La Guerre contre la Vérité - 1ère partie

Publié le par Adriana Evangelizt

A l'heure où l'on parle tant de ben Laden, des Talibans et de l'Iran, nous vous offrons le premier chapitre d'un livre qui se lit un peu comme un thriller et qui narre comment les Etats-Unis ont armé les moudjahidines pour l'Afghanistan, les entraînant par milliers aux USA, l'arrivée de Ben Laden, l'alliance avec l'Iran pour ensuite se débarrasser des Talibans qui auront reçu des milliards dans l'espoir qu'ils laissent passer un... pipeline. Il y est aussi question des travaux gigantesques pour creuser les montagnes de Tora-Bora où Ben Laden fit venir les ingénieurs de son père, le tout financé par la CIA... Mais tout commence à... Jérusalem.

Vu la longueur du chapitre, il est découpé en plusieurs parties que nous posons à la suite...

 

La Guerre contre la vérité 1


11 Septembre, désinformation et anatomie du terrorisme

par Nafeez Mosaddeq Ahmed

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Traduit de l'anglais par Monique Arav et Kiersten Weeks

 

1ère partie

GÉOPOLITIQUE DU TERRORISME


Ce chapitre introductif s’efforce de décrire les circonstances politiques et historiques dans lesquelles sont intervenus les attentats du 11 Septembre. Nous nous proposons d’aider à comprendre toute la gamme des politiques étrangères mises en place par les États-Unis envers des États amis ou hostiles, vis-à-vis du terrorisme international, tant à notre époque que par le passé, politiques qui sont essentiellement le fruit de préoccupations de sécurité nationale. Les plus importants parmi ces États font l’objet de politiques américaines ambiguës en matière de sécurité. L’étude portera également sur les conséquences de ces politiques sur les opérations menées par des réseaux terroristes internationaux (en particulier al-Qaida) et sur les États qui protègent et/ou répriment ces réseaux, ainsi que les rapports réels et/ou potentiels de ces conséquences avec le 11 Septembre.

1.


L’AFGHANISTAN ET LE “TERRORISME INTERNATIONAL”


Chacun sait que les racines du terrorisme international contemporain viennent de l’Afghanistan, théâtre de conflits majeurs pendant la guerre froide lorsque les États-Unis soutenaient les moudjahidin afghans qui tentaient de repousser l’occupation de leur pays par l’URSS. Certaines factions rebelles afghanes soutenues par les États-Unis ont ainsi fini par contribuer à la création d’un réseau international de terroristes formés par la CIA et unis sous la bannière “al-Qaida” d’Oussama ben Laden. Certes, ce lien historique entre la politique étrangère américaine et occidentale et la généralisation actuelle du terrorisme international est souvent reconnu ; il n’en demeure pas moins que son déroulement réel est rarement compris,
et ses ramifications contemporaines largement méconnues. En réalité, l’implication de l’Occident en Afghanistan pendant la guerre froide n’a fait que marquer le début d’une relation qui s’est épanouie bien après la fin de l’Union soviétique, et ce malgré les massacres qui s’en sont suivis. Toutefois, pour prendre la mesure des liens étroits qui unissent le terrorisme international à la politique étrangère américaine et occidentale, il convient d’examiner avec précision l’évolution de cette relation complexe dès son origine dans un pays meurtri par la guerre.


L’IDÉOLOGIE DU “TERRORISME INTERNATIONAL”


À l’été 1979, un groupe d’élites puissantes venues de différents pays se réunit à Jérusalem lors d’une conférence internationale visant à promouvoir et exploiter l’idée du “terrorisme international”. Cette enceinte, officiellement intitulée Conférence de Jérusalem sur le terrorisme international (ci-après “CJTI”), avait été organisée pour le compte de l’Institut Jonathan par Benyamin Netanyahou, alors ministre des Finances israélien. Cet institut avait été fondé à la mémoire du frère de Benyamin Netanyahou, le lieutenant-colonel Jonathan Netanyahou, officier israélien tué par une balle perdue lors d’un raid des Forces de défense israéliennes (FDI) dans les territoires occupés.1


Il y a plus de vingt ans, la CJTI jetait ainsi les bases idéologiques de la “guerre contre le terrorisme”. Selon le thème phare de cette conférence, le terrorisme international était un mouvement politique organisé dont l’origine se trouvait toujours en Union soviétique. En dernière analyse, tous les groupes terroristes découlaient de cette source unique qui, aux dires de la CJTI, fournissait un soutien financier, militaire et logistique aux mouvements terroristes du monde entier. Face au danger mortel posé par l’envergure mondiale de ce mouvement terroriste international pour la sécurité et la démocratie occidentales, une offensive antiterroriste mondiale s’imposait sous la forme d’une coordination entre les différents services de renseignement militaire occidentaux.2


Mais comme le démontre Philip Paull dans sa thèse de Master de l’université de San Francisco, la documentation de la CJTI laissait beaucoup à désirer, tout comme son utilisation des sources. Ainsi, elle citait fréquemment des statistiques censées démontrer que les incidents liés au terrorisme international avaient décuplé entre 1968 et 1978. Or, comme le montre Philip Paull, ces chiffres gonflés, voire inventés, contredisent les données originales de la CIA qui attestaient au contraire une diminution des incidents terroristes.3 La CJTI recourait souvent à des techniques de désinformation flagrante, avec force citations inexactes ou déformations des rapports des services secrets occidentaux. Elle reprenait également à son compte la désinformation diffusée dans les médias dominants et soutenue par le gouvernement.4 En conclusion, Philip Paull affirme que la CJTI de 1979 fut :


… une opération de propagande réussie… le concept de “terrorisme international” promu par la Conférence de Jérusalem se base intégralement sur des informations de mauvaise qualité, malhonnêtes et en fin de compte corrompues… La problématique du terrorisme international n’a pratiquement rien à voir avec les faits, pas plus qu’avec une définition juridique objective du terme. Sous la forme promue par la Conférence de Jérusalem et utilisée par l’administration Reagan, cette problématique est un instrument idéologique. À l’heure actuelle, aux États-Unis, c’est l’idéologie qui prime en matière de politique étrangère, et non la réalité des faits.v5

 
La nouvelle idéologie du “terrorisme international” justifie alors l’orientation de l’administration Reagan vers un “renouveau de la politique étrangère interventionniste” et légitime une “nouvelle alliance entre les dictatures de droite dans le monde” et le gouvernement. “Ces dictatures militaires et ces gouvernements répressifs utilisent souvent le terme ‘terroriste’ pour désigner l’opposition.” Le gouvernement opte ainsi pour “une légitimation de ses politiques de terrorisme d’État et de répression”. Ce faisant, il diminue la pression en faveur d’une réforme des services secrets et ouvre la porte à “des actes agressifs et parfois illégaux des services secrets” dans le cadre de la lutte contre la menace du terrorisme international.6

Mais si la cible de son programme antiterroriste n’est pas réelle, quelle est donc la véritable cible du gouvernement ? Selon Richard Barnet, ancien fonctionnaire du Département d’État, le gonflement de ce "terrorisme international" soutenu par l’URSS sert précisément à diaboliser les menaces pesant sur le système économique capitaliste dominé par les États-Unis :

 Le terme même de “communiste” a été utilisé si fréquemment de manière impropre pour qualifier des régimes révolutionnaires ou radicaux qu’il risque d’être appliqué à tout gouvernement qui adopterait l’une ou l’autre des politiques suivantes qui ne sont pas du goût du Département d’État : nationalisation des entreprises privées, notamment des sociétés en mains étrangères, réforme agraire radicale, politiques commerciales autarciques, acceptation de l’aide soviétique ou chinoise, insistance à suivre une politique étrangère antiaméricaine ou non alignée, etc.7


Mais quels étaient les principaux architectes du projet de “terrorisme international” de la CJTI ? Selon Philip Paull, “des membres des gouvernements des États-Unis et d’Israël, présents ou passés, des membres de la nouvelle droite, d’anciens officiers de haut rang des services secrets américains et israéliens, le groupe opposé à la détente et en faveur de la guerre froide associé aux politiques du sénateur Henry M. Jackson, un groupe de journalistes et d’intellectuels néo-conservateurs..., ainsi que des hommes politiques et des journalistes réactionnaires britanniques et français.”8 Parmi les participants les plus en vue, on relève :

 
Menachem Begin, à l’époque Premier ministre israélien et ancien “terroriste” de l’Irgoun
Benzion Netanyahou, à l’époque professeur émérite à la Cornell University
Shimon Peres, à l’époque chef du Parti travailliste israélien
Gén. Chaim Herzog, ancien chef du renseignement militaire israélien
Maj. Gén. Meir Amit, ancien chef du renseignement militaire israélien
Lt. Gén. Aharon Yariv, ancien chef du renseignement militaire israélien
Maj. Gén. Schlomo Gazit, ancien chef du renseignement militaire israélien
Paul Johnson, ancien rédacteur du New Statesman
Honorable Sir Hugh Fraser, député conservateur et ancien sous-secrétaire britannique aux Colonies
Henry M. Jackson, sénateur de droite influent de l’État de Washington
Richard Pipes, professeur et expert sur la Russie au sein du Conseil de sécurité nationale du président Reagan
Ray S. Cline, ancien directeur adjoint du renseignement à la CIA
Maj. Gén. George J. Keegan, ancien chef du renseignement de l’armée de l’Air américaine
George Bush Sr, ancien directeur de la CIA et à l’époque candidat aux élections présidentielles, dont il sortit ensuite victorieux.9

Or c’est justement George W. Bush, le fils de George Bush Sr, qui, en succédant à Bill Clinton, a supervisé le plus efficacement l’application, sur le plan national et international, de tout un programme politique américain basé essentiellement sur l’idéologie du “terrorisme international”. La seule différence notable tient à ce qu’au lieu d’exagérer la menace posée par une Union soviétique désormais défunte, la doctrine contemporaine qui sous-tend la nouvelle “guerre contre le terrorisme” se fonde sur la projection d’une nouvelle menace transnationale islamiste : l’al-Qaida d’Oussama ben Laden. Mais la logique qui étaye l’accent mis sur le “terrorisme international” par le gouvernement Bush est bien la même que celle promue par George Bush Sr et la CJTI. Comme l’écrit Frank J. Donner, avocat défenseur des libertés civiques : “Le candidat principal au développement des opérations de renseignement, c’est aujourd’hui le terrorisme, un phénomène qui a profondément choqué la conscience populaire dans tous les pays occidentaux, y compris ceux qui sont restés épargnés par les attentats. Cette stratégie a pour but de créer la peur, et ce but est incontestablement atteint.”10


Autre coïncidence, la CJTI – la première conférence politique majeure à définir le concept du “terrorisme international” et à en légitimer l’instrumentalisation politique par le gouvernement américain – se déroule pratiquement au moment où ce même gouvernement lançait une série d’opérations secrètes décisives en Afghanistan, qui présageaient une dangereuse nouvelle alliance entre l’Occident et tout un éventail d’organisations aujourd’hui reconnues comme l’ennemi terroriste numéro un du monde occidental. Par une ironie fâcheuse, au moment même où les élites américaines, israéliennes et britanniques construisaient une idéologie du “terrorisme international”, le gouvernement américain exploitait les tensions issues de la politique soviétique pour créer des liens avec les individus qui allaient précisément former le réseau terroriste international le plus puissant de notre époque.


L’ACCOUCHEUSE DU DIABLE : LA GUERRE FROIDE


En 1978, l’URSS est profondément impliquée dans la politique de l’Afghanistan. En avril 1978, Nur Mohammad Taraki et son Parti démocratique du peuple afghan (PDPA) sont le fer de lance d’un coup d’État qui renverse le gouvernement de Mohammad Daoud Khan. Le même jour voit l’assassinat de Daoud et la chute de son gouvernement. Le coup d’État est précipité lorsque Daoud fait arrêter la plupart des chefs du PDPA, en vue de réprimer l’opposition de manière draconienne. Sans conteste, le PDPA était soutenu par les Soviétiques. Parmi ses chefs de file, nombreux étaient ceux qui avaient étudié ou suivi une formation militaire en URSS. Scindé en deux factions depuis 1967, le parti ne s’était réunifié qu’en 1977 sous la pression soviétique.

Sous l’égide du PDPA, l’Afghanistan devient exclusivement tributaire de l’aide soviétique et subit un programme de réformes socioéconomiques assez complet. Parmi les éléments les plus significatifs, on retiendra l’abolition de l’usure et des inégalités entre les propriétaires terriens, l’annulation des dettes hypothécaires des travailleurs agricoles, des métayers et des petits propriétaires terriens, le lancement de projets éducatifs à grande échelle tels les cours d’alphabétisation, notamment en faveur des femmes, l’impression de manuels scolaires rédigés en plusieurs langues, la formation d’un grand nombre d’enseignants et la création, par centaines, d’écoles, d’hôpitaux et de crèches destinées aux orphelins.

Tout en reconnaissant les bienfaits de ces réformes, il importe également de souligner les failles du PDPA. Comme le régime de Taraki était essentiellement le fruit du coup d’État militaire perpétré par une faction restreinte, il ne disposait pas des institutions démocratiques nécessaires à l’établissement d’un véritable rapport avec la majorité des Afghans. Malgré le succès relatif de nombreuses réformes, le régime ne parvint jamais à susciter une véritable participation populaire au processus politique. Le problème tient en grande partie au fait que le PDPA était en réalité une institution laïque dirigée par un pouvoir séculier, et l’Union soviétique elle-même peu ouverte aux sensibilités islamiques d’une population afghane en majorité musulmane. C’est ainsi que l’islam devint en Afghanistan l’instrument de classes sociales puissantes soucieuses de consolider leurs privilèges face à la menace des réformes du PDPA.

Le fossé entre le peuple et le gouvernement était encore aggravé par le caractère révolutionnaire des programmes de modernisation dont la politique de redistribution agraire à grande échelle devait octroyer des terres à 200 000 familles rurales. Porteuse d’une promesse de plus grande égalité, cette politique n’en exacerba pas moins les conflits sociaux. Elle s’opposait diamétralement aux intérêts des riches propriétaires terriens et de ceux auxquels le système féodal traditionnel accordait une position privilégiée, parmi lesquels de nombreux membres du clergé musulman.11 Comme le relève le New York Times, la nécessité de protéger les pratiques musulmanes “fut instrumentalisée par certains Afghans qui s’opposaient en fait surtout aux projets de réforme agraire et aux transformations de la société féodale voulus par le président Taraki.”12 Même si, comme le note The Economist, “les pratiques religieuses n’avaient fait l’objet d’aucune restriction” de la part du régime de Taraki,13 les Afghans n’en ressentaient pas moins le régime prosoviétique du PDPA comme une occupation étrangère destinée à défier les traditions musulmanes de leur pays. De son côté, le clergé faisait tout pour entretenir ce sentiment et le problème était encore exacerbé par l’absence de rapports entre le parti et la population.


Dès juin 1979 et peut-être même avant, les États-Unis lancent une série d’opérations secrètes en Afghanistan pour y exploiter les conflits sociaux potentiels. Selon Zbigniew Brzezinski, ancien conseiller à la Sécurité nationale sous le gouvernement Carter, l’implication américaine avait débuté bien avant l’invasion de l’Afghanistan par l’URSS le 27 décembre 1979. Citant Brzezinski, l’Agence France-Presse rapporte que “les États-Unis lancèrent une opération secrète au moins six mois avant l’invasion soviétique du pays en 1979… ‘Nous avons effectivement soutenu les moudjahidin avant l’invasion’ [déclara Brzezinski].”14 Zbigniew Brzezinski confirme également que le but de la stratégie américaine était de provoquer une invasion soviétique : “Nous n’avons pas poussé les Russes à l’invasion, mais nous en avons délibérément accru la probabilité. Cette opération secrète était une excellente idée. Elle a eu
pour effet d’attirer les Russes dans le piège afghan.”15 Les révélations de Zbigniew Brzezinski ont été corroborées par Robert Gates, ancien directeur de la CIA, qui affirme dans ses mémoires, From the Shadows, que les services secrets américains ont commencé à soutenir une rébellion afghane en Afghanistan six mois avant l’intervention soviétique.16


Il s’agissait apparemment d’une tentative soigneusement orchestrée pour semer le trouble parmi les factions afghanes dirigées par des membres du clergé féodal – pour la plupart dissociés des groupes politiques nationaux –, dans le but de déstabiliser le PDPA soutenu par les Soviétiques. Les États-Unis exploitèrent les sentiments des chefs religieux, riches et puissants, et recrutèrent des chefs de guerre locaux pour former des groupes rebelles. Cette stratégie envenima le conflit entre les rebelles et le gouvernement. La réaction assez malheureuse du PDPA consista notamment à faire arrêter et exécuter ses ennemis – tant réels que présumés –, provoquant ainsi le premier grand exode de réfugiés vers le Pakistan voisin. Le fait que la répression gouvernementale ait également frappé d’innocents civils apporta de l’eau au moulin des revendications des chefs religieux afghans et rendit apparemment plus crédible la légitimité de leur opposition au PDPA. Des révoltes éclatèrent dans plusieurs régions du pays, en réaction à ce qui était perçu comme une répression gouvernementale. Mais les tenants du pouvoir, dont les intérêts reposaient foncièrement sur le système féodal traditionnel afghan, jouèrent un rôle essentiel dans cette rébellion soutenue par les États-Unis.

Un reporter de la BBC séjourna quatre mois parmi les membres du mouvement rebelle. À l’issue de ce séjour, la BBC conclut que les détenteurs du pouvoir “se battaient pour conserver leur système féodal et empêcher les réformes de gauche du gouvernement de Kaboul qui [étaient] vues comme contraires à l’islam.”17 Le clivage de la société afghane a ainsi été aggravé par la domination du PDPA soutenue par les Soviétiques et la rébellion appuyée par les États-Unis.18

En décembre 1979, l’URSS lance une invasion en règle destinée à contrer le programme américain de déstabilisation. À leur tour, les États-Unis intensifient leur soutien clandestin aux rebelles, et la CIA s’attache les services de renseignement militaire pakistanais en leur offrant soutien militaire et formation. Comme l’observe l’analyste afghan Nour Ali, “des centaines d’hommes politiques et de technocrates afghans de haut rang, d’officiers de l’armée et même de généraux passèrent au Pakistan dans l’espoir d’y organiser la résistance nécessaire à l’invasion, et de libérer l’Afghanistan.” Le gouvernement américain, “en collusion avec les dirigeants pakistanais, usa et abusa de cette opportunité.” Nour Ali distingue trois objectifs essentiels derrière cette stratégie américaine :


(a) au sein du pays, bloquer la création de toute organisation afghane responsable et indépendante favorable à la résistance afghane et en rapport direct avec Washington, (b) repousser l’Armée rouge en versant uniquement du sang afghan, et (c) faire de l’Afghanistan un satellite, voire une partie intégrante du Pakistan, en contrepartie des services rendus par les dirigeants pakistanais et au mépris total de la souveraineté du peuple afghan et des sacrifices qu’il avait consentis.19


Un élément-clé de l’opération soutenue par les États-Unis consistait à tenter de fabriquer une idéologie religieuse extrémiste au moyen d’un amalgame de traditions féodales afghanes et de rhétorique islamique : “Parmi les thèmes principaux [on relève] que l’islam était une idéologie sociopolitique complète, que les troupes soviétiques athées violaient l’islam sacré et que le peuple islamique d’Afghanistan devait réaffirmer son indépendance en renversant le régime afghan de gauche soutenu par Moscou.”20


Parmi les innombrables politiques destinées à générer le niveau d’extrémisme requis, les États-Unis financèrent – à la hauteur de millions de dollars – la production et la distribution en Afghanistan de manuels scolaires vantant les valeurs guerrières du meurtre et du fanatisme. “Les livres élémentaires,” relate le Washington Post, “qui regorgeaient de références au jihad et dont les illustrations montraient des fusils, des balles, des soldats et des mines, font depuis lors du programme scolaire de base en usage dans les écoles afghanes. Même les talibans ont utilisé les livres produits par les Américains.” Le Washington Post a cité des officiels américains qui ont admis, sous couvert d’anonymat, que les manuels scolaires “ont imprégné de violence toute une génération.”21


Par conséquent, les États-Unis ont joué un rôle particulièrement crucial dans cette culture de l’extrémisme. Comme l’observe l’expert en Asie centrale Selig Harrison, du Woodrow Wilson International Center for Scholars : “Je les ai prévenus que nous étions en passe de créer un monstre. Ils m’ont répondu qu’il s’agissait de fanatiques et que plus ils seraient féroces, plus leur combat contre les Soviétiques serait acharné.”22 Le gouvernement américain est donc parfaitement informé de la nature du monstre qu’il a créé. Comme le remarque le journaliste de Washington Ken Silverstein, rédacteur au Harper’s Magazine :


Même si Reagan qualifiait les rebelles de “combattants pour la liberté”, rares étaient les membres du gouvernement qui s’illusionnaient sur les forces soutenues par les États-Unis. Les combattants moudjahidin embrassaient un islam radical – on savait que certains commandants avaient vitriolé des femmes qui refusaient de porter le voile – et bafouaient les droits de l’Homme en commettant des atrocités dans leur guerre contre l’Armée rouge.23


L’idéologie religieuse extrémiste “jihadiste” cultivée dans les programmes de formation parrainés par la CIA était émaillée de normes tribales, engendrant ainsi un système totalement déformé, fait de valeurs guerrières affublées d’un jargon “islamique”.


Oussama ben Laden a joué un rôle crucial dans ce processus. Son père, Sheikh Mohammad ben Laden, fondateur d’une formidable dynastie de bâtisseurs, allait bientôt devenir “un constructeur arabe légendaire, responsable de grands projets de routes, d’aéroports et autres infrastructures dans le royaume d’Arabie Saoudite, dans l’Émirat de Ras al-Khaimah et en Jordanie,” selon John K. Cooley, correspondant d’ABC News et spécialiste du Moyen-Orient. “Attirant les ingénieurs talentueux du monde entier, l’entreprise ne tarda pas à amasser une fortune colossale.” En 1966, le conglomérat des sociétés ben Laden “était le premier entrepreneur privé de ce type au niveau mondial.” À la fin des années 70, “l’un des jeunes fils de Sheikh Mohammad, Oussama, était à la tête d’une grande partie des affaires. Sous sa direction, le groupe conserva sa réputation d’excellence professionnelle et d’attitude novatrice – ‘rien n’est impossible’ – dans les projets de grande envergure. Des revenus phénoménaux ne tardèrent pas à s’ajouter à la part de la fortune familiale dont avait hérité Oussama ben Laden.”24

Ahmed Rachid, correspondant de la Far Eastern Economic Review et du Daily Telegraph (Londres) pour le Pakistan, l’Afghanistan et l’Asie centrale, relève dans la Pittsburgh Post-Gazette qu’Oussama ben Laden et sa famille étaient profondément impliqués dans la rébellion afghane soutenue par les États-Unis contre l’occupation soviétique: “[Sa famille] appuyait la lutte afghane et lui apporta son soutien financier ; quand Oussama ben Laden décida de rejoindre les combattants non afghans avec les moudjahidin, sa famille réagit avec enthousiasme.”25

John Cooley rapporte que les activités d’Oussama ben Laden en Afghanistan se déroulèrent “avec l’approbation pleine et entière du régime saoudien et de la CIA.”26 C’est dans le cadre d’un contrat avec la CIA qu’Oussama ben Laden et la société familiale construisirent, pour plusieurs milliards de dollars, les grottes connues sous le nom de Tora Bora :


Il fit venir des ingénieurs de la société de son père et des équipements de construction lourds pour bâtir les routes et les entrepôts destinés aux moudjahidin. En 1986, il participa à la construction d’un complexe de tunnels enfouis sous les montagnes proches de la frontière pakistanaise. Ce complexe financé par la CIA devait servir aux moudjahidin comme un important dépôt d’armes, un camp de formation et un centre médical.27


John Cooley ajoute :


En raison de sa réputation de pieux musulman favorable à la cause de l’islamisme wahhabite, et de la participation des sociétés ben Laden à la construction et à la rénovation des lieux saints de La Mecque et de Médine, les services secrets saoudiens tout comme la CIA voyaient en ben Laden un candidat idéal pour le rôle de premier plan qu’il commençait à jouer. Ben Laden commença à financer – avec ses propres fonds et ceux de sa société – le recrutement, le transport et la formation des volontaires arabes qui arrivaient en masse, d’abord à Peshawar, puis en Afghanistan… En 1985, avec sa fortune familiale et sa société, ben Laden avait rassemblé suffisamment de millions… pour organiser al-Qaida.28

La suite

Posté par Adriana Evangelizt

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Publié dans OUSSAMA BEN LADEN

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