesses sionistes – chose qui importait plus que tout, pour moi, durant mon adolescence – mais je demeurai opposé à la création d'un État juif, jusqu'en 1948. » [36]

À la lecture de Peace in the Middle-East et de ses derniers écrits, ce qui apparaît nettement, c'est la vision des pionniers sionistes, naïve et romantique, qui était celle de Chomsky, et sa croyance sincère que les dirigeants du Yishouv juif (colonie juive) en Palestine – en dépit d'innombrables preuves du contraire – auraient été sincèrement intéressés par un partage pacifique des terres avec les Arabes palestiniens (qu'ils étaient néanmoins déjà en train de déposséder) et qu'ils n'auraient opté pour un État qu'en 1942, à la veille du déclenchement de l'Holocauste nazi. Voici de quelle manière il présente cette argumentation, dans son ouvrage Towards a New Cold War [Vers une nouvelle Guerre froide] :

« Il est important de rappeler que durant la période ayant précédé la Deuxième Guerre mondiale, les dirigeants sionistes (en particulier ceux qui étaient liés au parti travailliste, dominant dans le Yishouv palestinien) étaient véhémentement opposés à l'idée d'un État juif, « qui signifierait en fin de compte une domination juive sur les Arabes, en Palestine », sur la base du principe selon lequel « la domination d'un groupe national sur un autre » est illégitime et que les « Arabes de Palestine » ont le droit de ne pas se trouver à la merci des juifs. » [37]

Il faut se reporter aux notes de bas de pages, pour trouver que l'orateur cité n'était autre que David Ben Gourion, lequel demeure un personnage admirable dans le Panthéon de Chomsky. Ce que Chomsky n'a pas mentionné, en revanche, c'est le fait qu'en 1931, à l'époque où Ben Gourion fit ce commentaire, les juifs vivant en Palestine n'étaient qu'au nombre de 172 300 personnes, soit 18 % de la population totale, à opposer à 784 891 Arabes, et qu'ils ne possédaient que 1 201 529 dounoms, soit 4,6 % de la superficie du pays… [38]

Ces circonstances étant connues, le fait que Ben Gourion et d'autres dirigeants sionistes aient dit ce qu'ils ont dit à l'époque ne devrait surprendre personne. En effet, ils préféraient, comme ils n'ont cessé de le faire depuis lors, « créer des faits accomplis sur le terrain. » Dans la citation de Chomsky rapportée ci-dessus, le mot « publiquement » [au sens de : pour la galerie, ndt] aurait été plus indiqué que « véhémentement ». C'était là également l'opinion du leader sioniste aujourd'hui disparu Nahum Goldmann, que Chomsky cite, mais en mettant en doute « l'exactitude de son interprétation, tant d'années après les faits et après qu'un État juif ait, de fait, été institué. » Goldmann, qui allait par la suite créer le Congrès Juif Mondial, se trouvait bel et bien en Palestine, dans les années 1930, il y participait aux discussions et débats. Dans son autobiographie, il fait remarquer que le silence observé par les sionistes quant à leurs intentions de créer un Etat juif – remontant aux années 1920 – était un silence purement tactique. Mais Chomsky ne croit que ce qu'il veut bien croire. Et, aussi, nous faire croire… [39]

Il faut poser la question à ceux qui soutiennent la position de Chomsky, par opposition à celle de Goldmann (et de la majorité des observateurs, à l'époque), de savoir si les sionistes, tant majoritaires que révisionnistes, dépensaient toute cette énergie, tout cet argent et toute cette pression politique, depuis tant d'années, avant la Deuxième Guerre mondiale, à la seule fin de NE PAS créer d'État juif ? ! ?

J'ai noté ci-dessus la critique faite par Chomsky de l'approbation par le Conseil de Sécurité de l'Onu de la Résolution 242, en 1967, qu'il rejette en raison de son « rejectionnisme ». Sa propre pensée, à l'époque, toutefois, révélait clairement ses affinités et ses préoccupations pour Israël, qui informaient ses pensées à l'époque, comme elles continuent d'ailleurs à le faire, aujourd'hui. Dans Peace in the Middle East, il révèle qu'

« à l'époque de la guerre des Six jours, en juin 1967, j'ai pensé personnellement que la menace de génocide était réelle, et j'ai réagi par un soutien virtuellement inconditionnel à Israël, dans ce qui semblait être des circonstances historiques désespérées. Rétrospectivement, il semble que cette évaluation des faits était douteuse, dans le meilleur des cas. » [40]

C'était là, de la part de Chomsky, une expression honnête de son affection pour Israël et une exceptionnelle reconnaissance d'une de ses erreurs. Apparemment, ce fut aussi la dernière ! Étant donné ce contexte, d'autres déclarations douteuses de Chomsky, notamment dans sa fameuse interview sud-africaine, deviennent compréhensibles. Alors qu'on lui demandait d'expliciter la différence entre Israël avant la création de l'État et Israël après la création de l'État, il répondait :

« La période post-1967 est différente. Le concept de colonisation de peuplement s'appliquerait plutôt à la période d'après 1948. Il s'agit tout simplement d'une population venue d'ailleurs, qui vient fondamentalement déposséder une population indigène… Sans entrer dans les détails, en ce qui concerne 1948, cet argument est dépassé. Il y avait [désormais] un État, que cela soit juste ou non. Et cet État devait disposer des droits de tout État dans le système international, ni plus, ni moins. Après 1967, [en revanche] la situation est entièrement différente. Là, il y a conquête militaire. » [41]

Ce que Chomsky semble dire ici aux Palestiniens, après 1948, c'est : « Il va falloir vous y faire ! »

S'agit-il simplement d'une mauvaise interprétation ?

L'apartheid en Afrique du Sud n'aurait-il pas pu être défendu, lui aussi, sur la base des mêmes principes ? Et que fut la guerre de 1948,en Israël, sinon une conquête militaire ? Israël s'est emparé non seulement de la zone qui lui était allouée par les Nations unies, mais aussi de la plus grande partie de ce qui aurait dû devenir l'État palestinien, si les Palestiniens avaient accepté le partage.

En définitive, comment l'idéal qui est celui de Chomsky, d'un foyer national juif en Palestine, aurait-il pu être réalisé autrement que grâce au colonialisme de peuplement ? Ce sont là quelques-unes seulement, parmi les nombreuses questions qui requièrent une réponse, de la part de Chomsky.


Conclusion provisoire

Par ces quelques pages, j'ai entrepris ce qui aboutira, idéalement, à une évaluation critique plus détaillée des œuvres de Chomsky. Il s'agira non pas d'un exercice purement académique, mais d'un instrument permettant de dynamiser ce qui fut un mouvement très largement inopérant, en ce qui concerne le combat en vue de la justice en Israël / Palestine, dont les fantassins s'en sont remis à Chomsky afin d'être guidés par lui. J'ai conscience du fait que ce que j'ai écrit va déranger ceux qui lui ont accordé un statut de quasi-divinité, comme cela irritera d'autres, qui ont laissé leur amitié pour Chomsky leur intimer le silence sur ses échecs, même quand ils en étaient conscients.

Telle était bien mon intention !

Plutôt que des réponses sous forme d'attaques personnelles, je souhaiterais que les questions soulevées ici soient examinées pour elles-mêmes.

Que le débat commence !

Notes :

23] Ibid., p. 72.

[24] Ibid., p. 246.

[25] Washington Jewish Week, Sep. 19, 1991.

[26] Arens, op. cit., p. 246-247.

[27] Ginsberg, op. cit., p. 220.

[28] Z Magazine, Dec., 1991…

[29] New York Times, Sep. 20, 1991, cited by Ginsberg, op. cit, p. 221.

[30] Arens, op.cit., p. 301-302.

[31] The Progressive, January 21, 1993.

[32] The Independent, June 26, 2002.

[33] Washington Post, Oct. 16, 2004.

[34] Rubenberg, op. cit., p. 375.

[35] Peace in the Middle East, p.51.

[36] Safundi, Znet, op. cit..

[37] Towards a New Cold War, p. 259.

[38] John Chapple, Jewish Land Settlement in Palestine (non publié) 1964, cité par Walid Khalidi, From Haven to Conquest, Institute of Palestine Studies, Beirut, 1971, Appendix 1.

[39] Towards a New Cold War, p. 259.

[40] Peace in the Middle East, p. 124.

[41] Safundi, Znet, op. cit.

Jeffrey Blankfort est un journaliste juif états-unien, co-fondateur du Labor Committee of the Middle East. Ancien directeur du Middle East Labor Bulletin. 

Traduit de l'anglais par Marcel Charbonnier.


http://www.voltairenet.org/fr


Sources : Réseau Voltaire

Posté par Adriana Evangelizt

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