Voyage au sein de l'Amérique évangélique
Voyage au sein de l'Amérique évangélique
Les chrétiens évangéliques américains: pour George W. Bush, pour Mel Gibson et pour Israël
par Anne-Elisabeth Moutet
Ils sont de 50 à 70 millions de chrétiens américains se définissant comme "évangéliques", c'est-à-dire ayant fait personnellement l'expérience du retour à Dieu. Avec George W. Bush, lui même Méthodiste très touché lui-même par le courant évangélique – il a raconté comment il était "born again" ("re-né à la foi") à l'âge de 40 ans – ils ont fait voici trois ans leur entrée à la Maison-Blanche. La cause qui les meut avant toute autre? La défense d'Israël.
Le président, son ministre de la Justice John Ashcroft, sa conseillère pour la Sécurité Nationale Condoleezza Rice, le directeur de l'équipe qui écrit ses discours Mark Gerson, son conseiller politique Karl Rove, et bien d'autres, se définissent avant tout comme chrétiens. La lecture de la Bible est pour eux essentielle et fondatrice. Et ce sont eux, bien plus que les néo-conservateurs classiques de l'équipe Bush, qui soutiennent sans faille Israël à Washington : alors que Paul Wolfowitz se fait huer lors d'un meeting pro-israélien devant le Capitole en avril 2002 pour avoir osé proposer une solution passant par deux États côte à côte, israélien et palestinien, le président de la Chambre des Représentants, le Texan Tom DeLay mène, en compagnie des sénateurs Sam Brownback (R-Kansas) et Jim Inhofe (R-Oklahoma)le mouvement au Congrès qui s'oppose à la création d'un État palestinien.
On aurait pu croire que les remous autour du film de Mel Gibson, "La Passion du Christ" allaient porter un coup brutal à cette étonnante alliance, car les Protestants évangéliques américains se sont entichés de ce film très catholique (alors que la Conférence des évêques catholiques américains, au contraire, a pris ses distances.) Ce sont au contraire des rabbins et des intellectuels juifs que l'influente Christian Coalition du pasteur Pat Robertson, ou le Révérend Billy Graham appellent au secours du film. "Pourquoi laisse-t-on profaner la religion chrétienne dans des films comme "La Dernière Tentation du Christ" [de Martin Scorcese], en se retranchant derrière la "liberté artistique", pour ensuite faire un tel scandale autour de l'œuvre de Gibson, qui exprime la foi profonde de son réalisateur?" demande le rabbin Daniel Lapin, président de l'Association "Towards Tradition" (Vers la Tradition), lors de l'émission très écoutée de Pat Robertson, "The 700 Club". "Si on avait fait un film sur Martin Luther King dans le genre de "La Dernière Tentation...", il y aurait eu des levées de bouclier à travers le pays. On essaie de nous dresser les uns contre les autres. Mais les Juifs américains vivent depuis des siècles en harmonie avec leurs voisins chrétiens, et nous serons à vos côtés pour empêcher que l'on diffame votre religion." Dans des cercles conservateurs de la capitale, le film a été défendu par les intellectuels juifs Michael Horowitz et Michael Medved.
La défense d'Israël est ainsi devenue une questions capitale de politique intérieure. L'électorat juif, pour activiste qu'il soit, ne représente que 2 à 3% de l'électorat US. Les chrétiens évangéliques, eux, sont plus de 40%. Israël est au premier rang des préoccupations de cet électorat conservateur essentiel pour gagner au président un deuxième mandat en novembre prochain. "Le Président sait qu'il a remporté certains États comme le Tennessee ou l'Arkansas à quelques centaines de voix près aux dernières élections. Les électeurs qui font la différence sont nos partisans," m'expliquait ainsi il y a quelques mois Roberta Combs, présidente de la Christian Coalition. Une menace que Karl Rove, le gourou électoral génial de George W. Bush, prend très au sérieux. Ce sont les chrétiens évangéliques qui avaient contribué à la défaite de Jimmy Carter, pourtant lui-même un pasteur baptiste. Ce sont aussi eux qui ont fait défaut à George Bush père en 1992, déçus par sa politique jugée trop pro-arabe. (Rove, qui était dans l'équipe de Bush père, ne l'a pas oublié.) Les Évangéliques considèrent que la fondation d'Israël en 1948 constitue la réalisation d'une promesse biblique, et sont prêts à en faire la condition de leur vote.
La moindre hésitation de la Maison Blanche à soutenir Ariel Sharon les fait sortir en force, inondant l'exécutif d'emails comminatoires, et ils voient en Colin Powell et surtout dans les fonctionnaires arabisants du Département d'État des agents de l'Antéchrist. Le président du groupe républicain à, la Chambre, le Texan Dick Armey, déclare ainsi lors d'un débat télévisé qu'il se refuse à voir Israël abandonner le moindre pouce de terrain de la Rive Occidentale (la Cisjordanie) à un État palestinien. "Je n'ai rien contre l'établissement d'un État palestinien. Il y a des centaines de milliers de kilomètres carrés de terrain qui peuvent servir à cela dans les pays arabes. Ils ont la terre, les moyens, et l'opportunité d'y fonder un nouvel État." Mais cela voudrait dire que les Palestiniens des territoires seraient déplacés dans ce nouvel État, demande, stupéfait, le journaliste Chris Matthews. "Pourquoi pas ? La plupart des gens qui constituent aujourd'hui la population israélienne sont venus d'ailleurs. Les Palestiniens peuvent faire de même." Armey a retiré ses propos quelques jours plus tard, mais d'autres responsables chrétiens, tels le pasteur Jerry Falwell ou Janet Parshall, ont fait des remarques semblables.
D'abord surpris et même méfiants, les Juifs américains ont progressivement appris à travailler avec ces alliés inattendus. "Longtemps les Juifs américains ont vécu comme des Épiscopaliens tout en votant comme des Porto-Ricains," plaisante le journaliste Robert Kuttner. Traduction : portefeuille à droite mais bulletin de vote à gauche. Encore aujourd'hui, une large majorité des juifs votent démocrate – entre 60% et 80% suivant les scrutins – et financent largement plus ce parti que les Républicains. Pour les baby boomers qui ont fait leur premier apprentissage politique dans les années 60, les chevaux de bataille de la droite religieuse – contre l'avortement, la pornographie, la drogue – évoquent de vieux épouvantails. S'ajoutent des souvenirs vivaces de l'antisémitisme chrétien. Mais depuis les années Reagan, l'électorat juif glisse lentement à droite, et l'antisionisme viscéral des tenants du "politiquement correct" n'a fait qu'accélérer la tendance. "Les Juifs ne se sentent plus obligés de voter démocrate", constate Ronald Lauder, ex- président de la Conférence des Présidents d'Associations juives, dans le Wall Street Journal en juin dernier. "Au Congrès, les défenseurs les plus francs d'Israël viennent d'États où le vote juif est non-existant. Ils défendent Israël parce qu'ils estiment que c'est le seul choix moral possible."
"La Bible Belt Est La Ceinture De Sécurité De l'Amérique [The Bible Belt Is America's Safety Belt] : Pourquoi l'Holocauste Ne Peut Pas Arriver Ici," écrit en 1987 le rabbin américain d'origine viennoise Joshua O. Haberman dans la très sérieuse revue "Policy Review", un article séminal qui est toujours cité aujourd'hui. Haberman y explique que sa ville natale, berceau d'une civilisation subtile et brillante, qui donne au monde au tournant du siècle tout à la fois la psychanalyse et l'expressionisme, la Sécession et le modernisme, Freud, Zweig, Mahler, Klimt, Schiele, Schoenberg et tant d'autres, accueille trente ans plus tard Hitler dans un délire de joie. "Le climat intellectuel si sophistiqué de Vienne était dominé par un relativisme moral touchant au nihilisme, qui a laissé ses esprits désarmés face à l'appel de Hitler." Fuyant le nazisme pour l'Amérique, Haberman refait l'itinéraire de Tocqueville, et découvre l'armature, dans cette société en apparence plus simple – certains diraient "simpliste" – de principes moraux absolus, fondés dans une foi profonde vécue au quotidien. "Les gens que je rencontrais dans la rue, les magasins, les églises, étaient peut-être moins cultivés et subtils que leurs homologues viennois ; mais ils étaient aussi plus francs, plus ouverts, plus dignes de confiance... A Vienne j'étais sans cesse sur mes gardes, me demandant ce que cachait le masque de courtoisie avec lequel on m'accueillait ; tandis que la foi des gens que je rencontrais en Alabama, vécue simplement et renforcée à chaque étape de la société... les protégeait contre les excès de gouvernement qui mènent immanquablement au totalitarisme."
Le journaliste juif religieux Binyamin L. Jolkovsky, ancien du Wall Street Journal et fondateur du remarquable site www.jewishworldreview.com , qui réunit les éditorialistes les plus connus de la mouvance conservatrice américaine, juifs et chrétiens, déclare "J'ai souvent plus en commun avec un chrétien qui prend sa religion sérieusement qu'avec un juif laïc dont je ne partage aucune des valeurs." L'influent directeur du Weekly Standard à Washington, William Kristol, qui est le fils du grand intellectuel juif néo-conservateur Irving Kristol, est lié d'amitié depuis des années avec l'activiste républicain chrétien Gary Bauer, ancien candidat à la présidence, rencontré dans l'administration Reagan quand tous deux travaillaient au cabinet du ministre de l'Éducation William Bennett à essayer de restaurer une certaine discipline dans les classes des écoles publiques américaines. Mon soutien pour Israël, dit Bauer, est autant théologique qu'idéologique. "La Bible est très claire sur le pays de l'Alliance : Dieu a promis cette terre aux Juifs. Mais je considère aussi qu'Israël et les États-Unis sont des alliés mutuels et naturels dans le conflit qui oppose le fondamentalisme islamique aux démocraties occidentales." (La newsletter de Bauer, envoyée à quelques 100 000 destinataires dans tout le pays, plaide la cause d'Israël quotidiennement à l'Amérique profonde.)
Pour beaucoup d'évangéliques qui lisent la Bible littéralement, le retour des Juifs dans leur propre État est d'autant plus essentiel que c'est la première condition au retour du Christ, prévue dans le Livre des Révélations et les Thessaloniens. Alors seulement, selon un pasteur anglican du XIXème siècle, John Nelson Darby, les vrais croyants chrétiens seront rappelés physiquement à Dieu ("rapture", l'"enlèvement"), tandis que le reste de l'humanité assistera au terrible combat d'Armageddon (la vallée de Megiddo à Jérusalem) entre les Forces du Mal et celles du Bien. Une partie des Juifs reconnaîtra Jésus, et l'autre périra dans la conflagration finale. Théorie qui s'inscrit directement dans la longue histoire religieuse de la fondation des Etats-Unis : les pélerins du Mayflower s'identifiaient aux Hébreux recherchant la Terre Promise, et il y eut une discussion sérieuse au XVIIème siècle pour savoir si les Américains devaient abandonner la langue anglaise pour la remplacer par l'hébreu. [cité par Frédéric Encel dans le numéro d'octobre de Hérodote]
Les critiques juifs de l'alliance avec les évangéliques, comme le journaliste israélien Gershom Gorenberg, arguent naturellement que les chrétiens fondamentalistes n'aiment pas vraiment les juifs, ils les "instrumentalisent" pour obtenir leur propre salut. "Jusqu'ici," répond l'éditorialiste Jonah Goldberg, "on avait vu des chrétiens utiliser la Bible pour justifier les traitements les plus vils à l'égard des juifs. Pour une fois que des chrétiens pensent que la Bible leur commande d'aimer et de respecter les Juifs, je ne vais pas me plaindre. Quand au déroulement du Jugement Dernier, c'est Dieu qui décidera, et Il est plus compétent que nous."
C'est Menachem Begin qui, le premier, reconnaît toutes les possibilités de l'alliance avec les chrétiens américains. Dès son arrivée au pouvoir en 1977, il cultive Jerry Falwell, Billy Graham et Pat Robertson, les trois leaders les plus connus du militantisme évangélique ; décerne à Falwell le Prix Jabotinsky pour "services rendus à la cause d'Israël ;" et, selon une journaliste, lui offre même un jet privé de fabrication israélienne. Quand, en 1981, Israël détruit le réacteur nucléaire irakien Osirak, Begin appelle Jerry Falwell avant même d'avoir parlé à Reagan, et lui demande d'expliquer au public chrétien américain les raisons du bombardement.
Les réactions, même dans son propre parti, le Likoud, sont d'abord mitigées. Les fondamentalistes chrétiens seraient pro-israéliens mais antisémites, affirme-t-on. (Des années plus tard, des bandes magnétiques d'entretiens entre le président Nixon et le Révérend Billy Graham à la Maison Blanche en 1972 semblent justifier ces accusations : Nixon dresse une liste de tous les journaux et magazines "entièrement contrôlés par des juifs" – dont, évidemment, le Washington Post de Katharine Graham, née Meyer – et on entend Billy Graham en rajouter : "Si on ne trouve pas moyen de briser ce contrôle, le pays est fichu" ; Graham qui a aujourd'hui 83 ans, a présenté ses excuses : "J'ai eu tort. J'aurais dû le contredire." Les juifs conservateurs expliquent que ce qui était reproché aux Juifs des média, c'était d'être de gauche, pas vraiment d'être juifs.)
A son arrivée au pouvoir en mai 1977, Begin s'est en effet trouvé confronté à une crise : deux mois plus tôt, le président Carter s'est prononcé pour "les droits des Palestiniens, y compris celui à une terre." Sa main tendue aux évangéliques américains a un effet immédiat : des pleines pages de publicité paraissent immédiatement dans la plupart des journaux importants américains, déclarant "Le temps est venu pour les chrétiens évangéliques de réaffirmer leur foi en la prophétie biblique et dans le doit divin d'Israël à sa terre." Les placards font référence au rôle de l'Union soviétique (communiste et athée !) dans les résolutions de l'ONU. Ils sont financés par une organisation évangélique pro-sioniste, l'Institut de Jérusalem pour les Études de la Terre Sainte, et signés par un groupe de personnalités évangéliques. "Ils s'adressaient directement au coeur de l'électorat de Carter," explique Jerry Strober, un ancien de l'American Jewish Committee, pour qui cette campagne est la première manifestation significative de l'alliance entre chrétiens et israéliens. L'équipe de Begin est très réactive : lorsque qu'en 1980 l'influent pasteur Bailey Smith, président de la Convention des Baptistes du Sud, déclare lors d'un meeting évangélique de 15 000 personnes à Dallas "Dieu n'entend pas les prières des Juifs", on lui organise un voyage en Israël quelques semaines plus tard, à l'issue duquel Smith retire ses paroles.
Les résultats de cette cour assidue et réciproque ne se font pas attendre. En mars 1985, par exemple, Falwell promet dans un discours à l'Assemblée Rabbinique de Miami de "mobiliser 70 millions de chrétiens conservateurs pour Israël et contre l'antisémitisme." Surtout, il orchestre le rapprochement avec le très puissant sénateur Jesse Helms, président de la Commission des Affaires étrangères du Sénat : un "coup" politique dont les effets inestimables se font sentir encore aujourd'hui.
Reagan, élu en 1980, est discrètement mais fermement chrétien. Ses discours utilisent une imagerie biblique bien connue des prêcheurs évangélistes: il évoque, ainsi, fameusement, "cette cité radieuse sur la colline" pour décrire l'avenir des États-Unis. Et comme eux, il est très pro-israélien. Arrivent au pouvoir avec lui deux familles de pensée en apparence antinomiques, et qui pourtant vont créer la base de l'alliance judéochrétienne. D'une part, c'est le moment où les grand mouvements de la droite religieuse prennent leur importance : en réaction, bien sûr, aux excès des années 70, y compris la décision Roe v. Wade de la Cour Suprême de 1973 autorisant l'avortement au niveau fédéral (c'était jusqu'alors une décision laissée aux États) mais surtout à une tentative de l'Administration Carter en 1978 d'abolir les avantages fiscaux des écoles privées, ce qui décuple les adhésions à la "Christian Coalition" de Pat Robertson et à la "Moral Majority" de Jerry Falwell. Le vocabulaire politique de Reagan, soigneusement calibré, emprunte consciemment beaucoup au langage biblique. D'autre part, on assiste à l'apothéose des néo-conservateurs : souvent (mais pas tous) juifs, ces intellectuels venus de la gauche passent dans le camp républicain et fournissent l'armature idéologique et intellectuelle, ainsi qu'une partie de son cabinet, à Ronald Reagan. C'est le cas de l'universitaire Jeane Kirkpatrick, dont le président fait son ambassadeur aux Nations Unies après avoir lu un de ses articles dans "Commentary", la revue publiée par l'American Jewish Committee, haut-lieu du néoconservatisme sous l'autorité de son rédacteur en chef Norman Podhoretz, que Reagan appelle régulièrement au téléphone.
L'administration Reagan organisera régulièrement des séminaires pour ses soutiens dans la droite religieuse : pour y plancher, elle invite entre autres les groupes de pression juifs AIPAC (American Israel Public Affairs Committee) et AFSI (Americans For A Safe Israel). Même si Bush père, entouré de pétroliers texans dont les intérêts en Arabie saoudite le détachent d'Israël, interrompt cette pratique, les vicissitudes des Administrations successives n'arrêtent guère la lune de miel entre juifs et évangéliques. Bien au contraire, la nouvelle génération d'activistes chrétiens, qui n'a connu que cette alliance, s'y consacre sans arrières-pensées : un Ralph Reed, héritier de Pat Robertson à la Christian Coalition, et qui est aujourd'hui l'une des étoiles montantes du parti républicain, s'avoue lui-même choqué par les errements occasionnels d'hommes de la génération de Robertson ou Smith. Mais pour les chrétiens américains de moins de 50 ans, le soutien d'Israël est devenu un réflexe fondamental.
Cette étonnante relation est loin d'opérer à sens unique. Ce sont largement des activistes juifs qui ont par exemple aidé de façon décisive à remettre à l'ordre du jour politique à Washington le problème des persécutions contre les minorités chrétiennes. Ex-directeur juridique du Ministère du Budget de l'administration Reagan, Michael J. Horowitz se consacre depuis 1995 dans le cadre du Hudson Institute au sort de chrétiens persécutés, et parfois massacrés, dans des pays aussi divers que l'Arabie Saoudite, la Chine, l'Éthiopie, l'Égypte et en particulier le Soudan, où l'on estime que 700 000 chrétiens sont morts depuis 1989. "J'ai un argument imparable pour mobiliser l'attention des gens dont je fais le siège," explique-t-il. "Je leur dis 'Je suis Juif et je m'occupe de ces minorités chrétiennes, pourquoi est-ce que vous ne faites rien ?' " Un autre associé de Hudson, l'intellectuel conservateur Marshall Wittman, également juif, a travaillé plusieurs années comme lobbyiste pour la Christian Coalition.
"Plus généralement, les groupes chrétiens fondamentalistes tirent un avantage politique essentiel de la réorganisation de leur agenda autour d'Israël," explique un analyste de Washington. "Ils ont été créés il y a vingt ans, et ils s'essoufflaient. Combien de temps peut-on mobiliser les énergies sur des questions – l'avortement, la lutte contre le divorce ou la pornographie, la violence au cinéma – qu'on n'arrive pas à faire bouger d'un pouce ? Leurs troupes étaient découragées. Le combat pour Israël, dans le contexte général de la guerre contre le terrorisme et l'islamisme, et alors que la gauche est si violemment antisioniste, remobilise le pays profond. Je ne dis pas que c'est la seule raison, ou même la principale, de leur choix, mais il est impossible qu'ils ne s'en soient pas rendu compte."
En attendant, les initiatives se multiplient. L'Amitié Internationale Pour les Chrétiens et les Juifs, une organisation basée à Chicago et dirigée par le rabbin canadien Yechiel Eckstein, a par exemple collecté 60 millions de dollars pour Israël ces derniers 7 ans, largement auprès d'églises évangéliques. L'année dernière, un groupe de congrégations évangéliques américaines a collecté 2 millions de dollars pour aider 400 juifs américains et canadiens à faire leur aliyah. Les networks de chaînes de télévision chrétiennes US ont organisé plusieurs téléthons pour les victimes des attentats suicides au printemps dernier.
Et les organisations juives les plus méfiantes se sentent à présent obligées de tenir compte des préoccupations de ces nouveaux défenseurs : c'est ainsi qu'Abe Foxman, le président de l'Anti Defamation League, après sa première sortie contre le film de Mel Gibson, a considérablement atténué ses propos. "Ce n'est pas le film lui-même qui est antisémite," le plus enflammé des activistes juifs américains déclare après l'avoir enfin vu, "c'est la façon dont certains spectateurs pourraient le prendre. Mel Gibson m'a écrit une lettre pleine de considération. Je lui ai d'ailleurs toujours manifesté du respect." Le pire défaut que Foxman – qui a lui-même rencontré le Pape huit fois, et lui parle dans leur polonais natal – reproche aujourd'hui à Gibson, c'est sa "naïveté". (Paradoxalement, l'ex-collaborateur de Ronald Reagan William Safire, aujourd'hui éditorialiste vedette au New York Times, est beaucoup plus négatif sur le film.) L'étonnante alliance entre juifs et chrétiens fondamentalistes américains n'est pas près de se dissoudre.
© Anne-Elisabeth Moutet et Les Cahiers de l'Orient, 2004.
Sources : Moutet Live Journal
Posté par Adriana Evangelizt