Le loup, l'agneau et Poutine
Le loup, l'agneau et Poutine
par Jacques Hubert-Rodier
Editorialiste de politique internationale aux « Echos ».
Cet éloignement est d'autant plus notable aujourd'hui qu'il avait été précédé par une période sans précédent de rapprochement au lendemain des attentats terroristes du 11 septembre 2001. Russes et Américains avaient utilisé pour décrire leur niveau de relation le terme de partenaire et même celui encore plus fort de « partenaire stratégique », soulignait un rapport récent du think tank américain « Council on Foreign Relations ». Même si, poursuivait ce rapport, les deux pays ont rarement agi « comme de véritables partenaires ». Leur coopération, lorsqu'elle avait lieu, a presque toujours porté sur des domaines étroits d'intérêt commun. A grands traits, les Américains passaient totalement l'éponge sur la brutale façon adoptée par les Russes pour traiter la question tchétchène, Moscou en revanche mettait une sourdine à ses critiques face à l'élargissement de l'Otan à l'Est en incluant notamment les trois républiques baltes, à l'abandon du traité ABM (antimissiles balistiques) par le président Bush et aux empiètements américains notamment au Caucase et en Asie centrale. Et les deux pays pouvaient ainsi afficher une détermination commune à lutter contre le terrorisme et les menaces de prolifération nucléaire.
La situation est aujourd'hui différente. La Russie, qui a perdu le statut de superpuissance après l'effondrement de l'Union soviétique, est en fait sur le retour et s'efforce aujourd'hui de gommer sa perte d'influence dans le monde sous Boris Eltsine. Du moins elle agit dans ce mouvement de balancier entre sa fascination pour l'Occident et sa répulsion. Ce qui rend difficile la lecture de ses choix de politique étrangère. Fondamentalement Vladimir Poutine est parvenu à regagner des marges de manoeuvre importantes sur la scène internationale. Ce gain n'a pas été seulement fait politiquement face à une Amérique dont le statut d'hyperpuissance, selon l'expression de l'ancien ministre français des Affaires étrangères Hubert Védrine, a été écorné par son aventure en Irak, ou encore face à une Union européenne en pleine crise institutionnelle. Mais aussi financièrement : la Russie a réduit sa dépendance à l'égard du monde extérieur, marquant ainsi une très nette rupture par rapport aux années Boris Eltsine. Le Club de Paris vient ainsi de donner un feu vert de principe à un remboursement par anticipation jusqu'à 22 milliards de dollars de dettes bilatérales de la dette de la Russie qui avait déjà repayé par anticipation en 2005 15 milliards. D'après Thomas Gomart, responsable du programme NEI (nouveaux Etats indépendants)/Russie à l'Ifri (Institut français des relations internationales), « le Kremlin devrait avoir honoré l'essentiel de ses échéances financières à l'horizon 2008-2010 ». Son redressement économique est spectaculaire : après un effondrement de près de 40 % de 1991 à 1999, le PIB aura connu une expansion cumulée à la fin de 2006 de 65 %, selon les estimations du Council on Foreign Relations. La flambée des prix énergétiques lui procure non seulement des rentrées financières mais aussi un moyen d'influence sur ses voisins comme l'Ukraine ou la Géorgie. Sur le plan intérieur, la prise d'otages de Beslan en 2004, revendiquée par le chef tchétchène Chamil Bassaiev et qui s'était soldée par la mort de 331 civils, a contribué à un durcissement et à un glissement supplémentaire vers une forte centralisation du pouvoir. L'affaire Ioukos et l'arrestation du président de la compagnie MikhaïlKhodorkovski qui purge une peine de huit ans de prison avaient déjà sonné l'alarme d'une dérive vers un régime plus autoritaire.
Ce retour d'une Russie plus forte passe aussi par un très complexe jeu vers l'Asie et par un rapprochement avec la Chine. L'année dernière, Moscou et Pékin ont entrepris leurs premiers exercices militaires conjoints qui avaient été interprétés comme un avertissement pour les Etats-Unis et le Japon du côté chinois et une manière du côté russe de réduire la pression ressentie en Europe de l'Est et en Asie centrale. De même la Russie souffle le chaud et le froid dans la crise avec l'Iran, prise entre sa volonté de maintenir son contrat de construction des centrales nucléaires civiles de Bouchehr et sa vraisemblable inquiétude de voir l'Iran se doter de l'arme atomique, ou encore entre son désir de jouer un rôle de premier plan dans la région et son souhait de ne pas couper les ponts avec les Américains et les Européens. A juste titre Washington s'inquiète des ventes de missiles russes air-sol à courte portée et de missiles à longue portée antiaériens à Téhéran.
Avant la fin de son deuxième et dernier mandat en 2008, Vladimir Poutine a certainement prouvé la capacité de rebond de la Russie. Cela dit, la Russie quinze ans après la dissolution de l'URSS connaît toujours une profonde crise d'identité et un besoin de reconnaissance. On prête à l'ancien secrétaire d'Etat américain Henry Kissinger, qui a rencontré à plusieurs reprises le dirigeant russe, apparemment pour sonder ses intentions pour le compte du président Bush, l'idée que face à ces paradoxes russes il faut « faire preuve de patience et de compréhension » avec le Kremlin sans céder sur les valeurs démocratiques. Il est vrai que ni les Etats-Unis ni l'Europe n'ont intérêt à voir ressurgir une division du monde en deux camps : celle qui verrait aujourd'hui un axe Washington-Londres-Paris face à un axe Moscou-Pékin. Une combinaison à laquelle pourraient s'ajouter New Dehli et Brasilia, ce « Bric » (Brésil, Russie, Inde et Chine) qui éclipserait dans le courant du XXIe siècle les « vieilles » puissances, européenne et américaine. Avec le risque toujours que, comme dans la fable, la raison du plus fort soit toujours la meilleure. Les Etats-Unis doivent résister à la tentation de suivre l'appel de certains néoconservateurs à boycotter le G8 de Saint-Pétersbourg et de se retrouver dans un dialogue à « 7 » (Etats-Unis, Japon, Allemagne, Grande-Bretagne, France, Italie et Canada). Même si Poutine n'est pas un « agneau ».