LA SYRIE SOUS PRESSION
LA SYRIE SOUS PRESSION
par Paul-Marie de La Gorce
Les troupes israéliennes devraient avoir évacué Gaza d’ici à la fin 2005, alors que la « feuille de route » prévoyait à cette date la création d’un Etat palestinien. Pourtant, la communauté internationale a entériné ce plan qui n’empêchera pas le gouvernement de M. Ariel Sharon d’accentuer sa mainmise sur la Cisjordanie. Dans ce contexte instable, Washington, embourbé en Irak, intensifie ses pressions sur la Syrie.
Dès le déclenchement de la guerre américaine contre l’Irak, on a été convaincu, à Damas, que l’un de ses buts principaux était d’achever l’encerclement de l’ensemble Syrie-Liban-Palestine, encerclement amorcé par le partenariat stratégique conclu entre la Turquie et Israël, sous l’égide des Etats-Unis. Plus d’un an après, la même certitude demeure : la Syrie est encerclée. D’où la politique suivie par le président Bachar Al-Assad et son gouvernement, les décisions prises pour détourner le risque d’une épreuve de force imminente et la nécessité, en même temps, de préserver les positions jugées essentielles à l’indépendance même du pays.
Avant même que la guerre soit finie, les menaces se sont précisées. Le secrétaire américain à la défense, M. Donald Rumsfeld, a mis en cause, le 28 mars 2003, l’aide à l’armée irakienne qui proviendrait de Syrie et d’Iran. Quelques jours plus tard, la responsable du Conseil national de sécurité, Mme Condoleezza Rice, renouvelait ces accusations et ces avertissements, mais, cette fois, en les adressant seulement à la Syrie. Et, le 3 mai, le secrétaire d’Etat Colin Powell venait en personne à Damas les exposer.
De cet épisode date la prise en compte, par les dirigeants syriens, de l’hypothèse d’une confrontation décisive avec les Etats-Unis. Cette éventualité sert désormais de base à leur analyse de l’avenir de la région et des risques encourus par leur pays. Quelles que soient leurs précautions de langage, ils ne dissimulent pas qu’à leur avis l’administration américaine pourrait, le cas échéant, susciter un affrontement destiné à provoquer la chute du régime actuel. Avec pour but de le remplacer par une direction politique acquise à une collaboration permanente avec les Etats-Unis.
A l’appui de leur diagnostic, les dirigeants de Damas rappellent que, dès après le 11 septembre 2001, Washington avait assimilé les Etats soupçonnés d’aider, d’abriter ou de tolérer les organisations terroristes internationales et les pays disposant d’armes de destruction massive en produisant ou projetant de s’en doter. Et, en l’occurrence, la diplomatie américaine continue de maintenir la Syrie sur la liste des Etats réputés complices des activités terroristes et met régulièrement en cause ses programmes d’armement. A partir de là, analysant les risques courus par son pays, elle a élaboré et mené une politique destinée à les écarter.
Dès la cessation des combats en Irak, l’année dernière, les dirigeants syriens se sont demandé s’il fallait s’attendre à voir le gouvernement américain, quels que soient les prétextes invoqués, retourner ses forces contre la Syrie, agissant, en quelque sorte, dans la foulée de leurs opérations en territoire irakien. Les avertissements lancés par M. Rumsfeld et par Mme Rice le laissaient craindre, et la victoire rapide sur l’Irak pouvait faire croire, à Damas comme ailleurs, à l’irrésistible succès des armées américaines.
Mais il apparut rapidement que celles-ci – dont les effectifs sur place demeuraient limités – seraient entièrement absorbées par les tâches d’occupation, d’administration et de répression en Irak et devraient bientôt faire face aux premières activités de la résistance. En même temps, à Washington, on continuait de menacer la Syrie de sanctions si elle ne changeait pas de comportement : on allait donc entrer dans une période où le régime syrien serait soumis à de fortes pressions, qui pourraient un jour déboucher sur une crise aiguë, mais laisseraient le temps aux dirigeants de Damas d’y adapter leur politique.
Quelles étaient les exigences américaines ? Elles portaient essentiellement sur quatre points : la liberté d’action que le gouvernement syrien laissait aux organisations palestiniennes basées à Damas et considérées comme terroristes à Washington ; les facilités que la Syrie était accusée de donner au Hezbollah libanais, lui aussi assimilé à un mouvement terroriste, et soupçonné de vouloir reprendre, si les circonstances y conduisaient, une action de harcèlement contre l’Etat d’Israël ; un accueil trop large aux hommes et aux groupes fuyant l’Irak, après avoir servi le régime de l’ancien président Saddam Hussein et capables de reprendre, le moment venu, la lutte contre l’occupation américaine ; et enfin le développement d’armes de destruction massive, soit dans les usines d’armement locales, soit par achat à d’autres Etats.
De ces quatre points, les trois premiers tenaient à la situation générale de la région : le gouvernement syrien jugea qu’il avait une certaine marge de manœuvre. Sur le dernier, au contraire, il s’agissait de la liberté de choix et de décision de la Syrie et de ses capacités de défense, et il jugea que se trouvait là une « ligne rouge » dont il faudrait que les Etats-Unis tiennent compte.
Les décisions prises s’ensuivirent logiquement. Les organisations palestiniennes présentes à Damas furent invitées à déménager ou à restreindre leurs activités publiques. Les personnalités irakiennes et leur entourage repliés en territoire syrien furent priés de le quitter. On décida un resserrement sensible du dispositif syrien au Liban, ramené dans la Bekaa, de manière qu’il ne soit en aucun cas impliqué dans la reprise éventuelle des activités militaires du Hezbollah – il ne pourrait pas être accusé d’intervenir dans d’éventuelles crises internes au Liban. Plus encore : M. Assad fit savoir qu’il ne s’opposerait d’aucune façon aux choix de l’Autorité palestinienne dans ses négociations avec Israël, qu’il ne les critiquerait pas ni ne s’en occuperait. Mais cette série de gestes suffirait-elle à modifier le ton et les façons de la politique américaine ?
Les réactions enregistrées à Washington permirent de mesurer les résultats obtenus. Le plus significatif, à cet égard, eut lieu au Congrès, en deux étapes successives. Dans un premier temps, on annonça que, le 15 juillet 2003, le sous-secrétaire d’Etat John Bolton lui présenterait un dossier très sévère, comportant des menaces plus ou moins définies envers Damas. En réalité, sa publication fut ajournée : au département d’Etat, on l’avait jugé excessif et l’on souhaitait conserver d’autres possibilités de négociations.
Mais des « fuites » eurent lieu dans le New York Times, le 22 juillet, sur le développement supposé d’armes chimiques et biologiques syriennes, et M. John Bolton vint présenter son rapport, sans que l’on sache jusqu’à quel point il avait été modifié. Il accusait la Syrie de n’avoir pas donné de réponse satisfaisante aux exigences américaines et de constituer, par conséquent, une source latente d’aide au terrorisme international, une menace réelle pour l’indépendance du Liban et un danger potentiel pour la région si elle poursuivait la mise en œuvre de ses programmes d’armes de destruction massive. Autant de raisons pour que des sanctions soient prises contre elle. Et ce fut, en effet, la deuxième étape : le Congrès vota, le 11 novembre 2003, une résolution – dite Syria Accountability Act – autorisant le président des Etats-Unis à édicter, quand il le déciderait, des sanctions correspondant au danger que la Syrie continuait de représenter aux yeux de Washington.
A Damas, on en tira la conclusion qu’au sein de l’administration américaine deux courants s’opposaient, dont aucun n’avait encore définitivement prévalu. Pour l’un, il fallait saisir au plus tôt l’occasion de déclencher une crise qui mette le régime baasiste en difficulté au point de provoquer sa chute, à la suite de sanctions drastiques ou même de pressions militaires. Pour l’autre, probablement le plus influent, l’objectif serait d’isoler la Syrie et de la priver de toute capacité d’action ou d’influence dans la région – et donc dans les règlements politiques qui peuvent y intervenir.
Au total, les dirigeants syriens jugèrent que leur but était atteint : aucune menace militaire immédiate ne pesait sur leur pays, les sanctions autorisées par le Congrès n’étaient pas encore adoptées et Damas pouvait encore décider souverainement de sa politique et de ses moyens de défense. Il régna alors à Damas une brève période d’optimisme. Désormais enlisés en Irak par le développement de la résistance, les Etats-Unis étaient certainement peu soucieux d’accroître leur fardeau dans la région en se lançant dans de nouvelles aventures. Les sanctions préparées à Washington furent ajournées à deux reprises : après l’assassinat, le 22 mars 2004, de Cheikh Yassine, qui risquait de provoquer de graves troubles dans toute la région, puis quand la brusque détérioration de la situation des forces américaines en Irak, au moment de l’affaire de Fallouja, laissa craindre un embrasement plus général – bien que le porte-parole de l’état-major américain, sur place, ait mis en cause publiquement l’aide que la résistance irakienne recevrait, selon lui, à travers la frontière syrienne. Autant de raisons de croire, à Damas, que le courant le moins hostile envers la Syrie était prépondérant à Washington et que l’on pouvait même stabiliser les rapports entre les deux pays.
Trois épisodes en sens contraire intervinrent alors. Des troubles graves se produisirent, en mars 2004, dans la région kurde aux abords de la frontière irakienne. Ils s’expliquaient apparemment par la situation locale. Mais, invoquant le rôle que les Kurdes jouent traditionnellement dans la vie économique et politique du pays et la violence des manifestations, où le drapeau national fut brûlé, les dirigeants syriens les attribuèrent à l’action souterraine des partis kurdes irakiens alliés aux Etats-Unis ou aux services américains eux-mêmes.
Après quoi, le président George W. Bush finit, le 11 mai 2004, par édicter les sanctions prévues contre la Syrie. Si l’annulation des communications aériennes n’est que symbolique, puisque aucun avion syrien n’atterrit aux Etats-Unis, les autres mesures peuvent avoir de graves conséquences. Elles pourraient bloquer nombre d’importations – y compris en provenance de pays tiers, mais contenant plus de 1% de produits américains –, interdire les transactions en devises (la Banque commerciale est accusée de blanchir les fonds du terrorisme), aboutir au gel des avoirs de personnalités du régime, notamment au Liban, avec des conséquences imprévisibles sur le système bancaire de ce pays et, enfin, frapper les importantes communautés syriennes d’Amérique du Nord.
Encore plus agressif fut jugé le comportement américain à l’égard des accords de partenariat projetés entre la Syrie et l’Union européenne. Car personne, à Damas, ne doute que les Etats-Unis soient à l’origine des démarches faites par certains Etats européens – le Royaume-Uni, les Pays-Bas, mais aussi l’Allemagne, puis, le 25 mai 2004, les 25 Etats membres – pour que ces accords ne soient acceptés que moyennant l’abandon par les Syriens de tout programme d’armes de destruction massive. Cette clause n’avait jamais été mentionnée jusque-là dans aucun accord de partenariat conclu par l’Union européenne avec d’autres Etats.
A Damas, on y a vu un geste manifestement dirigé contre les intérêts syriens, mais aussi la preuve de l’efficacité des pressions américaines sur l’Union européenne, par le relais des gouvernements traditionnellement ou occasionnellement alignés sur les Etats-Unis.
C’est dire que le gouvernement syrien ne perd aucunement de vue l’hypothèse d’une confrontation. Le scénario le plus probable, mais peut-être aussi le pire, prend pour point de départ le choc provoqué dans toutes les communautés chiites de la région, et d’abord en Iran, par l’assaut des forces américaines à Kerbala et à Nadjaf et une éventuelle reprise de l’épreuve de force entre elles et la résistance chiite en Irak. Dans ce cas, le Hezbollah libanais, soit de sa propre initiative, soit sous l’impulsion du gouvernement iranien, pourrait riposter par une aide plus directe à la résistance palestinienne.
Aucun doute ne peut subsister quant à ce que le gouvernement israélien déciderait alors. Le premier ministre Ariel Sharon a déjà eu l’occasion de le dire : il tiendrait la Syrie pour responsable de ce que le Hezbollah ferait et la réplique militaire israélienne porterait directement contre les forces syriennes au Liban, et peut-être contre des installations militaires ou industrielles en territoire syrien. Là est le danger le plus vraisemblable qu’une crise ferait courir à la Syrie.
En fin de compte, c’est bel et bien la résistance irakienne qui a le plus compté pour détourner les Etats-Unis de toute action de grande envergure contre les Etats voisins : les dirigeants syriens sont les premiers à le reconnaître. Leurs décisions ont, elles aussi, contribué à écarter les risques immédiats de confrontation. Mais ils savent que leur politique ressemble désormais à un étroit chemin de crête.
Maintenir intégralement leur position sur leur liberté de choix politique et militaire, refuser en particulier d’abandonner leur programme d’armement – si limité soit-il en réalité – tant qu’Israël peut développer ses capacités de destruction massive avec ses armes nucléaires, c’est, pour Damas, prendre le risque de subir des pressions supplémentaires, voire de nouvelles initiatives de la part des Etats-Unis. Y céder signifierait, pour le régime, compromettre le socle sur lequel il est bâti et s’appuie depuis des décennies : son nationalisme indiscuté, sa volonté affichée d’indépendance et l’autorité qu’il en retire à l’extérieur comme auprès de sa propre population.
Sources : LE MONDE DIPLOMATIQUE
Posté par Adriana Evangelizt