Fin de règne à la Banque mondiale

Publié le par Adriana Evangelizt

Fin de règne à la Banque mondiale

par Rupert Cornwell
The Independent



Accusé de népotisme, mais aussi critiqué pour les incohérences de sa politique et de ses choix, Paul Wolfowitz semble condamné à démissionner – même si George W. Bush continue à le soutenir publiquement.

Paul Wolfowitz est remarquablement doué pour susciter la polémique. Il y a les controverses mineures, comme le jour où, dans son actuelle incarnation de président de la Banque mondiale, il a montré ses chaussettes trouées en se déchaussant lors d’une visite dans une mosquée turque, au début de l’année. Ce haut fonctionnaire international généreusement payé est-il à ce point avare qu’il ne puisse débourser quelques dollars pour s’en acheter de neuves ? Et puis il y a les controverses un peu plus sérieuses, parmi lesquelles la guerre en Irak, dont il fut l’un des partisans les plus enthousiastes et l’un des principaux artisans en tant que secrétaire adjoint à la Défense. M. Wolfowitz, on s’en souvient, était convaincu que les envahisseurs américains seraient accueillis en libérateurs et que l’occupation ne demanderait pas plus de 100 000 soldats. A n’en pas douter, ce sont là deux des erreurs de jugement les plus désastreuses de ces derniers temps.


Wolfowitz se trouve aujourd’hui en grande difficulté, cette fois du fait de la promotion et des généreuses augmentations de salaire octroyées à sa compagne, qui occupait auparavant un poste à responsabilités au sein de la Banque mondiale. Shaha Riza est une Britannique d’origine libyenne qui a grandi en Arabie Saoudite. Elle vit avec M. Wolfowitz depuis la rupture du mariage de celui-ci, en 2001. Leur liaison est devenue publique lorsque M. Wolfowitz a succédé à James Wolfensohn à la tête de la Banque mondiale, en juin 2005. Il a commencé par tenter de maintenir sa compagne à son poste de responsable de la communication du département Moyen-Orient, alors que les règles éthiques de l’organisation l’interdisent formellement. Puis l’intéressée a fini par être détachée au département d’Etat, tout en continuant à être payée par la Banque mondiale. Elle a alors bénéficié d’une promotion et de deux augmentations de salaire bien au-dessus des normes institutionnelles, ce qui a porté ses émoluments à 193 000 dollars [142 000 euros], un traitement supérieur à celui de la secrétaire d’Etat, Condoleezza Rice.


Au sein du personnel de la Banque mondiale, l’indignation a été générale et compréhensible. La réputation de néoconservateur qui colle à M. Wolfowitz – et son identification à la guerre de George Bush en Irak – en avait fait dès le départ un président impopulaire. Depuis sa nomination, son cheval de bataille était la lutte contre la corruption, à la fois dans les pays bénéficiaires de l’aide de la Banque et parmi les salariés de l’organisation. Or l’affaire de Shaha Riza n’était-elle pas un exemple, si ce n’est de corruption, du moins de favoritisme et de népotisme, ces défauts du tiers-monde contre lesquels Wolfowitz faisait précisément campagne ?


Le syndicat du personnel de la Banque mondiale ayant officiellement protesté, M. Wolfowitz s’était engagé, dans un courriel adressé le 2 avril aux salariés, à laisser le syndicat avoir libre accès au dossier, tout en assumant l’“entière responsabilité” des faits. Entre-temps, Mme Riza a quitté le département d’Etat pour rejoindre la Fondation pour l’avenir, une organisation internationale financée par les Etats-Unis dont la principale mission consiste (on s’en serait douté) à promouvoir la paix et la démocratie au Moyen-Orient et en Afrique du Nord.

À une exception près, Il n’y a pas de “doctrine Wolfowitz”

Paul Wolfowitz – dont la démission est maintenant réclamée de toutes parts, mais qui garde le soutien de la Maison-Blanche – est un homme au lourd passé. Lorsqu’il a été désigné par le président Bush, en 2005, pour diriger la Banque mondiale, une enquête interne a révélé que 90 % du personnel était hostile à ce choix. Le véritable problème dans sa nomination à des postes de haute responsabilité, que ce soit à la Banque mondiale ou au Pentagone, réside dans ses piètres qualités de gestionnaire. Comme l’a écrit le journaliste – et spécialiste de la “cour de Bush” – Bob Woodward dans son dernier ouvrage, State of Denial (Etat de déni), c’est l’une des raisons pour lesquelles on lui a préféré Paul Bremer pour occuper le poste de proconsul en Irak après l’invasion de 2003. “Le secrétaire adjoint à la Défense était un penseur, écrit Woodward, mais il parvenait tout juste à tenir son propre bureau.”
A une seule exception près, il n’y a pas de “doctrine Wolfowitz”. Les responsables de la Banque mondiale sont en train de revoir leur stratégie pour privilégier non plus les programmes sociaux, comme l’éducation et la santé, mais des projets visant à promouvoir la croissance économique. Et les buts que l’organisation s’était fixés pour aider les populations les plus pauvres sont loin d’être atteints. 

Le  premier sommet du G8 auquel M. Wolfowitz a assisté était celui de Gleneagles, en juillet 2005, où les leaders mondiaux se sont engagés à doubler l’aide à l’Afrique d’ici à 2010 et à annuler des milliards de dollars de dette des pays les plus pauvres. Or le montant que la Banque mondiale a prêté l’an dernier à l’Afrique représente 1 milliard de dollars de moins que celui de l’année précédente.


James Wolfensohn a été le premier président de l’organisation à s’en prendre officiellement au “cancer de la corruption” qui sévit dans beaucoup de pays emprunteurs, rompant ainsi avec la règle implicite qui veut que la politique de la Banque mondiale ne soit pas orientée vers le développement. A bien des égards, la nouvelle orientation se justifiait parfaitement : quelque 20 % de l’aide étrangère serait absorbée par la corruption, et il est incontestable que l’aide est plus efficace quand elle est accordée à des pays ayant des dirigeants compétents et des fonctionnaires honnêtes. M. Wolfowitz n’a pas seulement fait de la croisade anticorruption son cheval de bataille ; il semble également l’avoir menée de façon arbitraire et imprévisible. On peut élever deux grandes objections contre cette volonté de faire de la lutte contre la corruption le Saint-Graal d’une politique de développement : d’une part, la corruption et la réussite économique ne s’excluent pas forcément l’une l’autre (il suffit de voir la Chine) et, d’autre part, quand la Banque mondiale n’accorde pas d’aide, elle lèse les citoyens les plus faibles et les plus pauvres du pays qu’elle est censée aider.


Mais la manière aléatoire dont M. Wolfowitz a sanctionné la corruption a fait naître un troisième soupçon : l’idée que sa liste noire avait été établie non pas par la Banque mondiale, mais par le gouvernement Bush. Sous la pression, M. Wolfowitz a fini par accepter un compromis en vertu duquel les prêts ne seraient suspendus que dans des “circonstances exceptionnelles”.

De nouvelles chaussettes n’y feront rien


Mais il est peu probable que cette avancée sauve l’ère Wolfowitz à la Banque mondiale. L’usage veut que le président de l’organisation soit nommé par le gouvernement américain, son plus gros actionnaire, pour une durée de cinq ans, si bien que, dans l’hypothèse où un démocrate serait élu à la Maison-Blanche en 2008, le mandat de M. Wolfowitz a peu de chances d’être renouvelé lorsqu’il arrivera à expiration, en 2010 (en admettant, bien sûr, que l’affaire Riza n’y ait pas mis un terme plus tôt).


Quoi qu’il advienne, l’homme auquel Paul Wolfowitz sera comparé est Robert McNamara. Les deux hommes ont beaucoup de choses en commun. Tous deux sont passés du Pentagone à la Banque mondiale et ont été associés à des guerres impopulaires. Mais les ressemblances s’arrêtent là. McNamara a manifestement utilisé la Banque mondiale pour se racheter du Vietnam et a été le président le plus puissant de l’histoire de l’organisation. En revanche, M. Wolfowitz, comme son ancien maître à la Maison-Blanche, n’a jamais admis – du moins en public – une responsabilité dans la débâcle en Irak. A vrai dire, certains pensent qu’il utilise la Banque mondiale comme un autre moyen d’apporter la démocratie au monde en développement – objectif que la guerre en Irak était précisément censée remplir au Moyen-Orient.


Ce grand projet a avorté, et il se pourrait bien que la conduite de la Banque mondiale par M. Wolfowitz ne soit bientôt guère plus fructueuse, même avec une nouvelle paire de chaussettes.

Sources Courrier International

Posté par Adriana Evangelizt

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