Les nouveaux empereurs

Publié le par Adriana Evangelizt

Les nouveaux empereurs

par Norman Thiérault

Les règles économiques, et non les orientations politiques, régissent la planète. L'avenir de l'humanité est-il décrété par les décisions qui sont prises dans les conseils d'administration?


Même Arnold, en Californie, la star de films de série B devenue gouverneur de l'État le plus riche du monde, l'a dit à ces grandes compagnies qui ont longtemps symbolisé la grandeur et la richesse de la mythique Amérique: «Ce que nous faisons, en imposant des normes strictes à GM et à Ford, est fait pour leur indiquer la seule voie qui garantit leur survie.»

Boutade ou justification d'une stratégie imposée par l'électorat à ce propriétaire de première génération de Hummer, cela est à voir. Mais toujours est-il que le message est clair: une conscience écologique devient de plus en plus la norme dans la gestion des entreprises.

Plus près de nous, un geste de même nature a démontré que les méthodes traditionnelles ne tenaient plus. Quand le Fonds de solidarité FTQ a dû admettre que l'entreprise Gildan avait non seulement des pratiques jugées inappropriées, mais aussi se montrait nettement antisyndicale, alors la décision fut prise: on retirait ses fonds, quitte à laisser à d'autres la responsabilité d'investir dans cette entreprise où la recherche de profits était la principale motivation.

Et serions-nous américains qu'on serait en droit de se demander si la guerre en Irak n'a pas eu lieu parce que des conseils d'administration ont décrété quelque part que les revenus pétroliers seraient mieux assurés s'il était possible d'intervenir directement dans le contrôle de la production, tout en ajoutant que, pour les profits, les guerres sont toujours des actions financièrement rentables. Et Halliburton, cette compagnie autrefois administrée par un faucon devenu vice-président, déménage aujourd'hui son siège social en Arabie saoudite, loin des zones de réveil des consciences, et loin surtout des zones d'enquête potentielle pour évaluer des agissements passés.

Respectabilité oblige

Dans le monde capitaliste, on le sait, les entreprises font la loi. Elles seraient dites responsables, capables de s'autoréguler et seules garantes du bien collectif. Mais même leurs plus ardents défenseurs ont dû admettre ce que l'histoire récente a démontré, soit que la recherche de profit a permis plus d'un abus. Combien l'échec il y a 25 ans des «Savings & Loans», ces banques qui courtisaient des promoteurs audacieux, parfois véreux, a-t-il en fait coûté au Trésor américain? Plus récemment, les malversations comptables des Enron et consorts ont démontré que les outils de contrôle que sont les rapports financiers et les états vérifiés pouvaient être aménagés de façon à tromper et le public et l'actionnaire non initié.

Et une mauvaise image n'est pas rentable. Ainsi, les grandes entreprises, comprenant qu'il en va de leur survie, pressent-elles maintenant les divers gouvernements d'adopter des positions responsables, que ce soit au regard de l'environnement ou d'un développement planifié ainsi qu'en tenant compte des changements climatiques et en protégeant les ressources. Comme l'a déjà dit Henri-Paul Rousseau, de la Caisse de dépôt et placement, «si nous voulons faire en sorte qu'un investissement soit encore rentable dans 30, voire 50 ans, il faut s'assurer que des travailleurs soient toujours en santé, que les ressources soient toujours disponibles et que le climat politique permette encore l'activité économique».

Actions planétaires

Dans le climat politique actuel, les dirigeants des grandes entreprises sont devenus les meneurs du jeu planétaire. L'argent, qui est leur outil premier, assure la réélection des gouvernements. La publicité, la voie par laquelle ils s'expriment, établit que l'économie est le premier critère d'évaluation de la santé de toute société. Et surtout, l'enrichissement de quelques-uns, assuré par le besoin de consommation de tous, accorderait en retour un mieux-être, défini par l'abondance des biens accessibles.

Dans un monde où l'avenir est incertain, où la solidarité a été remplacée par la réussite individuelle, quand les projets de retraite déterminent le présent, qui pense à son avenir considère normal que les investissements maintenant faits soient demain manifestement rentables. Donc, on veut que les compagnies soient performantes et les taux de rentabilité, à la hausse. Et de magasiner alors pour trouver les fonds les plus rentables.

Au Québec, si la loi de l'impôt ne garantissait pas un fort retour pour les sommes investies dans les fonds des travailleurs, combien de centaines de milliers d'investisseurs s'y retrouveraient toujours inscrits s'il y avait modification des règles? Et ce, indépendamment du fait que ces investissements garantissent ici des emplois et des activités tant en région que dans la métropole et la capitale.

Transformation des pratiques

Considérant les abus récents, plus d'un a compris les dangers que peut générer le capitalisme sauvage. Des actionnaires, représentant le plus souvent des personnes morales car rares sont les «Robin des banques» ou les financiers à la conscience sociale démontrée, se lèvent dans les assemblées pour demander que cesse la collusion entre les conseils d'administration et les gestionnaires, pour que les états financiers soient explicites à propos des événements qui sont sources de richesse, et pour exiger que l'entreprise où ils investissent ait le souci du bien collectif, et non de la seule recherche d'un profit immédiat.

Dans le climat actuel, par ces moyens seulement serait assuré l'avenir de la libre entreprise. On voit donc les Wal-Mart tenter de donner une meilleure image de leur action, les McDo se plaindre que l'on utilise des expressions comme «McJobs», et des pétrolières tenter d'établir que leur activité est source de profits pour les États (ce à quoi, sur ce dernier point, l'Alberta acquiesce).

À aller trop loin, les grandes entreprises ont ainsi entraîné un éveil des consciences. Car les actions citoyennes ont fait la preuve, leur propos s'appuyant sur des recherches explicites, que les ressources, humaines et naturelles, ne sont pas éternellement renouvelables ou remplaçables. Même, un jour, les nouvelles économies, la chinoise en tête, comprendront que la limite d'une expansion démesurée est vite atteinte.

Sources Le Devoir

Posté par Adriana Evangelizt

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