HYPOCRISIE EUROPEENNE
La polémique déclenchée en Europe au sujet de l’utilisation par la CIA d’aéroports et de bases secrètes pour transporter et torturer de présumés terroristes menace-t-elle les relations transatlantiques ? Cela dépend de l’honnêteté dont feront preuve les gouvernements européens à propos de leur responsabilité individuelle dans cette affaire. Pour l’instant, les cris de protestation lancés un peu partout permettent plutôt de masquer leur entière complicité et leur soudaine indignation.
Au début de novembre, les médias américains ont documenté ce que tout le monde sait depuis les attentats du 11 septembre : les Américains, en étroite collaboration avec leurs alliés européens, asiatiques et moyen-orientaux, ont mis en place un vaste archipel de bases et de points d’appui servant au transport, à l’emprisonnement et à l’interrogation de présumés terroristes musulmans. L’aménagement de ces prisons, sous la seule surveillance des Américains, inaccessibles à toute supervision internationale, et la pratique des " redditions de prisonniers " (selon laquelle un État accepte qu’un autre s’occupe d’une personne dangereuse), étaient des mesures exceptionnelles en réponse à la nature singulière des événements de septembre 2001. À quelques exceptions près, tous les États ont accepté ce système et y ont collaboré.
D’où la surprise des Américains et de bien des observateurs face aux protestations frisant l’hypocrisie de certains gouvernements européens au sujet des prisons. À ce sujet, la palme de la veulerie revient à Franco Frattini, commissaire européen à la Justice. Ce monsieur menace de " sanctions sérieuses " les États européens ayant collaboré avec les États-Unis à la mise sur pied de prisons. Pourtant, lorsqu’il était ministre des Affaires étrangères de Sylvio Berlusconi, de 2002 à 2004, au moment où les activités de la CIA battaient leur plein, il n’a jamais élevé la voix. Il était aux premières loges pour applaudir à la guerre illégale et immorale contre l’Irak. Aujourd’hui, il pleurniche pour faire oublier son passé.
Mesures justifiées
Les mesures adoptées par Washington étaient justifiées, mais jusqu’à un certain point. Devant un terrorisme mondial déterminé à frapper par tous les moyens, le monde, et particulièrement les États-Unis, devaient se défendre. La secrétaire d’État Condoleezza Rice l’a rappelé lundi avant de quitter Washington pour l’Europe. Les " alliés coopèrent avec nous depuis le début et ils ont pris cette décision en toute connaissance de cause ", a-t-elle dit, au sujet des modalités d’arrestation et de transfert des prisonniers. Ce que les alliés ne savaient sans doute pas et ce que Condoleezza Rice refuse de commenter c’est la suite : les prisons sont devenues des zones de non-droit où les prisonniers peuvent y être parqués indéfiniment, sans possibilité de recevoir des visiteurs, y être torturés sur ordre express du président américain ou tout simplement disparaître physiquement dans une oubliette, comme au Moyen-Âge. Ce qui était prévu comme une mesure exceptionnelle s’est transformé en une mesure banale et permanente où le pire est devenu la norme. Et là, les Européens ont raison de protester.
Mensonges et faux-fuyants
Il est maintenant temps pour les Européens de remettre les pendules à l’heure et de fixer des paramètres à leur coopération avec les États-Unis dans la lutte au terrorisme. La pratique de la torture par les Américains, confirmée par le sénateur républicain John McCain, doit être la première ligne rouge tracée par les Européens et à ne pas franchir si la coopération doit se poursuivre.
De plus, pour obtenir la plus grande transparence sur cette question, les Européens ne peuvent se contenter des paroles de Condoleezza Rice sur le fait que les États-Unis ne torturent pas et n’expédient jamais de prisonniers chez des régimes tortionnaires, comme elle l’a si effrontément affirmé lundi. Maher Arar, citoyen canadien d’origine syrienne, a bel et bien été arrêté par les États-Unis et expédié en Syrie afin de permettre au régime de Damas d’en tirer des informations pour le bénéfice des services américains. Les mensonges colportés par cette administration et ses porte-parole- Bush, Cheney, Rice et Rumsfeld- sur les sévices à Abu Ghraib et à Guantanamo, sur l’utilisation par l’armée américaine d’armes chimiques et sur l’ampleur de la résistance en Irak doivent nous obliger à la plus rigoureuse vigilance quant aux demandes américaines.
Mme Rice fait de la lutte anti-terroriste la priorité numéro un de son pays et espère voir les autres suivre. La Commission américaine sur les événements du 11 septembre vient de jeter un démenti cinglant à cette affirmation. Dans son dernier rapport publié lundi, elle dresse un constat dévastateur sur la négligence dont fait preuve l’administration actuelle pour protéger les Américains d’attaques terroristes.
Les leaders occidentaux n’ont jamais été honnêtes au sujet de ce qui était ou non permissible dans la lutte au terrorisme. La présente controverse, les mensonges, les faux-fuyants, les tartuferies, discréditent au plus haut point le juste combat contre le terrorisme. Il est temps de remettre les choses à plat, de définir un cadre légal et politique robuste, mais respectueux des droits, et de parler franc avec l’opinion publique.
(1) Jocelyn Coulon est directeur du Réseau francophone de recherche sur les opérations de paix, affilié au Centre d’études et de recherches internationales de l’Université de Montréal. Il vient de publier le " Guide du maintien de la paix 2006 ", chez Athéna Éditions
Sources : CERIUM
Posté par Adriana Evangelizt