LA MENACE TERRORISTE

Publié le par Saint-Graal

LA MENACE TERRORISTE EN EUROPE

L'intégralité du débat avec Ali Laïdi, chercheur à l'Institut des relations internationales et stratégiques (IRIS), auteur de "Le Jihad en Europe" (Seuil, 2002), lundi 11 juillet 2005

Demosvoice : L'élargissement de l'Europe ne facilite-t-il pas l'infiltration de groupes islamistes radicaux dans l'Union ?

Ali Laïdi : La réponse est non, puisque le terrorisme d'origine islamiste ne date pas d'aujourd'hui. On peut le dater du milieu des années 1980. Souvenez-vous, la France frappée par une vague d'attentats organisés par le groupe CSPPA. A l'époque, l'Europe n'était pas si élargie que cela. Donc ce n'est pas directement lié aux attentats et à l'accroissement des attentats.

Jerome : Pourquoi les spécialistes essaient-ils toujours de généraliser la menace terroriste (contre l'Occident), alors qu'il s'agit clairement d'une action dirigée contre des pays ayant des troupes en Irak ?

Ali Laïdi : C'est vrai qu'en ce qui concerne les frappes du 11 mars contre Madrid et les dernières contre Londres, avec dans la future liste l'Italie et le Danemark, les terroristes frappent les pays coalisés présents en Irak. Pour autant, les autres pays d'Europe tels que la France peuvent être une cible. D'ailleurs, la France, dans les années 1990, était considérée comme le "petit Satan" par les groupes terroristes, alors que le "grand Satan" était les Etats-Unis.

Coolbens : Quels prétextes des terroristes pourraient-ils avancer pour attaquer la France ?

Ali Laïdi : Pour l'heure, le seul prétexte qu'on voit sortir dans les textes de revendication des groupes terroristes, c'est l'affaire du voile, plus particulièrement la loi française interdisant le voile dans les lieux publics. Mais la problématique terroriste en France est liée également aux relations que la France entretient avec les pays arabes, plus particulièrement l'Algérie. Les groupes terroristes reprochent à la France de soutenir activement le pouvoir en place à Alger, et une loi sur la colonisation comme celle qui a été récemment votée, qui montre que la colonisation a également du bien, n'est pas pour apaiser les tensions.

François : La France vous paraît-elle préparée pour lutter contre le terrorisme? quelles sont ses forces et ses faiblesses?

Ali Laïdi : La France est préparée pour lutter contre ce terrorisme depuis le milieu des années 1980. Il faut rappeler que la France est le pays le plus touché et le plus anciennement touché par ce problème. Rappelez-vous qu'on a été touché au milieu des années 1980, au milieu des années 1990 également, que la France a une forte expertise dans le domaine de la lutte antiterroriste. Ce n'est donc pas un hasard si la CIA a décidé de placer en France l'une des plates-formes les plus importantes de lutte contre le terrorisme, en relation avec les services de sécurité français.

Said : Est-ce que, si les problèmes de l'Irak, de l'Afghanistan ainsi que de la Palestine viennent à être résolus, les terroristes auront encore des raisons de frapper ?

Ali Laïdi : Il est clair que si l'on réussit à résoudre toutes ces questions politiques, on va couper l'herbe sous le pied des recruteurs du terrorisme, car ces gens-là ne recrutent pas sur la base de la religion, ils se servent d'une ou deux sourates pour entraîner les jeunes. Les véritables vecteurs sont les problèmes politiques rencontrés par les musulmans dans le monde entier, notamment en Tchétchénie, en Afghanistan, en Irak et, l'un des nœuds gordiens, en Palestine.

Coolbens : L'Europe, s'inspirant fortement du modèle américain, ne sera-t-elle pas de plus en plus menacée ?

Ali Laïdi : Je ne crois pas, en effet, qu'il s'agisse d'une guerre de religion. Je crois que l'on est en face d'une guerre sociale. Je m'explique : Ben Laden et consorts ne visent pas à imposer l'islam en Europe ou aux Etats-Unis, c'est une question de souveraineté. Ben Laden et consorts veulent pouvoir imposer leurs valeurs dans l'aire géographique d'influence naturelle arabo-musulmane. Or, pour l'heure, ils sentent que les valeurs du monde arabe sont bousculées par les valeurs occidentales.

DISCORDE AU SEIN DES GROUPES TERRORISTES

François : Vous avez parlé de tendances "internationales" et "nationales" au sein des groupes terroristes, pouvez-vous être plus précis ? notamment lorsque vous utilisez l'analogie avec les stalinistes et les trotskistes des années 1930.

Ali Laïdi : Il y a un grand débat au sein de la mouvance islamiste, qui n'est pas une mouvance monolithique. La question des islamistes est la suivante : faut-il ou non concentrer ses forces vers un objectif national, c'est-à-dire le renversement de leur gouvernement, ou faut-il mettre ses forces au service d'une internationale du terrorisme. C'est un débat que l'on retrouve depuis le début du XXe siècle chez tous les révolutionnaires, particulièrement dans la Révolution soviétique où les staliniens, d'un côté, voulaient consolider la révolution en Union soviétique, les trotskistes, de l'autre, voulaient, au contraire, l'exporter dans les autres pays. C'est pourquoi il existe une "fitna" qui signifie "la discorde" au sein de ces groupes. Londres était jusqu'à présent un sanctuaire où pouvaient se réfugier les islamistes. Aujourd'hui, beaucoup d'islamistes doivent appréhender la répression qui va s'ensuivre.

Coolbens : Quelles sont les valeurs sociales d'Al Qaida dont vous parlez ?

Ali Laïdi : Un exemple très précis pour montrer qu'on n'est pas dans une guerre religieuse, mais bien dans une guerre de valeurs : en ce moment, le débat en Arabie saoudite porte par exemple sur l'entrée de ce pays dans l'OMC. Si l'Arabie saoudite entre dans l'OMC, elle devra ouvrir ses frontières à tous les produits, et notamment à l'alcool, aux produits de charme, aux produits liés au cochon, autant de produits qui heurtent les valeurs de ces pays. Donc toute la question, pour l'Occident, est de savoir jusqu'où nous acceptons d'influencer les valeurs des autres civilisations.

Sources : LE MONDE

Posté par Adriana Evangelizt

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