Saddam Hussein : L'exécution précipitée
Saddam Hussein
L'exécution précipitée
par Olivier Weber (avec Feurat Alani à Bagdad)

La pendaison hâtive de l'ancien dictateur suscite un réel malaise. Les terribles images diffusées sur Internet risquent d'avoir un impact important dans le monde arabe et de faire de l'ex-raïs un martyr.
Le tyran est mort. Pendu haut et court, avant l'aube et les fêtes de l'Aïd el-Kébir. Avec l'exécution de celui qui longtemps se présenta comme l'héritier de Nabuchodonosor, c'est aussi nombre de procès que la justice irakienne a jetés aux oubliettes de l'Histoire par extinction de l'action publique. Et d'abord ceux des massacres de Kurdes et de chiites à la fin des années 80, puis au lendemain de la première guerre du Golfe, en 1991. Des centaines de milliers de morts, selon les associations de droits de l'homme et les enquêtes internationales. La mort expéditive de l'ex-homme fort de Bagdad, qui régna pendant plus de trente ans, enterré dans son village natal d'Ouja, près de Tikrit, va-t-elle apaiser le conflit irakien ou au contraire l'attiser ? L'exécution du dictateur sanguinaire, resté digne jusqu'au bout, au milieu d'un ballet agité de bourreaux cagoulés, a été largement diffusée par Internet et la vidéo circule à Bagdad de portable à portable. Des images qui ont suscité malaise et interrogations.
La pendaison de Saddam Hussein risque-t-elle d'accroître la violence ?
La guerre civile qui ensanglante en particulier le centre de l'Irak - zone sunnite - s'accompagne de telles actions sanglantes que celles-ci semblent avoir atteint un pic, avec une centaine de morts par jour, plus de 100 000 personnes déplacées en un mois et le seuil de 3 000 morts américains franchi le lendemain de la mort de Saddam. Reste que l'exécution précipitée de Saddam, au terme d'une procédure bâclée, accroît le fossé entre chiites (qui représentent 60 % de la population irakienne) et sunnites arabes (20 %).
Pendant l'exécution du raïs, des cris de haine ont été scandés par des chiites. La vidéo complète de la pendaison révèle aussi que, juste avant que le bourreau fasse son office, des témoins ont clamé le nom de Moqtada al-Sadr, le chef chiite radical. Dès lors, l'ex-dictateur est devenu un chahid, un martyr, aux yeux des sunnites, pour qui la pendaison apparaît d'abord comme une vengeance de type confessionnel. Abou Mohammed al-Marchadi, porte-parole du parti Baas dissous, promet des représailles : « Nous répondrons à la mort de notre président par le sang. » A noter que Saddam, avant qu'on lui passe la corde autour du cou, a moins tancé les troupes américaines que le gouvernement irakien, qualifié de « coalition iranienne ».
Qui avait intérêt à une pendaison dans la précipitation ?
Les chiites réclamaient la mort du tyran à tout prix, fût-ce pendant les fêtes religieuses de l'Aïd, même si le dictateur, durant son règne, s'était refusé à exécuter les opposants au cours de cette période sacrée. Plusieurs magistrats du tribunal spécial qui a jugé l'ex-dictateur et l'a condamné à mort le 5 novembre étaient de confession chiite. Le gouvernement de Nouri al-Maliki souhaitait lui aussi une exécution rapide après le rejet de l'appel demandé par les avocats de Saddam, afin de couper court aux réactions des capitales occidentales hostiles à la peine de mort. Nouri al-Maliki, d'ailleurs, l'avait promis lorsqu'il est arrivé au pouvoir : « Je ferai en sorte que Saddam Hussein soit exécuté avant l'année 2007. » Autre argument pour la rapidité de l'exécution : la légitimité du Tribunal pénal irakien commençait à être mise en doute sur la question de l'application ou non de la peine de mort pour l'ex-dictateur. Avec le procès des 148 chiites de Doujaïl tués en 1982, l'administration Bush a estimé qu'elle disposait de suffisamment d'arguments pour appliquer la sentence capitale. D'autant que les autres procès auraient pu traîner en longueur. Enfin, la mort de Saddam permet à l'administration américaine de masquer l'échec de sa stratégie militaire en Irak.
Qui s'opposait à son exécution ?
Les sunnites, mais aussi nombre d'Irakiens opposés à la présence américaine. Saddam, malgré son pedigree de dictateur sanguinaire et les horreurs dont il s'était rendu coupable, continuait pour eux à symboliser la résistance à l'occupation étrangère. « Si seulement le gouvernement était honnête et servait vraiment l'intérêt des Irakiens sans confessionnalisme, nous, sunnites, aurions dansé avec les chiites. Mais c'est un acte politique, et non une justice, que nous avons vu à la télévision », explique l'ancien gouverneur sunnite de Kout. Par ailleurs, les Kurdes, qui ont combattu Saddam Hussein pendant quasiment tout son règne, désiraient un autre procès pour juger les massacres des leurs lors du gazage de Halabja, en mars 1988, et l'opération Anfal - plus de 180 000 morts.
La résistance va-t-elle connaître un nouveau souffle ?
La résistance est essentiellement composée d'islamistes et d'anciens baassistes, les cadres de l'ancien régime purgés en juin 2003 par Paul Bremer, alors proconsul américain à Bagdad. Les plus radicaux des fondamentalistes ont le vent en poupe. Pour les baasistes, les prochaines semaines pourraient annoncer un changement. Car la pendaison de Saddam a aussi pour but, à la fois pour le gouvernement irakien et l'administration américaine, de lancer un électrochoc dans les rangs des baasistes. Le message est bref : « La violence ne peut que conduire à la peine capitale. » Mais la mort expéditive de Saddam pourrait avoir l'effet inverse et entraver un peu plus la difficile politique de réconciliation nationale lancée par le Premier ministre et soutenue par le président, Jalal Talabani. Depuis plusieurs semaines, comme s'ils sentaient le vent tourner, des groupes tels que l'Armée islamique en Irak ou Jaich al-Rachidin se sont rapprochés idéologiquement et militairement d'Al-Qaeda. Beaucoup de sunnites de Ramadi, Fallouja, Haditha refusaient d'intégrer la résistance à cause de l'image négative des pro-Saddam. Avec un Saddam Hussein mort, nombre d'entre eux vont prendre part au combat au nom des sunnites et pas seulement pour défendre les partisans de Saddam. La mort de l'ancien dignitaire baasiste pourrait aussi inciter des volontaires arabes étrangers à venir combattre les soldats américains et irakiens chiites.
L'exécution de Saddam peut-elle favoriser l'éclatement de l'Irak ?
L'accélération des déplacements de population entraîne de facto un début d'éclatement du pays. Déjà, la mixité des quartiers de Bagdad où cohabitaient chiites et sunnites n'existe plus. La division de l'Irak, en corollaire de la montée du sectarisme, est d'autant plus probante que les sunnites redoutent une emprise iranienne sur les affaires du pays. La mort de Saddam Hussein accélère ainsi le processus de division, car elle est ressentie par les sunnites d'une part comme une menace et d'autre part comme une humiliation.
Que vont faire les Américains ?
Un renforcement partiel des troupes pourrait intervenir à Bagdad, sur la demande de George Bush. Cependant, à moyen terme, Washington réfléchit à un retrait de ses 135 000 soldats, ainsi que le recommande le rapport Baker. Dans l'intervalle, des provinces entières seraient confiées aux forces irakiennes, militaires et policières. Plusieurs spécialistes estiment toutefois que certaines régions se révèlent impossibles à contrôler, notamment Ramadi et Fallouja. Une hypothèse est envisagée par quelques responsables irakiens : contrôler Bagdad et des villes clés, et abandonner plusieurs provinces aux insurgés. On serait alors loin, très loin, d'un procès censé représenter l'acte fondateur de la nouvelle république irakienne
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1975-1988 : de l'accession au pouvoir à la guerre avec l'Iran
Cadarache Saddam Hussein en visite au centre nucléaire de Cadarache avec Jacques Chirac, alors Premier ministre, le 6 septembre 1975, lors de sa seule visite en Occident. Vice-président du Conseil de commandement de la révolution d'Irak, il est déjà pratiquement le numéro un du régime.
Anniversaire Saddam Hussein fête son quarante-deuxième anniversaire, à Bagdad, en famille. Quelques semaines plus tard, le 16 juillet 1979, il prendra tous les pouvoirs en devenant président de la République d'Irak. Son règne est placé sous le double signe d'une implacable dictature et d'une propagande de type stalinien.
Guerre Iran-Irak En 1980, Saddam Hussein attaque l'Iran, devenu un an plus tôt république islamique. Armé par la France, l'Egypte, le Vietnam et la Russie, le leader irakien croit ne faire qu'une bouchée de l'ennemi persan. Mais la guerre durera huit ans. Un bilan épouvantable pour un conflit régional : 1 million de morts.
Halabja En mars 1988, accusés de jouer le jeu des Iraniens pendant la guerre Iran-Irak, les Kurdes de Halabja sont gazés par l'aviation de Saddam. Bilan : au moins 5 000 morts. L'opération Anfal, menée en 1987 et 1988, entraîne la destruction de 3 000 villages et aurait causé la mort d'au moins 180 000 Kurdes.
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1990-2006 : de l'invasion du Koweït à l'exécution
Invasion du Koweït En août 1990, Saddam Hussein envahit le Koweït. Les Nations unies décrètent des sanctions et une coalition internationale, menée par Washington, lance une opération militaire contre l'Irak en janvier 1991. Avec l'aide des capitales arabes, qui craignent un éclatement du pays, Saddam Hussein parvient à rester au pouvoir.
Les gendres assassinés Dans l'Irak sous embargo, de 1991 à 2003, Saddam continue à régner d'une main de fer. Quand ses deux gendres Hussein et Saddam Kamal Hassan, critiques du régime et en exil à Amman depuis 1995, manifestent leur désir de rentrer au pays, Saddam les accueille. Puis ordonne leur exécution, en février 1996. En vingt-quatre ans de règne, des milliers de cadres du parti Baas ont été éliminés.
Chute En mars 2003, les Etats-Unis et leurs alliés lancent la bataille de Bagdad. Le régime de Saddam est renversé au terme d'une guerre éclair. Saddam prend la fuite. Le double argument de la guerre - l'existence d'armes de destruction massive et les liens avec Al- Qaeda - n'a jamais été prouvé par Washington.
Capture Dans la nuit du 13 au 14 décembre 2003, Saddam Hussein est capturé dans une cave près de son fief de Tikrit, au nord de Bagdad. C'est la fin d'une cavale de huit mois. Un coup dur pour la guérilla antiaméricaine, formée d'islamistes et de baasistes, mais qui ne fera pas baisser la violence pour autant.
Procès Le procès de Saddam s'ouvre à Bagdad en octobre 2005. L'ancien dictateur est jugé par un tribunal d'exception pour l'exécution de 148 chiites à Doujaïl, au nord de Bagdad, dans les années 80. Saddam est condamné à la pendaison le 5 novembre 2006, puis exécuté le 30 décembre. Ses autres crimes resteront sans jugement.
Sources Le Point
Posté par Adriana Evangelizt