LA CIA ET LE LSD
De l'ergot de seigle au LSD... le périple d'un hallucinogène...

LE SAINT-GRAAL DES SERVICES SECRETS
San Francisco, 1955. Des prostituées, payées 100 dollars la nuit, lèvent des hommes dans les bars et les ramènent dans deux bordels financés par la CIA. Les clients se font servir à leur insu des boissons au puissant hallucinogène LSD, expérimenté à l'époque dans les milieux psychiatriques. Derrière des glaces sans tain, des agents des services secrets observent, photographient, se rincent l'oeil...
L'opération «Midnight Climax» était menée par George Hunter White, un vieux routier du Bureau des narcotiques embauché la nuit par la CIA, tandis que le jour, il chassait les dealers dans les rues de la ville. Elle s'inscrivait dans le cadre du programme secret «MK-Ultra» de la CIA, visant la mise au point d'agents chimiques et biologiques. Ces faits ont été confirmés en 1977 lors d'une enquête sur la CIA. Devant les sénateurs, le Dr Sidney Gottlieb, responsable de «MK-Ultra», justifia ces activités en invoquant «la guerre froide», rappellent les journalistes Martin A. Lee et Bruce Shlain dans l'ouvrage «LSD et CIA»1 .
En 1947 déjà, la marine avait développé le projet «Chatter» pour trouver un sérum de vérité. S'inspirant d'expériences médicales nazies, elle s'intéressa tout particulièrement à la mescaline, un alcaloïde produisant des hallucinations. De son côté, la CIA lança le programme «Bluebird», expérimentant des drogues pouvant provoquer «une modification exploitable de la personnalité». En 1951, l'opération prit le nom d'«Artichaut». C'est alors que les services secrets, qui avaient déjà passé en revue toute une pharmacopée de drogues, commencèrent à s'intéresser sérieusement au LSD.
Arme inhibitrice
Quand il évoque l'intérêt de la CIA pour son invention, le chimiste Albert Hofmann parle de «revers imprévus», en regard des objectifs thérapeutiques visés par Sandoz. La CIA et l'armée voulaient savoir si le LSD pouvait servir d'«arme inhibitrice non mortelle contre des ennemis», raconte-t-il dans un long entretien publié cette année2.
Les premières expériences de la CIA laissèrent penser que l'on avait trouvé le Saint-Graal de l'espionnage. Un employé, à qui l'on avait ordonné de ne pas livrer un secret militaire en donna tous les détails sous l'effet de l'hallucinogène. Mieux, il ne se souvint pas en avoir parlé ! Enthousiaste, la CIA lança alors, en 1953, son plus ambitieux programme concernant les drogues et la manipulation des cerveaux, le «MK-Ultra», qui se prolongea durant une décennie.
Nombreux cobayes
Le chercheur Hofmann s'en souvient: «Au cours de ces années, Sandoz produisit pour la CIA de grandes quantités de LSD. Il nous fut même demandé d'informer l'organisme américain à propos d'éventuels autres acquis significatifs qui nous auraient été commandés.» Il ajoute que la CIA avait diversifié ses recherches en impliquant l'armée et en finançant des institutions médicales, qui confièrent à des psychiatres l'étude de la substance. De nombreux tests furent faits sur des soldats et des civils nord-américains, sur des Cambodgiens et des Vietnamiens. D'autres expériences furent entreprises en Grand-Bretagne et en Norvège.
Aujourd'hui, la société Novartis, qui a absorbé Sandoz, se refuse à tout commentaire sur le sujet, prétextant que la substance n'a jamais été developpée jusqu'au stade du produit de vente. «Actuellement, Novartis ne produit pas de LSD», précise son porte-parole Bruno Hofer.
La CIA menait aussi ses expériences sur ses employés, parfois à leur insu. Il s'en est fallu de peu que quelques «rigolos» de l'opération MK-Ultra ne mettent du LSD dans le punch de Noël de l'agence. Dans un autre cas, durant l'opération «Artichaut», la plaisanterie tourna mal: elle se solda par la mort du scientifique Frank Olson (lire ci-dessous). Au début des années soixante, la CIA se tourna vers d'autres substances plus puissantes, offrant un intéressant pouvoir incapacitant.
«Beat generation»
Lorsque le LSD descendit dans la rue, devenant le catalyseur et le symbole de la contre-culture de la «beat generation», il fit peur au gouvernement qui l'interdit. Sandoz cessa de le produire mais l'hallucinogène se mit à proliférer sur le marché noir. Selon divers acteurs de l'époque, comme l'écrivain William Burroughs ou le professeur de psychologie Timothy Leary, cités dans «LSD et CIA»1, la vague d'acide des années soixante fut au moins en partie le fruit d'une manipulation de la CIA, qui fermait les yeux sur certains trafics en échange de renseignements, et comptait sur les drogues pour endormir la révolte.
Peu avant sa mort en 1980, l'ex-Beatles John Lennon a lancé: «N'oublions jamais de remercier la CIA et l'armée de nous avoir donné le LSD. Ils ont inventé le LSD pour contrôler ce qui était dans notre tête. Résultat: ils nous ont donné la liberté.» Ce n'était pas une boutade. PFY
1 «LSD et CIA - Quand l'Amérique était sous acide», Editions du Lézard, 1994.
2«LSD - Entretiens avec Albert Hofmann», Antonio Gnoli et Franco Volpi, Editions Payot, 2004. Ces entretiens ont été réalisés en 1997 et 1999.
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Où il est déjà question de Cheney et Rumsfeld... les manoeuvres ne datent donc pas d'aujourd'hui...
FRANK OLSON, L'HOMME QUI EN SAVAIT TROP
«L'accident le plus efficace, pour un assassinat simple, c'est une chute de 75 pieds (23 m) ou plus sur une surface dure.» Ce «bon conseil», Eric Olson l'a trouvé dans un manuel de la CIA de 1950. Les services secrets américains précisaient qu'«en général, il est nécessaire d'assommer ou de droguer le sujet avant de le pousser». C'est ce qui est vraisemblablement arrivé au Dr Frank Olson, le père d'Eric, durant la nuit du 28 novembre 1953. Ce scientifique, qui travaillait pour la division des opérations spéciales de l'armée américaine, où il développait des armes biologiques comme l'anthrax, est tombé du 13e étage de l'hôtel Statler Hilton à New York, alors qu'il était accompagné d'un agent de la CIA. L'enquête conclut rapidement à l'accident ou au suicide. Lorsqu'en 1975, le «Washington Post» révéla qu'un employé civil de l'armée avait été l'objet d'un test de LSD à son insu dans le cadre du programme «Artichaut» et que cela s'était mal terminé, la famille Olson sut qu'il s'agissait de Frank. Pour étouffer une nouvelle fois l'affaire, Donald Rumsfeld et Dick Cheney, déjà à la Maison-Blanche à l'époque, arrangèrent un entretien de conciliation avec le président Gerald Ford. La famille reçut une compensation financière. Selon la version officielle, Frank serait mort d'une dépression suicidaire neuf jours après l'expérience au LSD, alors qu'il était en traitement médical. Mais Eric n'était pas satisfait. Il fit son enquête et découvrit que son père avait été embrigadé dans la CIA, qu'il avait été le témoin d'interrogatoires brutaux en Allemagne l'année de son décès, et qu'il cherchait sérieusement à quitter les services secrets. Il aurait été tué parce qu'il en savait trop. En 1994, Eric obtint l'exhumation de son père. Le médecin légiste détermina que la victime avait été brutalisée avant sa chute. Une enquête fut rouverte en 1996... Ces détails, et bien d'autres, sont minutieusement racontés dans le documentaire «La CIA et le LSD - Nom de code Artichaut» d'Edmont Koch et Michael Wech. A voir ou à revoir dimanche et jeudi sur TSR2. PFY
Sources : LA LIBERTE CH
Posté par Adriana Evangelizt
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