Fukuyama lâche les néo-conservateurs

Publié le par Adriana Evangelizt

Politique étrangère américaine:

Fukuyama lâche les néo-conservateurs

Ria Novosti. Entretien exclusif avec l'auteur de "La fin de l'Histoire"



Francis Fukuyama, célèbre spécialiste américain des relations internationales, professeur à l'université Johns-Hopkins de Baltimore, a été révélé par son essai en 1989 sur "la fin de l'Histoire". Dans l'un de ses derniers livres, intitulé "Néo-conservateurs: l'Amérique à un carrefour", Fukuyama opère une critique du néo-conservatisme, dont les thèses sont considérées comme dominantes aux Etats-Unis.

Lors d'une visite à Kiev à l'occasion de la publication en russe de son livre "La confiance et la puissance. Vertus sociales et prospérité économique", il a accordé une interview au correspondant de RIA Novosti.

- Dans vos récentes publications, entre autres dans votre livre "Néoconservateurs: l'Amérique à un carrefour", vous critiquez le néo-conservatisme, notamment la thèse dite de la "puissance bienveillante" qui désigne le rôle que l'Amérique serait amenée à jouer dans l'arène internationale. Pensez-vous donc que les Etats-Unis doivent réviser leur politique extérieure, et si oui, quels changements vous apparaissent indispensables?

- Effectivement, dans ce livre j'écris que les Etats-Unis vont de plus en plus dans le sens de l'affirmation du puissant establishment militaire, ce qui veut dire que la politique américaine résout les problèmes sans la moindre coopération avec la plus grande part de la communauté internationale. Je pense que cela est tout bonnement irréaliste.

Une telle approche nous a déjà conduits à une guerre qui a coûté très cher. De mon point de vue, elle a juste fait empirer la situation au Proche-Orient. Je considère qu'il nous faut une politique étrangère beaucoup moins militarisée, qui recourra davantage à la "manière douce" en agissant par la voie de la diplomatie, des négociations, et donnera un exemple positif. Une politique qui sera beaucoup plus orientée vers la coopération avec les autres pays que sur la volonté de changer le monde par des méthodes trop ambitieuses.

- Dans vos dernières publications vous confirmez également la thèse que vous aviez vous-même énoncée selon laquelle la démocratie libérale et le capitalisme de marché seraient l'apogée de l'évolution de nos sociétés, et vous avancez également que la démocratie libérale est dans l'arène internationale le système dominant qui continue à s'étendre au monde entier. La propagation de la démocratie est l'une des priorités de la politique extérieure américaine. En Irak elle a donné lieu à une guerre civile. Où est le problème? Cela veut-il dire que les valeurs de la démocratie libérale ne seraient pas universelles ou bien que l'on s'est trompé de moyens dans la démocratisation de ce pays?

- Avant tout, les Etats-Unis n'ont pas envahi l'Irak au nom de la propagation de la démocratie. C'était une action motivée par la menace représentée par la présence d'armes de destruction massive, qui auraient pu être exploitées par des terroristes. Il s'est trouvé qu'il n'y avait pas d'ADM en Irak. Je pense que l'administration Bush s'est alors vue obligée de se tourner vers la question de la démocratie, puisque c'est la seule chose qui lui restait, c'était une véritable question de sécurité. Dans l'ensemble, je pense que la propagation de la démocratie par un renversement du pouvoir par la force n'est pas un moyen efficace. Il est bien plus simple d'y parvenir par le biais d'exemples positifs. La plupart des Etats ne deviendront pas démocratiques avant que n'apparaisse dans leurs sociétés une forte aspiration à la démocratie. En l'absence de cette aspiration, les Etats-Unis ne pourront jamais rien faire.

- Vous avez évoqué le problème de la lutte contre le terrorisme. Considérez-vous que le monde a fortement changé après la tragédie du 11 septembre? Quelle est votre position vis-à-vis de la guerre globale contre le terrorisme?

- Avant tout, il ne s'agit pas d'une seule guerre globale contre une seule organisation terroriste, plusieurs guerres sont menées. Le monde a changé en ce sens qu'il compte aujourd'hui beaucoup plus de "musulmans fâchés" qu'auparavant. Et ces tendances ont différentes sources et différentes doctrines. Certains de ces mouvements sont composés d'Arabes dont les agressions trouvent leurs racines dans des intérêts nationaux, comme par exemple en Irak.

Toutes ces tendances ne forment pas un mouvement unique, mais leur existence est tout de même relativement dangereuse. Les Britanniques et les Français, et plus généralement l'Europe occidentale, font face en ce moment à de nombreux problèmes avec leurs immigrés. Il s'agit d'un processus qui a continué à s'intensifier ces cinq dernières années et qu'il est difficile d'enrayer. Je pense que la guerre en Irak a dans une grande mesure permis à Oussama ben Laden de créer un piège pour le reste du monde. Il cherchait le moyen d'attirer l'attention sur cet islamisme pervers qui avait presque disparu à la fin des années 90. Et il a réussi à obliger les Etats-Unis à succomber à la tentation, ce qui a permis à ben Laden d'accroître son aura. Nous avons affaire à présent à un assez grand mouvement qui est difficile à aborder.

- Qu'est-ce qui est, selon vous, à l'origine de ce regain de l'activité terroriste?

- C'est une question difficile. L'important est que pour beaucoup la base de cette activité se trouve non pas au Proche-Orient mais en Europe. Si l'on prend les nombreuses personnes qui ont participé à des actes terroristes, on peut voir que nombre d'entre elles ne se trouvaient pas en Afghanistan, en Arabie saoudite ou au Pakistan, mais vivaient à Hambourg, Londres, Paris, Amsterdam ou autres villes européennes. Cela s'explique en partie par le fait que les gens qui immigrent du Proche-Orient vers l'Europe perdent leur identité et voient dans l'idéologie un moyen de la retrouver. Ce phénomène existe également au Proche-Orient où la mondialisation a comme partout marqué la société de façon particulière, ce qui, je pense, a exercé sur les gens une influence de ce genre.

Mais les problèmes internationaux actuels comme le conflit israélo-palestinien ou la situation en Irak ont aussi tout leur sens. Je pense que tous ces facteurs expliquent en grande partie ce regain.

- Quel rôle peut jouer l'ONU dans la lutte contre le terrorisme?

- Je ne suis pas sûr que l'ONU puisse jouer un rôle important dans la lutte contre le djihadisme. Il me semble qu'elle pourrait se rendre utile dans la situation autour du programme nucléaire iranien. Je pense que si nous avions eu une approche unique sur la question des sanctions, en particulier économiques, cela aurait pu faire changer la position de la partie iranienne.

- Que pensez-vous des conflits "gelés". Ne vous semble-t-il pas qu'il existe des doubles standards dans l'approche du règlement des conflits au Kosovo, en Transnistrie, en Abkhazie et en Ossétie du Sud? Plus particulièrement, lorsqu'il est question du Kosovo, on avance l'idée d'une "indépendance limitée", alors que s'agissant de l'Abkhazie, de l'Ossétie du Sud et de la Transnistrie il n'en est même pas question.

- Effectivement, il existe des doubles standards, parce que tous les séparatistes ne méritent pas d'être soutenus, c'est une évidence. Je ne commenterai pas ces conflits que vous avez cités, dans la mesure où je ne les suis pas assez assidument pour pouvoir me prononcer sur cette problématique.

Mais dans le fond je considère que les doubles standards sont nécessaires dans la mesure où il existe de nombreux mouvements séparatistes, y compris en Russie, qui ne méritent pas un soutien international.

- A Moscou, on considère l'élargissement de l'OTAN comme une menace pour la sécurité stratégique de la Russie. Qu'en pensez-vous?

- Je ne pense pas que ce processus représente une menace pour la sécurité stratégique de la Russie. Je considère que l'OTAN se présente comme un groupe de pays occidentaux qui s'en sortent bien sur le plan du développement économique, de la sécurité, et qui sont des Etats pacifiques.

- Quels sont les objectifs de votre visite actuelle en Ukraine et quel regard portez-vous dans l'ensemble sur les processus démocratiques en cours dans ce pays?

- J'ai été invité en Ukraine parce qu'un de mes livres y a été traduit en russe et publié. J'ai donné en outre deux conférences sur des questions plutôt économiques que politiques.

En ce qui concerne l'Ukraine, il me semble qu'elle se débrouille bien, elle possède une société civile très dynamique, et je pense que des processus positifs y sont en cours.

Sources : Ria Novosti

Posté par Adriana Evangelizt

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