BASE US EN MEDITERRANEE LA LOGIQUE IMPERIALE
Bases militaires US en Méditerranée: "La logique impériale"
Mauro Bulgarelli, député italien des Verts, interview
Propos recueillis par Enrico Porsia
Vous vous battez depuis des années contre la présence de bases militaires USA et OTAN sur le territoire italien, et notamment contre celles qui sont situées en Sardaigne. Vous affirmez qu'elles représentent un danger grave pour la population. Pouvez-vous mieux nous expliquer la nature de ce danger et les raisons de votre campagne?
D'abord, je voudrais préciser que cette bataille n'est pas idéologique, mais une tentative de donner une voix et une résonance à l'opposition extrêmement forte que les populations nourrissent contre la présence de garnisons militaires sur leur territoire. Dans ce sens, le cas de la Sardaigne est exemplaire. Cette île merveilleuse a été littéralement "colonisée" au cours de la "guerre froide", par les USA qui y ont établi des bases et entreposé des armements de tout genre avec le prétexte de devoir "faire front stratégiquement" à la menace soviétique. Ainsi, grâce à des pactes secrets, dont le Parlement italien lui-même n'a jamais été tenu au courant, son territoire est devenu un gigantesque avant-poste militaire américain en Méditerranée.
Quel sont les principaux sites où est présente l'armée americaine en Sardaigne?
Santo Stefano (où se situe la base de sous-marins nucléaires de La Maddalena, NDLR), Decimomannu, Salto di Quirra, Capo Teulada, Capo Frasca ne sont que quelques endroits - juste ceux qui nous sont connus - de la toile d'araignée que les Américains ont tissée sur l'île, où sont installés 66% des installations militaires italiennes-OTAN. De plus, cette présence étouffante est en constante croissance: on peut citer un nouveau centre logistique et une nouvelle jetée OTAN à Cagliari, de nouveaux investissements massifs à Capo Teulada et à Quirra, et une gigantesque tour d'espionnage USA a surgi dans la mer, en plein parc naturel de Sinis-Malu Bentu.
Pour la construction de ces établissements, d'énormes sommes d'argent ont été investies, non seulement par les USA, mais aussi par les plus grandes entreprises d'armement - Alenia, Fiat, Aérospatiale, Thomson - de façon à transformer la Sardaigne en un véritable paradis pour les marchands de mort.
Pourquoi, aujourd'hui, un tel deployement de forces US?
Il s'agit, à mon avis, d'une véritable logique impériale, qui montre toute son arrogance justement maintenant, puisqu'on ne comprend pas à quels dangers les USA devraient faire face aujourd'hui dans nos mers. Pourtant, au lieu de reconsidérer leur présence - et ce, surtout en considérant les très fortes protestations des populations locales - les Américains n'ont pas seulement aucune envie de se retirer de la Sardaigne, mais de plus, comme c'est le cas pour la base de Santo Stefano dans l'archipel de La Maddalena, ils sont en train d'agrandir davantage leurs structures militaires, en ravageant les côtes de l'île, en coulant des milliers de tonnes de béton. Cette attitude est inacceptable, puisqu'elle lèse la souveraineté de notre territoire et expose la population civile à des risques gravissimes, dus à la présence, comme c'est le cas à La Maddalena, d'armements nucléaires.
Entendez-vous parler de la flotte de sous-marins atomiques basés dans le port de la base?
Certainement. Dans le port de Santo Stefano stationnent des sous-marins à propulsion et armement nucléaire (voir toute l'enquête "Les mystères de La Maddalena: Une base US contre l'Europe"). Il s'agit de véritables monstres de 110 mètres de longueur et de presque 7000 tonnes de jauge; ils flottent tranquillement dans les eaux de la jetée de la base à côté du bâteau-mère Uss Emory Land, qui abrite pas moins de 34 missiles à tête nucléaire Cruise Tomahawk. Chacun de ces derniers a une puissance de destruction 10 fois plus grande que celle de la bombe de Hiroshima, et les conditions de stockage présentent un risque maximum. Les autorités militaires USA évitent en effet de les stocker dans les galeries creusées dans la roche, car elles sont gérées par l'OTAN, et en conséquence le contrôle de ces armes passerait au pays hôte.
Le résultat est que, sur quelques centaines de mètres de côte, stationnent des dizaines d'engins nucléaires, et qui plus est à proximité de deux installations où sont effectués des mouvements d'explosifs et de carburants!
Je voudrais aussi rappeler que parmi ces sous-marins il y avait le Hartford, qui eut un accident grave en octobre 2003. Cet accident aurait pu avoir des conséquences catastrophiques, et il n'est pas encore clair si, à sa suite, une fuite de substances radioactives dans les eaux de l'île se soit avérée. L'institut de recherches français CRIIRAD a trouvé, au lendemain de l'accident, une présence anormale de thorium 234 - un radionucléide de la chaîne de l'uranium - dans les algues rouges, et en septembre 2004 un groupe de recherche italien, les "Scientifiques contre la guerre", a publié les résultats d'une nouvelle enquête qui mettait en lumière une concentration inquiétante de plutonium 239 dans les algues.
Pourtant, les autorités se veulent rassurantes...
Malgré les assurances de notre ministre de l'Environnement, l'hypothèse que ces radionucléides soient la conséquence du transit continu de vaisseaux à propulsion nucléaire reste très fort. Il faut ajouter que le système de relèvement et de mesure de la radioactivité mis en place par les autorités italiennes est obsolète de plusieurs points de vue, et qu'il manque la volonté politique de faire toute la lumière sur le danger réel représenté par la pollution nucléaire. A plusieurs reprises, des membres de notre Gouvernement ont affirmé qu'il ne faut pas "créer d'alarmes sur cet argument, puisque ça serait dommageable pour l'économie touristique de l'île"! Pourtant, les Sardes ont déjà payé un lourd tribut en vies humaines à cause de l'effet de l'uranium appauvri...
Qu'est-ce que vous entendez exactement?
Au cours des années passées, dans la province de Sassari, et notamment à La Maddalena, on a enregistré une augmentation continue de cas de phocomélie, rachischisis et de tumeurs de l'hypophyse et, en général, de néoplasies malignes. Mais ce problème concerne aussi d'autres endroits de l'île, là où se déroulent des activités militaires dans les différents polygones de tir, comme celui de Salto di Quirra. Ce dernier est une zone qui occupe une surface d'environ 12.000 hectares, depuis les environs de Salto di Quirra jusqu'aux abords de la baie de San Lorenzo.
Depuis plusieurs années, la population locale, des forces politiques de différentes orientations, des associations et organes de presse ont dénoncé l'usage de matériaux radioactifs à l'intérieur du polygone. Ce fait a été démenti à plusieurs reprises par le ministère de la Défense, bien qu'on pût lire, récemment encore, sur la grille de protection des carcasses des chars-cibles utilisés pour les exercices, l'écriteau "Danger - Résidus radioactifs éparpillés sur le terrain"!
Une telle activité a toujours provoqué de fortes craintes parmi la population, d'autant plus que dans les dernières années on a observé une augmentation exponentielle, apparemment inexplicable, de cas de tumeurs du système hémo-lymphatique. Cette affection, la même que celle qui a frappé de nombreux militaires italiens en mission en Bosnie, a été observée dans le village de Quirra, où l'on a enregistré dans les 5 dernières années 13 cas mortels de lymphome sur 150 habitants, un pourcentage absolument anormal et jamais enregistré en aucun autre endroit d'Italie…
Les autorités italiennes n'ont jamais pris position à propos de ces plaintes?
Ecoutez, moi-même, ainsi que d'autres députés avons présenté des dizaines de questions parlementaires, et même le maire de Quirra a pris des positions très dures. Finalement, il y a environ un an et demi, le ministère de la Défense a été obligé de "manifester la volonté du Gouvernement à s'occuper de l'affaire". Au lieu d'ouvrir une enquête officielle, il s'est contenté de confier à un unique expert, un enseignant de géochimie environnementale, la tâche d'effectuer des prélèvements dans la zone présumée contaminée (la base de missiles de San Lorenzo, sur la plage où sont lancés les missiles Hawks contre des cibles-radio, et dans la zone de montagne où les vieux chars sont frappés par des projectiles spéciaux - des "pénétrateurs cinétiques") en se réservant de faire connaître les résultats des analyses dans un vague "futur"…
A votre avis, s'agit-il d'une simple inertie de la part des institutions italiennes, ou ce manque d'attention résulte plutôt d'une sorte de stratégie de dissimulation?
Il s'agit d'une stratégie précise, fondée sur le secret d'Etat, c'est un mur en caoutchouc que nous nous retrouvons toujours devant nous. Voici quelques exemples. Grâce à une série d'accords secrets conclus à partir des années 50 entre les gouvernements italiens, l'administration USA et l'OTAN - des accords qui, je le rappelle, agissent en dehors du contrôle du Parlement - le silence absolu règne sur la gestion de l'arsenal nucléaire en Italie. Et ce n'est pas tout: le Gouvernement italien a autorisé l'administration américaine à disposer pleinement d'une série d'installations militaires, dont on ne connaît ni la position exacte, ni l'activité, et ce grâce à l'exécution de certains "mémorandums d'entente" dont le contenu est inconnu. Nous savons juste que le Bilateral Infrastructure Agreement règle secrètement les prérogatives concédées aux USA sur notre territoire, en violation des articles 80 et 87 de la Constitution qui en prévoient la connaissance et la ratification par le Parlement et le président de la République. Nous suspectons donc que ces protocoles secrets consentent aux USA la possibilité d'effectuer n'importe quel type d'opération sur notre territoire, et, dans le cas d'un accident, protègent à priori les militaires qui en sont responsables.
Pouvez-vous nous fournir un élément précis sur lequel se basent vos soupçons?
Prenons le cas du carnage du téléphérique du Cermis. Une commission parlementaire italienne avait condamné pour carnage trois pilotes américains qui, le 3 février 1998, en faisant des acrobaties à bord de deux avions à plus de 1.000 km/heure et à 108 mètres du sol, avaient arraché les câbles du téléphérique. Or, c'est seulement à ce moment-là que nous avons appris que le traité de fondation de l'OTAN contenait des clauses secrètes qui confèrent l'immunité diplomatique à tout soldat (private) américain à l'étranger. Non seulement les trois pilotes ne furent même pas jugés aux Etats-Unis, mais l'un d'entre eux eut une promotion quelque temps après!
Les rapports entre l'Italie et les Etats-Unis sont-ils donc régis par le secret?
L'Italie démontre un goût du secret encore plus grand que les USA. L'accident du sous-marin Hartford fut tenu caché par nos autorités, et ne fut connu qu'après la publication, dans un journal américain, des sanctions qui avaient été prononcées contre le commandant et d'autres membres de l'équipage du sous-marin.
Pour ce qui concerne la présence d'engins nucléaires à la base de Santo Stefano, notre Gouvernement a toujours démenti officiellement la présence d'armements atomiques, bien qu'elle fût confirmée par le Congrès USA et par l'Assemblée Atlantique. Même démenti pour les engins nucléaires dans d'autres bases américaines, jusqu'à la publication, il y a quelques mois, d'une étude du Natural Resources Defence Council qui révèle la présence, dans les bases de Ghedi et d'Aviano, de pas moins de 90 bombes atomiques, prêtes à être larguées par les Tornados de la 102e et la 154e escadrille du sixième groupe! On imagine mal que l'Italie puisse être un pays qui a été dénucléarisé depuis plus de vingt ans…
Voulez-vous dire que l'Italie, malgré le référendum de 1987 qui décrétait la fermeture de toutes les centrales civiles, est obligée de vivre avec le cauchemar nucléaire à cause des bombes que les Américains détiennent dans leurs bases?
Certainement, mais avec une circonstance aggravante. Tandis que dans le cas des centrales nucléaires il a été possible d'exercer un contrôle par le bas et en demander la fermeture, nous ne savons rien du nucléaire militaire, et les risques pour la population deviennent encore plus grands. Je voudrais exposer un dernier exemple. Dans 11 ports italiens, dont La Maddalena, Cagliari, Brindisi, Taranto, Napoli, transitent régulièrement des sous-marins nucléaires.
Or, toute une série de directives Euratom imposent que les populations des villes où se trouvent ces ports soient informées des risques dérivant d'éventuels accidents nucléaires, et notamment que les plans d'urgence et d'évacuation soient rendus publics. Bien que le décret du 17 mars 1995, n° 230 ait confirmé ces obligations, les préfets se refusent à divulguer les plans d'urgence parce qu'ils sont couverts par le secret militaire. Après une sanction décidée par l'Union européenne, après plusieurs questions parlementaires que j'ai présentées pour obtenir la déclassification de ces plans, les préfectures continuent à en refuser la divulgation, avec les seules exceptions de La Spezia et Taranto.
Finalement, le secret représente une raison de plus pour se battre contre la présence des bases sur le territoire…
Ecoutez, je pense, et ceci sans emphase, que les établissements militaires représentent une menace immanente pour les conditions de reproduction de la société dans son ensemble. La présence d'une base militaire dans un territoire déterminé bouleverse en effet les fondations mêmes de la vie civile. Voyons ce qui se passe à La Maddalena - mais le discours pourrait s'étendre à bien d'autres lieux - où l'établissement de la base USA a bouleversé l'économie de la région et a fixé le rythme de la vie des personnes. Elles ne peuvent en effet jouir des biens naturels (la mer, les plages, la nature), que lorsque les activités guerrières le permettent (c'est-à-dire quand on ne procède pas à des exercices, des manœuvres militaires, ou à des transports d'armements). Ces personnes ne peuvent exercer les activités nécessaires à leur propre subsistance (par exemple, la pêche dans les zones donnant sur le polygone de Capo Teulada) qu'en la mesure où elles ne dérangent pas les exercices militaires continus.
Les populations sont-elles donc soumises aux exigences militaires?
Finalement, on a enlevé progressivement à ces populations, les richesses qu'elles pourraient recevoir de l'utilisation de leur propre territoire, qui est toujours plus pollué et érodé par les établissements militaires. Ce système de servitudes qui pèse sur la tête des habitants modifie le concept même de souveraineté; je précise, nous sommes confrontés à une forme de spoliation de souveraineté bien plus complexe que la simple expropriation du territoire. Le problème créé par les bases n'est donc pas seulement le simple fait qu'elles subtilisent des portions de terre, d'espace, à la légitime jouissance des habitants qui y résident, mais surtout le fait que les établissements militaires exproprient "des portions de vie" et menacent, physiquement, la vie des personnes.
La souveraineté qu'il faudrait réaffirmer avec force, donc, ne concerne pas uniquement la possession du territoire géographique, mais surtout la sauvegarde de sa propre existence, de sa propre santé, du droit de passage et de mouvement, enfin la pleine jouissance des ressources offertes par sa propre terre.
C'est pour cela que la lutte contre les bases est au même temps une lutte pour la santé, pour l'environnement, pour le revenu et représente en puissance la forme la plus radicale de l'opposition à la guerre.
Souvranité, territoire... et la citoyenneté?
La question de la souveraineté concerne directement le fondement du droit de citoyenneté. Si nous reconstruisons par le bas le concept de souveraineté, entendue comme la mise en valeur des ressources du territoire, comme l'expérimentation d'un auto-gouvernement, et comme un partage actif des biens publics, nous avons l'opportunité de redéfinir le concept de citoyenneté en tant que droit d'accès universel. C'est-à-dire, en tant que droit d'affirmer son identité et de jouir des biens communs. Dans ce dessein, il faut revenir à un raisonnement sur une alternative radicale au système global de la guerre, qui, pour avoir une crédibilité, ne peut ignorer la question des bases militaires.
Sources : AMNISTIA NET