Parfum de guerre froide
Un excellent article qui démontre bien ce qu'il en est exactement de la main mise des Etats-Unis sur les pays de l'Est et pourquoi...
Parfum de guerre froide
par Tahar SELMI
«Il ne faut pas vendre la peau de l’ours avant de l’avoir tué». Ce dicton, probablement soviétique, le vice-président états-unien vient d’en vérifier la teneur (à ses dépens) en recevant, plein la figure, une volée de bois vert, administrée par l’homme de Moscou. Le carnassier de l’Oural n’est pas mort. Il reprend même de la force, sort ses griffes lacérantes et se fait menaçant.
Dans son discours à la nation, mercredi dernier, le maître du Kremlin n’a pas mâché ses mots pour stigmatiser, avec un sarcasme grinçant, le double-jeu des Etats-Unis qui s’octroient le droit d’ingérence dans les affaires intérieures des Etats, au nom des droits de l’Homme, mais qui piétinent ces mêmes droits lorsqu’il s’agit d’engranger des intérêts sordides, parfois très personnels. «Le camarade loup (les USA) mange et n’écoute personne, et oublie son pathos sur les droits de l’Homme», a ironisé Vladimir Poutine, faisant allusion à Dick Cheney qui a critiqué violemment la veille à Vilnius (capitale de la Lituanie), l’absence de démocratie en Russie et s’est envolé tout de suite après pour le Kazakhstan, nouvel Eldorado pétrolier, où il s’est bien gardé de critiquer le régime dictatorial du président Nizarbaïev. Une fois de plus, l’hypocrisie US éclate au grand jour et se fait prendre dans son propre piège.
Ce que reproche, en fait, Washington à Moscou c’est d’utiliser sa puissance économique renaissante à des fins stratégiques. L’héritière de l’URSS enregistre, en effet, pour la septième année consécutive une forte croissance, renforcée par des cours de pétrole toujours plus élevés. La géante Compagnie nationale russe «Gazprom» représente à elle seule un quart de la production mondiale et vaut désormais plus de 300 milliards de dollars en Bourse, dépassant toutes les grandes compagnies internationales. Jamais en Occident, pas même il y a une année, on n’aurait imaginé un tel renversement de situation dans une Russie qui a mordu la poussière. Rappelons-nous, en effet, le piteux état dans lequel pataugeait ce pays lorsqu’ Eltsine quitta le pouvoir, il y a six ans : un Etat étranglé par un surendettement incommensurable, où l’inflation atteignait le taux hallucinant de … 2.300 % (oui, vous avez bien lu : 2.300 %), une infrastructure de base en ruine faute de moyens financiers, un contexte social explosif où trois citoyens russes sur quatre vivaient en dessous du seuil de pauvreté, y compris d’illustres scientifiques et chercheurs, une corruption qui faisait rage dans tous les milieux, enfin une oligarchie puissante qui tenait entre les mains les rênes effectives du pouvoir. Une formidable aubaine, en somme, pour l’Occident, qui vit l’héritière de l’Union Soviétique s’écrouler du haut de son piédestal.
De ce gigantesque chaos, a émergé peu à peu une nouvelle Russie. Ingénieuse, entreprenante, sachant où elle va. Grâce, aujourd’hui, à l’important bond en avant, accompagné d’une cote de popularité qui frôle les 72%, alors que celle de George Bush, à 31%, n’a jamais été aussi basse, Vladimir Poutine se donne les moyens de ses ambitions : doter le pays des attributs de la puissance militaire et économique. «Il est prématuré de parler de la fin de la course aux armements. Elle s'accélère aujourd’hui», a-t-il souligné dans son discours, évoquant le «risque de prolifération de charges nucléaires de petite puissance» mais aussi l’apparition d’ «armes nucléaires dans l’espace». Le maître du Kremlin a justifié son objectif en prenant les Etats-Unis comme modèle : «Leur budget militaire est en valeur absolue 25 fois supérieur à celui de la Russie. Cela signifie que dans le domaine de la défense, leur maison est leur forteresse. Bravo. Bravo !».
Depuis quelque temps, le président Poutine ne fait plus mystère de sa détermination de restituer à son pays sa gloire d’antan, au moment même où des «menées insidieuses», téléguidées de l’extérieur, tentent d’achever l’encerclement de la Russie.
En l’espace d’une décennie, celle-ci a perdu les pays baltes, l’Ukraine, la Biélorussie, une partie prépondérante du Caucause et l’Asie Centrale, sans parler des anciens pays alliés de l’Europe de l’Est : Pologne, Hongrie, Tchèquie, Slovaquie, Roumanie, Bulgarie, Allemagne de l’Est, Géorgie qui, les uns après les autres, sont ou vont aller grossir les rangs de l’Otan et de l’Union Européenne, acculant le pays de Pierre Le Grand dans ses derniers retranchements.
En dépit des amabilités artificielles, exprimées de temps à autre par les dirigeants US envers Moscou, Washington poursuit méthodiquement son travail de sape afin d’empêcher la Russie de retrouver son rang de grande puissance, voire de la morceler. Le soutien systématique que les Etats-Unis apportent aux nationalismes d’Asie Centrale vise, à terme, à l’élimination de la présence russe dans la région et, d’abord, bien entendu, dans les pays riverains de la Mer Caspienne et de l’Iran.
Cette progression rampante vers les Etats «périphériques» de la Russie s’inscrit dans le cadre d’une féroce rivalité russo-américaine, axée principalement sur le contrôle des oléoducs qui traversent le Caucase.
La Mer Caspienne est, en effet, devenue un enjeu stratégique en raison de ses importantes réserves de pétrole. Des pays comme la Tchétchénie, l’Azerbaïdjan, le Kazakhstan, le Turkménistan sont de véritables «Koweït», dont les nappes pétrolières sont les plus riches du monde. Il y a plus d’un demi-siècle, déjà, Winston Churchill disait : «Si le pétrole est roi, la Caspienne est son trône».
Il faudra sans doute beaucoup de temps à la Russie pour remonter la pente et reconstituer sa puissance d’antan. Poutine se dit confiant d’y parvenir ; mais il entend reconstruire cette gloire sur de nouvelles bases. Car, il l’a dit à son arrivée au Kremlin : «Qui ne pleure pas l’URSS n’a pas de cœur. Qui veut la reconstituer comme elle était n’a pas de tête» …
Sources : Tunis Hebdo
Posté par Adriana Evangelizt