La chute de Velociraptor
Paul Wolfowitz
La chute de Velociraptor
par Jean-Gabriel Fredet
Faucon devenu colombe, cet idéologue néoconservateur converti en Mère Teresa paie son obstination à imposer sa vision de la démocratie.
Comme si son sort était déjà scellé, la presse britannique, qui a mené la charge, a déjà rédigé sa nécro : «L'avenir de la lutte contre la pauvreté compte plus que le sort d'un homme.» Paul Wolfowitz peut bien jurer qu'il ne démissionnera pas tant que son conseil d'administration ne l'aura pas démis de ses fonctions, les jours du président de la Banque mondiale sont comptés. Animé de grands sentiments mais trop orgueilleux pour s'inquiéter de leur impact réel, altruiste mais autiste, le coeur en bandoulière mais intraitable sur sa façon de le prouver, « Wolfie », l'homme qui voulait réaliser par la paix ce que la guerre lui a refusé, va devoir s'effacer, victime d'un fait divers à son image, qu'il a d'ailleurs lui-même fomenté. «En violant les normes qu'il avait lui-même établies à la Banque mondiale pour promouvoir une bonne gouvernance et éradiquer la corruption, Paul a terni sa croisade. Son maintien aux commandes compromet la réputation de la Banque. Il doit partir», explique un familier du sérail. Le crime de l'ancien numéro deux du Pentagone, parachuté en juin 2005 au chevet des pays en voie de développement ? Une banale histoire d'amour qui tourne au mauvais roman, avec mensonge, trafic d'influence et népotisme.
Tout commence par un sans-faute. Quant il arrive dans l'imposant building de Pennsylvania Avenue, à quelques encablures de la Maison-Blanche, l'ancien second de Donald Rumsfeld à la Défense respecte scrupuleusement le code en vigueur à la Banque mondiale, qui interdit toute liaison entre un employé et un supérieur. Paul Wolfowitz vit avec Shaha Ali Riza, citoyenne britannique d'origine libyenne, responsable de la communication du département Moyen-Orient de la Banque. Il déclare au comité éthique ce « conflit d'intérêt ». Puis, sur les conseils de ses administrateurs, il obtient pour sa girl friend un détachement au Département d'Etat, où il a travaillé naguère comme ambassadeur en Indonésie. Tout va bien ? Non. Les employés de la Banque vont apprendre que sur injonction de leur président, le DRH a fait en sorte que Shaha Riza soit payée, sur le budget de la Banque, un salaire plus élevé que celui de la secrétaire d'Etat Condi Rice. Avec un droit à l'avancement jusqu'au grade de vice-président. Des privilèges d'autant plus aberrants qu'ils n'ont jamais reçu, malgré ce que prétend Wolfie, l'aval du comité éthique, et dont la révélation déclenche aussitôt une révolte contre ce néoconservatisme qu'il incarne plus que jamais.
Retour sur un curieux background. Né dans une famille new-yorkaise d'immigrés juifs polonais, Paul Wolfowitz a longtemps hésité entre les maths et la science politique. De Leo Strauss, son professeur à Chicago, il a, selon l'historien Sébastien Fath, «emprunté une conception musclée de la démocratie, où lamenace interne ou externe peut conduire à subordonner les droits individuels à l'exercice de valeurs intransigeantes». D'Albert Wohlstetter, théoricien de la prolifération nucléaire, il a pris le goût de la dialectique, de l'oblique. D'où chez ce faucon, champion d'un combat des « bons » contre les « mauvais » (en gros les démocrates libéraux), la pratique du «mensonge tactique,inévitable» pour imposer ou pour soutenir la démocratie. Travaux pratiques d'abord au Département d'Etat puis au Pentagone, où Wolfie développe une méfiance vis-à-vis de la dictature irakienne qui le conduira à prôner son remplacement par une démocratie exportée par des missionnaires bottés. Sans états d'âme puisque, dans un entretien à « Vanity Fair », il reconnaît que les armes de destruction massives irakiennes, censées menacer l'Occident,«constituaient le meilleur prétexte pour intervenir».
Le désastre irakien, l'échec de cette guerre préventive unilatéralement décidée par l'Amérique allaient-ils calmer ses ardeurs ? Pas le moins du monde. A la Banque mondiale, où Robert McNamara s'était installé pour « expier » son engagement vietnamien, Paul Wolfowitz veut continuer son combat d'une autre manière. Seuls les codes ont changé : Wolfie ne parle plus de combat pour la démocratie mais de lutte contre la corruption, de bataille pour une meilleure governance. Oubliant que la charte de l'institution interdit de s'immiscer dans la politique des pays aidés, il suspend les prêts de la Banque à son appréciation souveraine, unilatérale, des « bons » et des « mauvais » gouvernements. Court-circuités, les personnels de la Banque doivent se soumettre ou se démettre. L'Agence multilatérale agit comme si elle n'était responsable que devant le Congrès américain. Et tant pis si les populations privées, au nom de la morale, de l'accès à l'éducation ou aux soins contre le sida en font les frais.
Mais trop, c'est trop. Avec l'affaire Riza, qui fait apparaître les contradictions de leur président, les personnels tiennent leur revanche sur Paul Wolfowitz. Leur vote de défiance sonne le glas de « Velociraptor », hanté par une certaine idée du bien mais incapable de l'assumer sereinement. Après la démission forcée de Donald Rumsfeld du Pentagone, l'adieu du faucon John Bolton, ambassadeur très controversé des Etats-Unis à l'ONU, le retrait piteux de Peter Smith, sous-directeur de l'Unesco pour l'éducation, et la chute de Richard Perle, le prince des ténèbres, englouti dans les profondeurs de l'affairisme, la légion néoconservatrice est en déroute.
Ses dates
1943. Naissance à Brooklyn.
1986. Ambassadeur en Indonésie.
2001. Sous-secrétaire à la Défense.
2005. Président de la Banque mondiale.
Sources Nouvel Observateur
Posté par Adriana Evangelizt