TYPHON POLITIQUE

Publié le par Adriana Evangelizt

TYPHON POLITIQUE

par Laurent JOFFRIN

Comment lutter contre un ouragan maximal avec un Etat minimal? Voilà la question à laquelle l’Amérique, depuis une longue semaine, ne sait pas répondre. Il en résulte une situation chaotique qui laissera dans la conscience américaine une cicatrice de honte.


L’Etat minimal, on le sait, c’est l’objectif que s’est fixé la «révolution conservatrice» commencée sous Ronald Reagan et continuée par les Bush, père et fils. Depuis plus de vingt ans, le gouvernement fédéral a vu ses pouvoirs rognés, ses ambitions réduites, ses crédits raréfiés. Depuis vingt ans, le secteur privé a bénéficié d’un énorme transfert de ressources qui a engendré les grandes réussites de l’économie et les grandes inégalités de la société. Depuis vingt ans, les Américains en sont venus à penser que l’individu devait toujours trouver son salut en lui-même et jamais dans l’intervention de l’administration. Mais ce qui est efficace quand il s’agit de produire pour les intérêts privés cesse de l’être quand il faut, dans un état d’urgence, assurer l’intérêt public. A l’approche d’une tempête géante, les autorités décident l’évacuation de La Nouvelle-Orléans, ville française et mythique située sous la surface des flots, où le jazz du Sud et la pluie tropicale ont engendré une forme si particulière de mélancolie. Mais le chacun pour soi qui préside à l’opération fait qu’on laisse en arrière les pauvres sans voiture ou sans argent, immobilisés dans la ville menacée, «stuck inside of New Orleans», comme aurait dit Bob Dylan.


Les transports publics pourraient suppléer l’automobile, mais ils sont pauvres eux aussi, réduits au minimum dans un pays où règnent la déesse automobile et l’insouciance énergétique. On pourrait faire appel aux bus d’autres régions ou bien réquisitionner des moyens de transport privés. Mais dans l’Etat minimal, le préfet, cette institution si ringarde et si française qui peut imposer ses décisions à tout fonctionnaire, n’existe pas. Il faut faire appel à un écheveau de pouvoirs locaux et régionaux jaloux de leurs prérogatives, sans que l’Etat fédéral puisse prendre les choses en main, tant on se méfie de «ceux de Washington».


En théorie, les digues du Mississippi et du lac Pontchartrain protègent la patrie du dixieland des eaux en furie. Mais les crédits nécessaires à leur réfection ont été sabrés et les rapports – publics – qui dénonçaient ces carences ont été ignorés. Une fois la catastrophe advenue, les policiers, les infirmiers, les médecins, les hélicoptères et même les autocars qui devraient secourir ou évacuer la population prise au piège font défaut, et George Bush, symbole de cet Etat minimal, oppose au drame une réaction tout aussi minimale. Du coup, l’opinion américaine découvre avec effroi une vaste population de laissés-pour-compte que l’individualisme ambiant a invité avec vigueur à se sauver tout seuls et qui sont abandonnés face à l’ouragan comme ils l’ont été face à toutes les tempêtes de la vie.

 

Bien sûr, une tempête de cette violence aurait désarçonné bien d’autres nations. Bien sûr, il faut traquer dans les commentaires européens ce vieux fond anti-américain réveillé par la guerre d’Irak. Il existe aux Etats-Unis, à côté du gouvernement des milliardaires, des forces de compassion qui condamnent ces politiques et luttent pour plus de justice. Il existe des institutions sociales que la politique néoconservatrice n’a pas démantelées. Aussi bien l’enrichissement général a permis des progrès indiscutables. Les deux tiers de la population noire ont été intégrés tant bien que mal dans la classe moyenne. Et la mobilité sociale, facilitée par le plein-emploi, est là-bas plus forte qu’ici. Seulement voilà: le capitalisme moderne, à côté de ses grands succès, a sacrifié à sa marche radieuse quelque 10 à 20% de la population rejetée dans les marges de l’ignorance, de la violence et de la misère. Et sans une vigoureuse intervention de l’Etat, cette situation ne manquera pas de perdurer. Les catastrophes naturelles ont toujours des effets politiques. Le 11-Septembre avait conforté les néoconservateurs au pouvoir. Le cyclone Katrina, en mettant à nu les coulisses effrayantes de la prospérité bushienne, pourrait réveiller la conscience solidaire que ce grand peuple ne peut pas avoir oubliée.

P.S. C’est par erreur que j’ai attribué à Françoise de Panafieu, maire du 17e arrondissement de Paris, la phrase suivante : « Attention à ne pas refaire la cité des 4 000 dans le quartier. »Elle a été prononcée par son adjoint Hervé Benessiano.

Sources : LE NOUVEL OBSERVATEUR

Posté par Adriana Evangelizt

 
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