LA REPRESSION PAR LA PRISON
L`Etat pénal modèle pour une nouvelle gestion de la misère
par Virginie Poyetton
CONFÉRENCE Invité à Genève à un débat sur «La mondialisation de la tolérance zéro» LoÏc Wacquant sociologue et collaborateur au «Monde diplomatique» livre ses craintes face à l`avènement d`un Etat pénal répressif aux dépens d`un Etat social renforcé. Critique de la politique du tout-criminel.
«Violences urbaines» «quartiers sensibles» «incivilités» «délinquance juvénile». Le langage banalisé des institutions politiques et des médias ouvre la voie au nouveau discours sécuritaire américain plus scientifiquement intitulé «la politique de la tolérance zéro». Cette théorie est basée sur le principe du «Qui ne vole pas un oeuuf ne volera pas un boeuuf» et vise à l`élimination pure et simple de la petite délinquance. Un accroissement significatif de la qualité de vie américaine passerait donc par un nettoyage systématique des rues new-yorkaises de tout ce qu`elles comptent de mendiants de sans-abri et de petits criminels.
Le raisonnement est elliptique mais porteur. Dans sa présentation mardi soir à la Maison des associations LoÏc Wacquant sociologue à l`Université de Berkeley démontre comment le discours dominant américain prétend réprimer la grande criminalité en s`attaquant aux petits délits. Comment la lutte contre la criminalité n`admettra plus aucune tolérance.
CRIMES ET CHÂTIMENTS
Porteurs de ce nouveau modèle de politique sécuritaire les Etats-Unis s`érigent en exemple de système pénitentiaire. Deux millions de détenus dont un million pour petites infractions (une multiplication par cinq en vingt-cinq ans). Près de 300 000 établissements pénitentiaires. Davantage de gardiens de prison en Californie que de travailleurs sociaux. Huit pour cent du marché carcéral privatisé (15 firmes cotées en bourse). En cinquante ans une inversion des proportions des populations ethniques de 70% de blancs à 70% de noirs et de latinos. En résumé le plus fort taux d`incarcérations au monde.
Ce tournant sécuritaire de la politique américaine ne date pas d`hier. Au dire du sociologue deux facteurs se sont conjugués dans les années quatre-vingt pour préparer le terrain à une nouvelle politique répressive à outrance: l`arrivée de Rudolph Giuliani à la mairie de New York et une forte baisse de la criminalité.
La politique du nouveau maire fondée sur une répression systématique de la misère apparaît alors comme le facteur déterminant de la diminution des infractions. Progressivement avec l`aide des think tanks instituts de conseils véritables machines à propagande «scientifisantes» le maire ancrera cette fausse causalité dans l`opinion publique. Fort d`un soutien populaire important le maire pourra facilement assurer la transition d`un Etat social vers un Etat policier et pénal.
ÉTAT DARWINISTE
A travers une analyse plus pointue il devient pourtant évident que le lien entre criminalité et répression qui appuie tout le discours sécuritaire de Rudolph Giuliani est un raccourci. La baisse du taux de criminalité avait débuté plus de trois ans avant son arrivée à la tête de New York. Mais surtout il n`existe aucune corrélation directe entre l`augmentation de l`activité policière et la régression de la criminalité. Paradoxalement une politique répressive crée plutôt un effet inverse. Imaginons que cent dealers soient arrêtés en ville de New York. Le jour suivant la demande de drogue n`aura pas changé et cent nouveaux dealers remplaceront les détenus. Avec moins d`expérience et une plus grande désorganisation susceptible de faire exploser la violence.
Pour LoÏc Wacquant l`implantation et la banalisation d`une politique carcérale telle que la propose Rudolph Giuliani doivent être considérées comme l`enjeu principal de la nouvelle démocratie américaine. La dérégulation de l`économie la précarisation du salariat la réduction des protections sociales conséquences d`un libéralisme économique absolu doivent être compensées par un filet de sécurité étatique. Mais dans le nouvel Etat darwiniste américain où chaque homme est un loup pour son semblable la réponse donnée par le gouvernement s`oriente vers un discours sécuritaire et non social.
LA VOIE EUROPÉENNE
Il serait pourtant illusoire de croire que l`exception européenne vivra. Les gouvernements de gauche européens en perte de légitimité voient en la nouvelle politique pénale le sauveur de la débâcle de la gauche. Du point de vue politique elle permet de compenser un déficit croissant de légitimité politique face à la nouvelle donne économique. Les partis dits de gauche peuvent ainsi éviter la question gênante de la protection sociale en répondant par la protection policière. Du point de vue économique la politique sécuritaire permet également d`asseoir le salariat précaire (plutôt que de le combattre) en augmentant le coût social et professionnel d`une déviance.
Pour LoÏc Wacquant l`avenir des politiques gouvernementales européennes se dessine en une double intensification du traitement social et pénal. On ne risque pas véritablement un basculement de l`Etat social vers un Etat pénal comme actuellement aux Etats-Unis mais plutôt une infiltration de l`appareil répressif au coeuur du tissu social. Les thèses défendues actuellement dans le domaine de la lutte contre la violence à l`école laissent entrevoir cette utilisation pernicieuse du milieu social pour développer des pratiques para-policières. Au terme de son exposé le sociologue reste pourtant formel: même si la pratique européenne évolue vers le modèle répressif américain l`avènement de l`Etat pénal n`est pas une fatalité mais une donne politique évitable.
Sources : LE COURRIER
Posté par Adriana EVANGELIZT