Gueules cassées de la campagne d'Irak

Publié le par Adriana Evangelizt

Gueules cassées de la campagne d'Irak

par Sylvain Cypel


Une petite galerie d'art à New York, à quelques rues du quartier chic de Soho. Au mur, dix grandes photos de Nina Berman, pas plus. Des portraits - en pied la plupart, parfois cadrés serrés. Uniquement des hommes seuls ; sauf un, nommé Ty Ziegel, qui pose, le jour de son mariage, avec celle qui l'a attendu, avant que tout cela n'arrive. Avant qu'il ne perde son visage, aujourd'hui recousu de partout. Un amas de peau blanche sans nez, sans oreilles et sans cheveux. On en reste interdit.

Nina Berman, en 2003-2004, a photographié des vétérans américains de la guerre en Irak blessés au combat. Elle en a fait un livre. L'exposition, qui s'est tenue du 8 août au 8 septembre, montrait des photos dont certaines étaient inédites et d'autres déjà parues. Des visages, des corps d'hommes effroyablement amoindris dans leurs fonctions les plus vitales.

Si certains n'avaient posé en uniforme, ce pourrait être des images de rescapés de séismes, d'incendies, d'accidents de la route. Pour ceux-là, ce fut la guerre. Les interviews accompagnant les photos leur donnent toute leur dimension - on n'ose dire leur intérêt.

Soldat de première classe Adam Jermaine Lewis, 23 ans, 3e division d'infanterie. Noir. Vivait à Chicago, dans un quartier déshérité. A perdu ses jambes en sautant sur une mine. Visage brûlé. Il pose la tête enfouie dans une main, l'autre tenant une béquille. Un sentiment de désolation émane du cliché.

Il dit : "Chez moi, la mort était présente bien avant que je ne m'engage. Quand j'avais 6 ans, un copain, Charles, a été tué d'une balle dans la tête. Ma soeur aînée a été tuée par une balle perdue. Mon père aussi, durant un vol à main armée, par une balle perdue. J'avais 7 ans. La mort m'a toujours entouré."

Sergent Jeremy Feldbush, 24 ans, de Pittsburg, 3e bataillon de Rangers. Licencié en biologie. Voulait devenir médecin. Aujourd'hui handicapé cérébral et aveugle.

Lui dit : "Du Moyen-Orient, je ne savais en partant que ce que j'avais besoin de savoir. (...) Je n'ai aucun regret. C'était fun là-bas. Mais je ne veux plus parler de l'armée."

Caporal Tyson Johnson, 22 ans, de Prichard, Alabama, 205e brigade de renseignement. Touché dans tout le corps. Invalide à 100 %. "Black", lui aussi. Il pose, torse nu, sur son lit de souffrance, le regard vide - vidé, plutôt. Une énorme cicatrice barre son abdomen.

"Mes potes, ils auraient fait n'importe quoi pour se tirer de là. L'un d'eux, sa femme venait d'accoucher. Et vous savez quoi ? Il y est resté. Je pense à lui chaque jour. Pour m'engager, j'ai reçu une prime de 2 999 dollars (2 180 euros). Maintenant ils me demandent de la rembourser. C'est enregistré sur mon crédit bancaire. Je brûle de l'intérieur. Je brûle."

Caporal Sam Ross, 21 ans, de Pennsylvanie, 82e régiment aéroporté. Plusieurs fois opéré, aveugle et multi-amputé. Lorsque la photographe l'a rencontré, il venait de se faire arrêter pour avoir pointé un revolver sur son grand-père et menacé le personnel hospitalier venu le chercher. Il est sur un chemin de traverse, dans une forêt où il vit seul. A la jambe gauche, une prothèse.

"Il me reste des éclats d'obus à peu près partout dans le corps. Je déraille. J'ai des migraines. Mon oreille gauche ne marche plus. Mais je n'ai aucun regret ; ce fut la meilleure expérience de ma vie."

Sergent Joseph Mosner, 35 ans, 1re division d'infanterie. Habite avec sa famille à Fort Riley (Kansas). Blessé à la tête, au visage, à la poitrine, aux genoux. Deux jambes cassées. Lui pose en uniforme, médailles sur la poitrine. Cheveux ras, regard droit. Côté gauche du visage défiguré.

"On a eu du bon temps. (...) C'était bien, vous savez, d'aller tâter de la chose pour de bon. C'est comme dans le sport. On s'entraîne, on s'entraîne, on s'entraîne, à la fin, quand vient le moment de jouer le match, vous voulez en être."

New-Yorkaise, Nina Berman a travaillé depuis 1985 pour les plus grands journaux américains : le New York Times, Harper's, National Geographic, Rolling Stone... Pourquoi, en octobre 2003, a-t-elle commencé ce travail ? "J'étais frustrée par la couverture de la guerre chez nous. Surtout à la télévision : "La chasse à Saddam", "Le sauvetage de Jessica Lynch". On se serait cru dans une série télévisée. Le coût humain de la guerre n'apparaissait jamais. Quand des soldats étaient touchés, on montrait toujours les opérations de sauvetage, leurs camarades qui les évacuent en urgence pour être opérés. En plus, on nous expliquait combien cette guerre permettait de grandes avancées médicales. L'assurance implicite des images était que tout irait bien, que, pour ces blessés, tout allait s'arranger."

Est-ce pour cela que, sur ses photos, les soldats apparaissent seuls ? "Oui. Je ne connaissais personne parmi les combattants en Irak. Mais je refusais d'être un spectateur-consommateur de cette guerre. Je me suis dit que pour montrer la solitude du soldat dans la guerre, le mieux était d'aller photographier des blessés, de voir ce qu'était devenue leur existence."

Pourtant, leurs réactions, après la tragédie qu'ils ont vécue, sont très différentes. "Il y a un attrait évident à être un combattant, un occupant, et voir vos actes validés par une idéologie qui dit que vous êtes le meilleur, le sauveur du monde et le vengeur du 11-Septembre. La plupart de ces jeunes hommes s'étaient engagés parce que l'armée leur avait fait la seule promesse qui leur ait jamais été faite. Voilà pourquoi certains disent encore, après ce qui leur est advenu : "Ce fut la meilleure expérience de ma vie" ! Mais mes images montrent que tout ne "va pas bien". Elles parlent de la dislocation actuelle de la société américaine."

A 100 mètres de la galerie, devant une bouche de métro, un homme, les yeux clos et la barbe hirsute, est allongé à même le sol. Sur le poitrail, un bout de carton où l'on lit, en grosses lettres, "VN Vet", vétéran du Vietnam. Et en dessous : "Gravement blessé, sans abri, de l'aide, SVP."

Sources Le Monde

Posté par Adriana Evangelizt

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