L'AMERIQUE MISE A NU
«Où sont passés les Blancs, hein, où sont-ils passés?»
L'Amérique mise à nu
par Philippe Boulet-Gercourt
Corruption locale, inertie fédérale, fractures sociales ou raciales... Il faudra des années pour démêler les responsabilités aprèsle cyclone du 29 août, un des plus violents de l’histoire des Etats-Unis.A La Nouvelle- Orléans, Philippe Boulet-Gercourt a constaté que Katrina avait agi comme un révélateur des failles et des contradictions d’une société du chacun pour soi.Contrairement au 11-Septembre, où tout le monde était uni contre le terrorisme, l’Amérique doit aujourd’hui livrer combat contre elle-même
"Comme des chiens». Ce sont les mots de Laura Paterson, une vieille femme à court d’insuline clouée sur sa chaise devant le Convention Center, qui attend en vain d’être évacuée et qui pleure et pleure sans fin, après deux jours et trois nuits sans eau ni nourriture. Laura raconte qu’il y avait bien des bouteilles d’eau en vente un dollar au marché noir mais ce dollar, elle ne l’avait pas. «Comme des chiens». Ce sont les mots de John Jones, un type courbé sur sa canne, piégé depuis cinq jours sur une bretelle d’autoroute à deux pas du Superdome, un diabétique atteint de nécrose osseuse lui aussi à court de médication, qui se demande s’il sera évacué ou non avant la tombée du jour, ce samedi 3 septembre, quand les flics et les militaires abandonneront la ville aux bad guys.
«Les convois passaient, on essayait de les arrêter, ils ne ralentissaient même pas, il a fallu qu’une équipe de télé s’installe sur la bretelle et y reste la nuit pour qu’ils nous apportent de l’eau le quatrième jour. Ils nous ont balancé les bidons depuis leur camion, comme si nous étions des chiens! Regardez tous ceux qui se sont éventrés! Et on ne peut rien faire, ils ont des flingues, si l’on bouge, ils hurlent "reculez! reculez!". Comme des chiens...!» A la sortie du magasin d’alimentation chic Whole Foods, les bras pleins, ce sont les mots de Michele, une femme «diplômée de Columbia University» obligée de voler pour manger. Michele qui vous supplie de trouver une place en France pour son fils Ahmad, 6 ans, tandis que sa mère professeur d’histoire explose de rage: «Qu’ils nous donnent cette même putain de démocratie que celle qu’ils envoient en Irak!» «Comme des chiens». Ce sont encore les mots de Vashon Barnes, un employé de bureau sur le point d’être évacué à l’aéroport de La Nouvelle-Orléans, qui montre ses frères noirs en guenilles, à la queue leu leu: «Comme dans le bon vieux temps».
Comme des chiens: ces cadavres laissés à l’abandon parmi la foule, cette odeur suffocante de merde et de mort, cette image qu’on n’oubliera jamais d’une vieillarde frêle cassée en deux dans un chariot de supermarché que pousse Nadia Barry, sa fille hagarde, devant le Convention Center. «Six jours en enfer», dit simplement Nadia. Comme des chiens: Nicole Williams, interviewée par «Newsweek» à l’Astrodome de Houston, portant un T-shirt où elle a écrit «SVP, aidez-moi à retrouver ma famille», raconte comment elle a été séparée de son bébé. Au moment de l’évacuation, elle a voulu l’attraper pour le poser sur son genou. Un flic lui a balancé un jet de poivre pour l’empêcher de redescendre du bus. Un autre jet de poivre à sa mère et à sa fille, restées à l’extérieur. «Puis la porte s’est fermée»…
Comme des chiens: cette scène surréelle, aux premières heures de l’arrivée à Houston des réfugiés du Superdome, jeudi dernier. L’après-midi tire à sa fin, l’un de ces après-midi d’été glorieux où l’air vibre et la poussière étincelle. A gauche du tableau, un stade ultramoderne, le Reliant Stadium. Sur le parking, baignant dans une odeur de barbecue, une armée de grands costauds et de Texanes blondes venus soutenir leur équipe de foot universitaire de Houston contre les Oregon Ducks. A droite du tableau, l’Astrodome, le vieux stade couvert en attente de démolition. Du haut des coursives du Reliant Stadium, accoudés à la balustrade, des jeunes en T-shirt rouge observent le ballet de bus déchargeant les réfugiés du Superdome. Puis ils retournent à leurs tribunes. Le match va commencer.
Le Sud profond a bien changé depuis 1927, quand un bateau à vapeur de Greenville, «Mississippi», à moitié chargé de Blancs, avait abandonné les Noirs aux inondations tandis que ses passagers chantaient «Bye-bye, Blackbird». Il faut se méfier des clichés, s’interdire de ramener cette catastrophe biblique à une simple affaire de race. Ce serait trop simple, trop réconfortant, même. Katrina est bien pire que cela: l’histoire d’un abandon inexplicable, inoubliable, impardonnable, l’une des humiliations les plus profondes qu’ait jamais affrontée une Amérique brutalement mise à nu. «On se souviendra du cyclone Katrina comme de l’un des pires ouragans ayant jamais touché une côte américaine, mais les suites du cyclone, elles, entreront dans l’histoire des Etats-Unis comme l’un des pires abandons d’Américains sur leur propre sol», accuse Aaron Broussard, chef de la paroisse Jefferson, l’un des districts de La Nouvelle-Orléans. Mais il serait tout aussi ridicule d’ignorer le facteur racial. Ces damnés auraient-ils pu être des Blancs? Ils l’étaient, pour beaucoup, dans le Mississippi. Mais dans cet Etat voisin de la Louisiane la lenteur des secours est une histoire presque classique de bureaucratie et d’impréparation. L’ignominie de La Nouvelle-Orléans est ailleurs, dans ces victimes qu’on a laissées dépérir et mourir sous les yeux du monde entier, à quelques mètres de la normalité. Pour se rendre à La Nouvelle-Orléans, depuis Baton Rouge, la capitale de la Louisiane, rien de plus simple: on prend l’I-10, une belle autoroute à quatre voies qui plonge dans l’agglomération de New Orleans comme une artère coronaire, avant de continuer vers le Mississippi. Où étaient parqués les milliers de réfugiés de Causeway Boulevard? Au beau milieu de l’I-10! Imaginez maintenant que ces foules aient été composées de Blancs. Toute l’Amérique a imaginé la scène, et elle connaît la réponse. Un simple problème de pauvreté, et non de race? La bonne blague! «Où sont passés les Blancs, hein, où sont-ils passés? s’énervait un réfugié près du Superdome. On les a évacués en premier!» Noirs, ou pauvres, ou plutôt Noirs et pauvres, on les avait oubliés. Depuis dix ans, les habitants des grandes villes et du reste du pays s’émerveillaient: les gueux avaient disparu. Ils se faisaient discrets. Ils rasaient les murs. Ils . A La Nouvelle-Orléans comme ailleurs, les centres-villes redevenaient à la mode et les yuppies retapaient à grands frais de belles maisons. New Orleans était chic, son mardi gras attirait les Américains des quatre coins du pays. Le chanteur-comédien Harry Connick Jr. avait créé sa propre parade en 1994, il faisait venir les grands noms d’Hollywood: Glenn Close, Whoopi Goldberg, Stevie Wonder, Little Richard. Et puis New Orleans est New Orleans, ce n’est pas une ville de ghetto noir comme Detroit ou même Houston, c’est la Grande Facile, une cité créole, largement métisse. rigole Augustine Harris, une grand-mère fabuleuse réfugiée au River Center de Baton Rouge, où elle tient d’une main de maître une nuée de filleuls et petits-enfants. L’Amérique qui venait se dévergonder, qui sortait d’une décennie économique en or et se gardait bien de contempler l’envers du décor. Les 20% d’habitants au-dessous du seuil de pauvreté, les gangs toujours actifs. Du moment qu’on ne les voyait pas…
Katrina les a fait resurgir violemment à la face du pays, et cela fait mal. Sur une station de radio locale, une auditrice reprenait presque mot pour mot, sans s’en rendre compte, la phrase célèbre de Rodney King lors des émeutes de Los Angeles en 1992: «Can’t we all get along? (Est-ce qu’on ne peut pas tous s’entendre?) Pourquoi sommes-nous aussi divisés? Après le 11-Septembre, le pays s’était retrouvé uni comme un seul homme, pourquoi pas cette fois?» D’autres étaient plus brutaux. «On réalise qu’on a créé un Etat-providence dans la ville de La Nouvelle-Orléans, se lamentait un certain Frank sur une autre station de radio. On ne devrait pas devoir compter autant sur le gouvernement. Si la ville veut faire son come-back, il faudra qu’elle se débarrasse d’une partie de ces gens, qu’elle les disperse un peu plus.» Dennis Hastert, qui n’est autre que le speaker de la Chambre des Représentants, a résumé d’une phrase le fantasme de certains: New Orleans «ressemble à un endroit qu’il faudrait raser au bulldozer»… L’idée même qu’une partie des habitants soit restée coincée dans la ville faute de moyens de transport paraît fantaisiste à beaucoup: «Allons! C’est l’Amérique, les gens ont des voitures!», s’exclame un officiel rencontré au centre de coordination des secours. Hé non, cher monsieur, pas tous: un habitant sur cinq, à New Orleans, dépend entièrement des transports collectifs. «Je connais beaucoup de gens qui voulaient quitter la ville et qui n’ont pas pu. Ils sont allés au checkpoint du Superdome, ils n’ont pas pu monter dans un bus, la police les a refoulés», raconte Craig, rencontré sur Monticello Avenue, dans la paroisse Jefferson.
Il faudra des années pour démêler les responsabilités, faire la part de la corruption locale, de l’ineptie fédérale et des fractures sociales ou raciales. La tentation est grande de séparer, de compartimenter, de se repasser le mistigri. Le monde politique local a toujours été corrompu, disent les uns. Exact. Un ancien gouverneur est en prison, les deux derniers commissaires aux assurances également, et bien d’autres encore. La ville n’a rien prévu pour évacuer les habitants, elle n’a même pas constitué de réserves d’eau ou de nourriture dans des endroits stratégiques comme le Superdome. Personne ne semble avoir eu l’idée d’installer en hauteur, à l’abri des inondations, les générateurs alimentant les systèmes de pompage ou les hôpitaux! D’autres mettent en avant l’invraisemblable ratage de la bureaucratie fédérale. Les coupes budgétaires dans le financement de la modernisation des digues, alors que tout le monde savait qu’elles avaient été construites pour résister à un cyclone de force 3. Le retard à l’allumage des hauts responsables de l’administration, George Bush bien sûr, mais aussi Condi Rice, occupée à s’acheter des chaussures sur la Cinquième Avenue et à assister à un spectacle de Broadway, ou encore Donald Rumsfeld, sans doute trop accaparé par l’Irak pour demander à George Bush d’envoyer l’armée à New Orleans. Car, une fois celle-ci engagée, les choses n’ont pas traîné: ceux qui ont vu le ballet incessant d’hélicoptères et d’avions au-dessus d’une Nouvelle-Orléans fantôme, le week-end dernier, n’oublieront jamais cette impression hallucinante, déjà ressentie le 11 septembre devant les tours qui s’effondraient, de vivre un rêve – ou un cauchemar – éveillé.
Mais cela, c’était le week-end. Il faudrait se repasser en boucle, pour y croire, cette interview en direct du secrétaire à la Sécurité intérieure, Michael Chertoff, vendredi 2 septembre. La veille, il avait qualifié de «vraiment exceptionnelle» la réponse fédérale à la catastrophe (littéralement, c’était exact…). Ce jour-là, le commentateur de la radio publique NPR lui demande de réagir au reportage désespéré d’un journaliste posté au Convention Center. «Je n’ai pas reçu de rapport m’indiquant qu’il y avait au Convention Center des milliers de personnes sans eau ni électricité.» «Mais ce n’est pas une allégation, notre journaliste est sur place!», s’étrangle le commentateur. Chertoff, agacé: «Nous avons demandé aux gens de rejoindre les points de rassemblement désignés, où ils seront pris en charge.» Cinq minutes après la fin de l’interview, coup de fil du secrétariat: «Le secrétaire a été effectivement alerté sur la situation au Convention Center, la situation est sous contrôle.»
Le lendemain matin, «The Advocate», le quotidien de Baton Rouge, publie en une deux photos bouleversantes prises au Convention Center: sur l’une, un policier soutient la tête d’une femme qui mourra quelques instants plus tard; sur l’autre, indique la légende, «Terry Jones conforte Dorothy Civic qui est en train de mourir»… Ce même vendredi, le numéro deux de l’agence fédérale en charge des secours d’urgence confie à un journaliste de «Time Magazine»: «Je suis vraiment très impressionné par la mobilisation des hommes et des moyens pour aider nos amis dans cet endroit difficile. Je crois que c’est l’une des opérations de secours les plus impressionnantes qui ait jamais été conduite dans ce pays.» Là encore, littéralement, il n’a pas tort! Mais son patron, Michael Brown, n’a pas de souci à se faire: George Bush, en visite à Baton Rouge, lui a passé le bras autour du cou et lui a dit: «Brownie, tu fais un travail formidable»… On pourrait donc blâmer la corruption locale, la bureaucratie fédérale, les caprices de mother Nature, sans oublier l’irresponsabilité de ces pauvres qui se sont refusés à décaniller. Mais alors on n’expliquerait pas le malaise immense qui a saisi le pays à la vue de cette tragédie, un malaise plus profond que le seul spectacle d’une horreur digne de Jérôme Bosch. L’ennemi, pour une fois, n’est pas un terroriste ni un dictateur, il n’est pas – pas seulement – ce bureaucrate incompétent ni ce politicien corrompu. L’ennemi est l’incapacité de ce pays à penser et à agir à long terme quand il s’agit d’infrastructures publiques: «Les Pays-Bas ont connu des inondations désastreuses en 1953, ils ont fini de reconstruire leur système de digues en 1998… Quarante-cinq ans!», s’émerveillait la semaine dernière un journaliste américain. L’ennemi est le manque de solidarité chaque jour plus criant entre have et have not, entre riches et démunis, qui a soudain révélé un quart-monde humiliant au cœur de l’Amérique et inspiré des comparaisons peu flatteuses: «Bagdad inondé», «Bangladesh»… L’ennemi est l’incapacité à prendre en compte ce qui n’est pas directement rentable. L’environnement, par exemple: on n’a jamais autant parlé de l’effet de serre que ces derniers jours. «L’ennemi, confiait une flic retraitée rencontrée à l’aéroport, est en nous-mêmes.»
L’Amérique ne changera pas du jour au lendemain. Elle reconstruira – dans ce pays de pionniers, on fait cela très bien. Mais elle ne peut plus continuer sa fuite en avant, le pied enfoncé sur l’accélérateur. Elle n’a jamais accepté de se laisser enfermer dans des frontières, qu’elles soient mentales ou physiques, mais il aura suffi d’un cyclone pour qu’elle trouve enfin ses limites.
Souorces : NOUVEL OBSERVATEUR
Posté par Adriana Evangelizt