Dans Grozny, sous la coupe des Kadirovtsi
Dans Grozny, sous la coupe des Kadirovtsi
Par James Kilner
GROZNY, Russie (Reuters) - Ils sont quatre. Barbus, en uniforme noir, armés de Kalachnikov. Avec l'arrogance et la confiance des vainqueurs, ils ordonnent à un véhicule de l'armée russe de se garer. Contrôle d'identité dans le centre de Grozny.
Les quatre hommes appartiennent aux Kadirovtsi, une force de sécurité contrôlée par Ramzan Kadirov, le jeune Premier ministre qui gouverne la Tchétchénie avec le soutien de Moscou.
Pour l'essentiel, les membres de cette unité particulière sont d'anciens séparatistes qui ont combattu l'armée russe durant les guerres d'indépendance de la petite république caucasienne.
Le premier conflit, entre 1994 et 1996, s'est achevé par la signature d'un traité de paix accordant une indépendance de facto à la Tchétchénie. En 1999, alors Premier ministre, Vladimir Poutine renvoie l'armée dans la province.
Sept ans plus tard, Moscou tient à démontrer que l'ordre a été rétabli.
La politique de Poutine en Tchétchénie, explique-t-on dans son entourage, consiste à sous-traiter la lutte contre les séparatistes à de puissants chefs locaux pour permettre un désengagement graduel de la présence militaire russe en Tchétchénie (actuellement 40.000 soldats).
Dans cette optique, le clan Kadirov est son arme privilégiée.
Mais les Kadirovtsi chargés de la circulation dans les rues défoncées de Grozny ne jurent allégeance qu'à un seul homme: Ramzan Kadirov.
A 30 ans, ce dernier est devenu le principal acteur de la scène tchétchène à la mort de son père, Akhmad, tué dans un attentat à la bombe en mai 2004. Ce dignitaire musulman issu de la direction séparatiste s'était rallié aux Russes lors de la deuxième guerre de Tchétchénie. Son fils perpétue la tradition.
Aujourd'hui, il contrôle plusieurs centaines de combattants à sa solde qui, avec la bénédiction du Kremlin, imposent l'ordre public au côté d'une force de police que Kadirov, en sa qualité de Premier ministre, dirige également.
ENLÈVEMENTS ET EXACTIONS
"Des bandits, des bandits dangereux et sans éducation", siffle entre ses dents l'un des soldats des forces spéciales russes dont le véhicule est bloqué par les quatre Kadirovtsi.
Mais les Russes obtempèrent.
Parce qu'ils combattent les rebelles, les Kadirovtsi, souvent de jeunes musulmans fervents, sont considérés par de nombreux Tchétchènes comme les garants de leur sécurité. Bien plus que les forces officielles de sécurité.
Mais les associations de défense des droits de l'homme disent qu'ils sont impliqués dans des enlèvements, des extorsions, des exécutions sommaires.
"Nous sommes très préoccupés par les allégations continuelles d'atteintes aux droits de l'homme, de détentions arbitraires, de torture et de disparition", dit Victoria Webb, porte-parole d'Amnesty International.
Après l'assassinat de la journaliste Anna Politkovskaïa, le 9 octobre à Moscou, son journal, la Novaïa Gazeta, a affirmé que le meurtre était lié à Kadirov. Soit pour réduire au silence une journaliste qui multipliait les articles sur la Tchétchénie; soit pour discréditer le Premier ministre tchétchène. Politkovskaïa aurait dans ce cas été la cible d'adversaires de Kadirov.
Lequel dément toute implication dans l'assassinat.
LES STIGMATES DE LA GUERRE
Un calme tendu prévaut ces derniers temps dans Grozny. Des passants déambulent sur la principale artère de la ville, reconstruite depuis peu. Sur les côtés de la rue, des publicités vantent des téléphones mobiles, des boutiques restent ouvertes après la tombée de la nuit et le chantier de l'aéroport civil progresse.
"La situation est bien meilleure aujourd'hui, on peut s'asseoir et se détendre sur les bancs publics", raconte Taïssa Rsigiraïeva, une adolescente de 16 ans rencontrée sur la place Kadirov, un nouvel espace urbain qu'orne une statue d'Akhmad Kadirov.
Au Collège technique N°6, récemment réaménagé, une trentaine de jeunes en veste blanche viennent de commencer une formation médicale de base. Dans une autre salle de l'établissement, des adolescentes apprennent la coiffure. La population de Grozny, expliquent-elles, est en manque d'esthéticiennes et de coiffeurs.
Mais derrière ces améliorations, le chômage frappe toujours quelque 80% de la population et les cicatrices de la guerre sont loin d'être refermées.
Dès que l'on s'écarte de l'artère principale, on retrouve les rues défoncées. Les immeubles délabrés portent toujours les stigmates du conflit: impacts de balles, béances des explosions d'obus. Des champs cultivables sont en jachère.
Et les attaques rebelles n'ont pas cessé. Le 21 septembre, cinq policiers des forces du ministère russe de l'Intérieur ont été abattus à un carrefour.
Recevant dans son bureau orné des portraits de Poutine et d'Akhmad Kadirov, le président tchétchène Alou Alkhanov explique que l'aide financière débloquée par Moscou ne suffit pas. "Pendant la période dure, dit-il, notre industrie a été détruite à 100% et nos structures sociales à 80%."
Sources : La Tribune
Posté par Adriana Evangelizt