Coup dur pour le bouclier antimissile américain
Si malins que sont les Etats-Unis, leur bouclier antimissile ne sert à rien, les Russes ont trouvé la parade.
Coup dur pour le bouclier antimissile américain
par Scott Ritter
The Christian Science Monitor
Le 24 décembre, les Russes ont procédé avec succès à l’essai d’un missile intercontinental. Ce nouvel engin remet en cause le projet de système de défense américain, estime Scott Ritter, l’ex-inspecteur de l’ONU en Irak.
Le soir de Noël 2004, les forces stratégiques russes ont procédé à l’essai d’une version mobile du SS-27 Topol-M, un missile balistique intercontinental (ICBM). Cet essai remet probablement en question dans leur ensemble les fondements et la technologie du système de défense antimissile que le gouvernement Bush fait actuellement développer et déployer. Il remet également en question la validité de toute l’approche des autorités américaines pour ce qui est du désarmement et du contrôle des armements.
De 1988 à 1990, j’ai été l’un des inspecteurs américains de l’armement présents à l’usine de Votkinsk, où étaient montés le SS-27 et son prédécesseur, le SS-25. Quand j’ai commencé à travailler à Votkinsk, le SS-25 constituait, aux yeux d’une majorité de membres de la communauté américaine du renseignement, la principale menace qui pesait sur les Etats-Unis en termes d’ICBM. Tout était donc entrepris pour essayer d’en savoir le plus possible sur cette arme et sur ses capacités.
Les mauvaises performances des opérations anti-Scud
Grâce au travail des inspecteurs à Votkinsk – ainsi qu’à celui d’autres inspections du même ordre, au cours desquelles les experts américains purent observer le système de missile SS-25 sur ses bases opérationnelles en Sibérie –, un grand nombre de données furent collectées, lesquelles permirent à la communauté du renseignement de mieux comprendre comment opérait le SS-25. Cela aboutit à la mise en place de plusieurs stratégies, dont des opérations d’interdiction aérienne et des projets de défense antimissile.
Les performances catastrophiques des opérations américaines anti-Scud pendant la guerre du Golfe de 1991 ont mis en lumière les déficiences de l’armée américaine dans le domaine de l’interdiction aérienne de lanceurs mobiles. Il était presque impossible de détecter et de neutraliser les missiles mobiles irakiens Al-Hussein en dépit de la suprématie aérienne totale des Etats-Unis. Malgré tous les efforts consacrés aux opérations anti-Scud pendant ce conflit, pas un seul lanceur mobile irakien n’a été détruit par un tir ennemi, un fait que je peux confirmer non seulement parce que j’ai pris part à cette lutte anti-Scud, mais aussi en tant qu’inspecteur en Irak, où j’étais chargé par l’ONU de diriger les enquêtes sur le programme de missiles irakien.
L’effondrement brutal de l’Union soviétique ne nous a pas vraiment laissé le temps de nous appesantir sur nos déficiences dans ce secteur. A la mi-1993, le ministère de la Défense a commandé une analyse en profondeur dont le but était de déterminer la stratégie et la structure des forces nécessaires dans l’après-guerre froide. Avec la désintégration de l’URSS, il apparut qu’il était désormais fort peu probable que nous soyons menacés par un tir de missile balistique délibéré ou accidentel de la part d’Etats de l’ex-URSS ou de la Chine. A Votkinsk, les inspecteurs américains n’avaient vu qu’une industrie de la défense datant de l’ère soviétique et en déclin. Le rythme de production des SS-25 avait considérablement fléchi. Quant au missile de la génération suivante, un projet russo-ukrainien, il fut abandonné à l’issue de la production de quelques prototypes jamais lancés.
Après la retentissante victoire des républicains aux législatives de 1994, Washington avança un nouveau programme de défense antimissile, censé répondre à trois “menaces” distinctes, allant des “menaces simples” (le tir de cinq missiles équipés d’une seule tête et de leurres simples) aux “menaces hautement complexes” (tir de vingt missiles à une seule tête de type SS-25, chacun étant équipé de leurres ou d’autres contre-mesures défensives). De 1993 à 2000, le financement de ce programme atteignit quelque 10,8 milliards de dollars.
Un virage brutal pour la défense antimissile
Quand le président Bush est arrivé au pouvoir, en 2001, les autorités opérèrent un virage brutal concernant la défense antimissile. Le gouvernement annonça qu’il se retirait du traité ABM sur la limitation des missiles antibalistiques, balayant du même coup les obstacles au développement et aux applications opérationnelles. Dans le même temps, Washington dressait un plan ambitieux envisageant un système de défense antimissile à plusieurs niveaux. Ayant étudié le SS-25 pendant des années, l’armée américaine pensait avoir enfin trouvé la solution, sous la forme d’un système de défense antimissile balistique en plusieurs étapes prévoyant une interception en phase de lancement (tir de missiles antimissiles qui accrocheraient l’ICBM peu après son décollage), des systèmes laser orbitaux conçus pour neutraliser un missile en vol et des systèmes d’interception terminaux qui détruirait la cible lors de son entrée dans l’atmosphère terrestre.
Le système actuellement développé pour contrer le SS-25 – et toute autre menace de même type ou moins sophistiquée en provenance de Chine, d’Iran, de Corée du Nord ou d’ailleurs – atteindra probablement des coûts cumulés se situant entre 800 et 1 200 milliards de dollars d’ici à sa finalisation, en 2015. Or les rêves qu’entretient le gouvernement Bush au sujet d’un système antimissile viable viennent d’être réduits à néant par l’essai du SS-27 Topol-M. A en croire les Russes, le Topol-M est équipé de boosters à carburant solide qui le propulsent rapidement dans l’atmosphère, compromettant toute phase d’interception au lancement à moins d’être littéralement installé à côté de la rampe. Le SS-27 a été renforcé contre les armes laser et dispose d’un véhicule extrêmement manœuvrable en phase de rentrée atmosphérique, susceptible d’échapper à toute interception tout en larguant jusqu’à trois têtes et quatre leurres sophistiqués.
Pour contrer la menace du SS-27, les Etats-Unis vont devoir improviser. Et, même s’ils parviennent à mettre sur pied une défense viable, les Russes auront pu déployer entre-temps un missile encore plus complexe, gardant toujours une longueur d’avance sur une contre-mesure américaine. Les Etats-Unis ne peuvent s’offrir le luxe de dépenser des milliards de dollars pour un système de défense antimissile qui n’atteindra jamais le niveau défensif qu’il est censé représenter. Dans le domaine du contrôle de l’armement, le gouvernement Bush, avec sa passion pour la technologie et son rejet de la diplomatie, a échoué.
Sources Courrier International
Posté par Adriana Evangelizt