LES USA ET LES PAYS DU GOLFE

Publié le par Saint-Graal

PRIORITÉ PALESTINIENNE POUR LES OPINIONS ARABES

Le grand écart des dirigeants du Golfe

par Eric Rouleau

M. Saddam Hussein « est un homme très dangereux qui constitue une menace pour son propre peuple, une menace pour la région et une menace pour nous en raison de sa détermination à acquérir des armes de destruction massive », a déclaré, le 18 novembre, Mme Condoleezza Rice, conseillère à la sécurité nationale du président George W. Bush. Alors que la guerre américaine en Afghanistan s’achève, les Etats-Unis proclament que celle contre le terrorisme se poursuivra. La définition de nouvelles cibles est en discussion à Washington. La question irakienne revient ainsi sur la table du Conseil de sécurité des Nations unies. « Nous envisageons le retour des inspecteurs une fois que les sanctions contre nous auront été levées », a admis le ministre irakien des affaires étrangères, laissant ainsi transparaître les inquiétudes de son pays devant l’éventualité d’une intervention américaine. Mais une telle action pour renverser le régime irakien risquerait d’enflammer encore plus les opinions du monde arabe et musulman, exaspérées de la passivité américaine en Palestine, et de fragiliser la position des dirigeants du Golfe, alliés des Etats-Unis.

Trois Etats du Golfe - Bahreïn, les Emirats arabes unis et le Qatar - figurent au palmarès des alliés inconditionnels de Washington. Ils sont parés de toutes les qualités requises. S’estimant vulnérables, ils se sont placés sous la protection de l’Oncle Sam, accueillant ses bases militaires, ses GI’s, ses agents de la Central Intelligence Agency (CIA) et du Federal Bureau of Investigations (FBI) et, dans la foulée, ses marchands de canons et ses experts tout-terrain. Champions de la mondialisation, ils se sont dotés d’une économie néolibérale et ont confié à Wall Street des centaines de milliards de dollars. Ils sacrifient au besoin leurs propres intérêts à ceux des industries occidentales en maintenant le prix du pétrole à des niveaux « raisonnables ». Ils s’approvisionnent massivement en produits made in America.

Doha vient d’accueillir la quatrième conférence ministérielle de l’Organisation mondiale du commerce (lire Globalisation à marche forcée) Leurs dirigeants et leurs élites, pour la plupart formés dans les universités anglo-saxonnes, vivent à l’occidentale dans l’intimité. Ils apprécient le jazz de La Nouvelle-Orléans et les films de Hollywood, sont fascinés par le pragmatisme innovateur et le dynamisme de la nation américaine. Comme il se doit, ces Etats se sont rangés, au lendemain des attentats du 11 septembre, sous l’étendard de la coalition « Liberté immuable » pour lutter contre le terrorisme.

Cependant, l’observateur étranger ne tarde pas à constater qu’il s’agit là d’une façade en trompe-l’oeil, dont la transparence permet de percevoir à l’arrière-plan le gouffre insondable qui sépare ces peuples arabo-musulmans des Etats-Unis, plus précisément de la politique étrangère et de la stratégie planétaire de l’hyperpuissance américaine. Le consensus est impressionnant : du chef de l’Etat au quidam, les critiques, nuancées ou non, sont identiques sur le fond, même si les sensibilités sont différentes selon l’interlocuteur, de tendance libérale, nationaliste ou islamiste. On s’étonnera malgré tout d’entendre l’émir du Qatar, le cheikh Hamad Ben Khalifa, lancer : « Mon pays n’est pas la pompe à essence de l’Amérique » ou bien, s’adressant à une haute personnalité française, marteler ces mots : « Je ne suis pas et ne serai jamais une marionnette de Washington. »

Le prince régnant de ce richissime émirat, dont le revenu par tête d’habitant est virtuellement le plus élevé au monde, est rentré récemment de la capitale américaine profondément déçu, voire humilié, par l’accueil qui lui a été réservé. Entre autres vexations subies, ses interlocuteurs le sommèrent de mettre au pas ce qu’ils encensaient naguère, la chaîne de télévision Al-Jazira, fleuron et symbole de la libéralisation que l’émir a entreprise avec la bénédiction de Washington. De surcroît, ils refusèrent tout net de lui fournir le moindre élément établissant la culpabilité de M. Oussama Ben Laden dans les attentats du 11 septembre. « Mes doutes demeurent entiers », nous confiait-il au cours d’un entretien informel, avant d’évoquer d’autres hypothèses tout autant plausibles selon lui.

Son scepticisme est largement partagé par l’opinion. Des sondages indiquent que la majorité des populations de la région jugent que le chef de l’organisation Al-Qaida n’est pas l’auteur des attentats, sans pour autant lui reconnaître une quelconque légitimité religieuse. « L’Occident a fait de Ben Laden un chef spirituel islamique, alors qu’il n’est rien d’autre qu’un imposteur », nous déclare le vice-premier ministre de l’émirat d’Abou Dhabi, le cheikh Zayed Ben Sultan. Il n’est même pas crédible quand il s’en prend à l’Etat d’Israël, soutient le directeur d’un grand quotidien de Dubaï : personne n’ignore que ce milliardaire saoudien n’a jamais versé un dollar ou fait livrer une cartouche de pistolet aux organisations de résistance palestiniennes ou libanaises.

Personne non plus ne prête à M. Ben Laden un projet politique crédible, sinon de chercher à déstabiliser les régimes arabes, au premier chef celui d’Arabie saoudite, qu’il déteste par-dessus tout. Le paradoxe est frappant : malgré tout, l’« imposteur » est immensément populaire. Surnommé tantôt le « Robin des bois », tantôt le « Che Guevara arabe », il fascine l’opinion - explique-t-on - parce qu’il est le seul à défier la plus grande des puissances mondiales, à lui reprocher son hypocrisie, sa partialité, ses injustices. « Che Guevara n’avait-il pas séduit des millions de non-communistes à travers le tiers-monde ? », déclare, en guise d’explication, le cheikh Saoud, homme politique issu des universités américaines et fils de l’émir de l’émirat de Ras el-Khaïma.

Cependant, les gouvernements ont tenté d’appliquer rigoureusement les consignes de Washington concernant la lutte contre le terrorisme. Ils ont fourni toutes les facilités aux forces armées américaines, instauré une étroite coopération avec la CIA et le FBI, mais aussi avec les services de renseignement français et britanniques. Après avoir rompu leurs relations diplomatiques avec le régime des talibans, les Emirats arabes unis ont procédé à des centaines d’arrestations - qualifiées officieusement d’« internements préventifs » -, dont une centaine de militaires ; ils ont conduit des interrogatoires musclés conjointement avec des agents de sécurité américains ; ils ont expulsé des résidents afghans ou pakistanais, suspects de sympathies pour Ben Laden ; quelques imams de mosquées réfractaires à la censure de leurs prêches ont été renvoyés dans leurs foyers. Le conseiller particulier du prince héritier de Ras el-Khaïma, le docteur Hassan Alkim, un islamiste notoire, a été licencié de l’université où il enseignait les relations internationales, malgré ses professions de foi résolument démocratiques. Diplômé d’universités britanniques et américaines, il continue néanmoins à publier une chronique hebdomadaire dans le quotidien officieux Al-Ittihad.

Les gouvernements de Bahreïn et du Qatar n’ont pas eu besoin d’avoir recours à la manière forte. Les mouvements islamistes de Bahreïn, sunnites ou chiites, sont par principe hostiles au terrorisme, qu’ils n’ont d’ailleurs jamais pratiqué ; la plupart d’entre eux militent depuis un quart de siècle aux côtés des partis laïques en faveur du pluralisme démocratique, tout en manifestant une parfaite loyauté à l’égard de l’émir régnant, qui a entrepris, depuis le début de cette année, la libéralisation du système politique. Des centaines de milliers de musulmans, surtout d’Arabie saoudite, convergent vers Bahreïn, pays de tourisme tolérant et ouvert aux moeurs occidentales, pour jouir de libertés dont ils sont privés dans leur pays d’origine.

Au Qatar, les mouvements qui se réclament de la religion du Prophète sont inexistants, tandis que les individus appartenant à la mouvance « les islamistes au volant de Mercedes », comme on les désigne ironiquement, sont parfaitement inoffensifs. Ils sont pourtant bien présents dans les allées du pouvoir. Le cheikh Fahd, fils cadet de l’émir régnant, par exemple, est entouré d’« afghans arabes », de moujahidins qui ont combattu l’occupant soviétique dans les années 1980. Divisée, la famille princière compte plusieurs « modernistes », dont le chef de file est le monarque lui-même, réputé pour sa francophilie ; il est épaulé par une épouse militante, cheikha Moza Al Misnad, et par son ministre des affaires étrangères, le cheikh Hamad Ben Jassem. Un autre membre de la famille, le ministre de l’intérieur, jugé trop conservateur, a été mis sur la touche pour accélérer la libéralisation des moeurs. Dans ce pays qui se réclame de l’islam wahhabite, le port du voile est facultatif et l’alcool accessible aux autochtones dans les lieux publics.

Si la répression des activités islamistes a été menée avec succès, le problème du financement occulte d’organisations terroristes est loin d’être réglé. Le gel de comptes bancaires jugés douteux s’est révélé largement impraticable à Bahreïn, où opèrent des dizaines de banques étrangères off-shore qui échappent au contrôle de l’Etat ; les institutions financières au Qatar - gérées souvent par des proches de la famille princière - assurent que leurs clients, à quelques exceptions près, sont au-dessus de tout soupçon ; dans les Emirats arabes unis, les comptes bancaires de 149 sociétés et particuliers ont été « mis sous observation », leur gel n’intervenant que si des opérations suspectes étaient décelées.

Quant aux richissimes associations caritatives que les Etats-Unis soupçonnent de véhiculer des fonds à des mouvements subversifs, les autorités tiennent compte du double rôle prestigieux qu’elles remplissent. D’une part, elles viennent en aide aux populations déshéritées du monde musulman en finançant notamment l’édification d’infrastructures d’intérêt public, en versant encore des allocations aux familles nécessiteuses. D’autre part, elles fournissent une aide multiforme aux « moujahidins de la liberté » dans divers pays, en Tchétchénie, dans les Balkans, au Caucase, en Palestine.

Des fonds sont vraisemblablement détournés au profit de causes inavouables, mais comment le savoir et, surtout, comment le prouver ? Face à ce redoutable dilemme, les gouvernements ont baissé les bras, au grand dam de l’allié américain.

Même impuissance dans la lutte contre le recyclage de l’argent sale. Plaque tournante du commerce triangulaire, de la contrebande, des trafics en tout genre pratiqués par des mafias internationales, desservant une aire géographique allant de Moscou au Cap, du Texas au sous-continent indien, paradis fiscal prisé par les investisseurs et les spéculateurs, le port de Dubaï est réputé pour être un sanctuaire et une courroie de transmission pour les capitaux d’origine douteuse. « Pourquoi s’acharne-t-on sur Dubaï ? », s’exclame, indigné, le chef de la diplomatie des Emirats, le cheikh Hamdan Ben Zayed. « A l’ère de la mondialisation, poursuit-il, ce port n’est qu’un anneau d’une longue chaîne de relais financiers qui s’égrènent de New York à Genève, de Singapour à Londres, en passant par Hongkong. » Autrement dit, les terroristes de tout poil n’ont pas à se faire du souci pour le financement de leurs activités, quel que soit le sort de M. Ben Laden et de ses complices.

Un régime unanimement détesté

Le régime des talibans est unanimement méprisé, mais la campagne militaire américaine en Afghanistan suscite tout autant la réprobation de l’opinion (à 80 % hostile, selon un sondage) que les réserves des dirigeants. Aucun d’eux n’a publiquement soutenu l’intervention des Etats-Unis : tous sont persuadés qu’elle ne mettra pas un terme au mal qu’elle prétend extirper, même si elle devait être couronnée de succès.

A Doha, le chef de la diplomatie du Qatar assure, dans un entretien, qu’il « comprend le besoin impératif des Américains de venger leurs morts », mais redoute les conséquences « catastrophiques » d’une guerre prolongée. La déstabilisation des régimes pakistanais et saoudien, en particulier, précisent ses collaborateurs, ne manquera pas d’entraîner les pays voisins dans la tourmente.

A Abou Dhabi, le ministre d’Etat des affaires étrangères des Emirats arabes unis émet un jugement plus fondamental : « C’est une question de principe pour nous, affirme le cheikh Hamdan Ben Zayed, car il nous paraît inacceptable qu’une puissance, quelle qu’elle soit, se charge de renverser le régime d’un pays tiers, fût-il le plus détestable au monde, créant ainsi un précédent dangereux dans les relations internationales. » Le cheikh Sultan Ben Zayed, vice-premier ministre, regrette pour sa part « le comportement unilatéral des Etats-Unis, marginalisant ainsi l’ONU dans une affaire qu’elle aurait dû et pu traiter autrement et mieux ».

A Manama, le chef de la diplomatie de l’Etat de Bahreïn, le cheikh Mohamed Ben Moubarak, insiste, tout comme ses homologues dans l’ensemble du monde arabe, à affirmer que les Etats-Unis feraient oeuvre beaucoup plus utile en s’attelant plutôt à la tâche de traiter les causes politiques du terrorisme. Certes, celles-ci sont multiples, admet-il, mais les frustrations engendrées par l’interminable conflit au Proche-Orient ont une importance capitale.

Le consensus est tel, à cet égard, que les hauts responsables tiennent des propos identiques, que l’on peut résumer ainsi : il est urgent que les Etats-Unis agissent en étroite concertation avec l’Europe et les Nations unies pour résoudre le conflit israélo-palestinien, et, dans l’immédiat, mettre un terme à la sanglante répression de l’Intifada, soulèvement légitime d’un peuple occupé et opprimé. La démagogie du chef d’Al-Qaida, qui tente de légitimer ses crimes en dénonçant la partialité de Washington, ne devrait pas servir de prétexte pour ignorer la colère grandissante de l’opinion arabe, génératrice de tous les extrémismes. En revanche, un règlement aura pour conséquence d’ouvrir la voie à une pleine normalisation entre Israël et les Etats du Proche-Orient.

Ce n’est sans doute pas l’effet du hasard si tous nos interlocuteurs ont spontanément rappelé que « la paix avec Israël est un objectif stratégique des pays membres de la Ligue arabe », selon les termes d’une résolution adoptée au lendemain des accords d’Oslo de 1993. « Nous ne cessons d’assurer les Etats-Unis que nous sommes disposés à reconnaître l’Etat juif et à normaliser nos relations avec lui dès qu’il aura consenti à évacuer tous les territoires occupés », déclare, par exemple, le chef de la diplomatie des Emirats arabes unis. Le Qatar a confirmé ces bonnes dispositions en ne fermant pas le « bureau commercial » d’Israël à Doha, mais en « suspendant » seulement ses activités, autorisant ainsi les diplomates israéliens à demeurer à leur poste en attendant des jours meilleurs.

Malgré les déclarations, qui se voulaient apaisantes, du président George W. Bush et de son secrétaire d’Etat Colin Powell, le scepticisme prédomine quant à la volonté de Washington d’instaurer un règlement équitable au Proche-Orient et de circonscrire sa « guerre contre le terrorisme ». On en veut pour preuve la pétition signée par quatre-vingt-neuf sénateurs (sur cent) demandant au président Bush de ne pas faire obstacle au combat de M. Ariel Sharon « contre le terrorisme palestinien ».

Les dirigeants du Golfe redoutent par-dessus tout que Washington s’en prenne aux organisations palestiniennes - tels le Hamas, le Jihad islamique ou le Front populaire pour la libération de la Palestine, considérés comme des mouvements de résistance - et à des pays jugés subversifs, l’Irak au premier chef. Si telles sont les intentions des Etats-Unis, déclarent-ils à l’unisson, le gouffre entre l’Occident et le monde arabo-musulman se creusera davantage et le pire serait alors à redouter.

Sources : http://www.monde-diplomatique.fr/2001/12/ROULEAU/15977

Posté par Adriana EVANGELIZT

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Publié dans USA-ISRAËL

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