RAPPORT MEHLIS 2ème partie
L'ENQUÊTE LIBANAISE
Mesures initiales
39 – Résoudre un crime de cette ampleur exige de fortes capacités de gestion, des rôles clairs, une coordination et un accès à des compétences, une puissance de travail, des équipements et des moyens d’assistance. Le bref exposé suivant résume les mesures prises par les autorités libanaises au cours de la période allant de l’exécution du crime jusqu’à la formation de la commission d’enquête innernationale.
Le juge d’instruction
40 – Le premier juge d’instruction militaire Rachid Mezher a été chargé de l’enquête durant la période du 14 au 21 février 2005. À cette dernière date, le gouvernement libanais a pris la décision de considérer le crime comme un acte terroriste visant la République. Cela a conduit à transférer l’affaire à une nouvelle juridiction compétente, la Cour de justice, qui est la plus haute instance criminelle au Liban. En conséquence de cette décision, un nouveau juge d’instruction a été désigné pour conduire les investigations, le juge Michel Abou Arraj, représentant du bureau du procureur général.
41 – Le juge Mezher est arrivé sur la scène du crime moins d’une heure après l’explosion, en compagnie du juge Jean Fahd, du bureau du procureur général. Il a décrit la situation sur la scène du crime comme étant chaotique. Ses premières décisions ont été de confier au numéro deux de la police de Beyrouth, le général Naji Moulaeb, la charge de superviser le lieu du crime, lui assignant la tâche de retirer les morts et les blessés, de faire éteindre les feux et, ensuite, d’évacuer la scène du crime et de la boucler totalement (déclaration de témoin).
42 – À 17h00, le juge Mezher a convoqué une réunion regroupant tous les organismes concernés, à la fois des FSI et de l’armée, représentés en tout par dix officiers. Au cours de la réunion, le juge Mezher a réparti les tâches sur les différents corps et donné des instructions supplémentaires sur le cours de l’enquête (déclaration de témoin).
43 – Les représentants des FSI à cette réunion étaient : le général Aawar, en sa qualité de commandant en charge de la police de Beyrouth, le général Salah Eid, en tant que responsable du site de l’explosion, et le lieutenant-colonel Fouad Osman, en tant que chef de la division d’information.
44 – Après la réunion, vers 19h00, le juge Mezher est retourné sur la scène du crime pour la deuxième fois. Il n’était pas satisfait de ses observations sur la scène du crime, mais il espérait qu’il en saurait davantage le lendemain du fait que les responsabilités ont été partagées au cours de la réunion. Les lacunes se résumaient notamment à l’absence d’équipements et de moyens d’assistance ainsi qu’à l’inexpérience. De plus, il y avait des failles de communication entre les divers organismes concernés, les instructions du juge n’étaient pas respectées et il ne recevait pas de rapports adéquats sur le progrès des investigations (déclaration de témoin).
45 – Durant la période de ses fonctions en tant que juge d’instruction, le juge Mezher a convoqué une dizaine de personnes à son bureau pour les interroger, y compris des membres du personnel de l’hôtel Saint-Georges, des officiers de la garde rapprochée de Hariri, le père et la mère d’Abou Adas et des témoins. Il a également, en concertation avec le juge Jean Fahd, pris la décision de demander l’assistance de la Suisse concernant une équipe d’expertise légiste afin d’aider les autorités libanaises dans l’enquête. Quand le juge Mezher a été déchargé du dossier, le 21 février 2005, aucun résultat substantiel n’avait été atteint dans les investigations.
46 – Le dossier a été remis au nouveau juge d’instruction, le juge Abou Arraj. Ce dernier a été en charge de l’affaire du 22 février jusqu’au 23 mars 2005. Il a été nommé par le premier juge Tanios Khoury au Conseil supérieur de la magistrature (…) (déclaration de témoin). Ses premières opinions en examinant le dossier étaient que le crime constituait une attaque terroriste qui exigeait beaucoup de temps et des mesures d’investigation extensives, ainsi que la mise en œuvre de ressources substantielles. À son point de vue, toutes les mesures initiales prises dans le cadre de l’enquête ont été menées d’une façon professionnelle et précise. Mais il a été surpris de voir que les voitures du convoi avaient été retirées. Il n’a pas rencontré le juge Mezher mais il l’a appelé au téléphone chaque fois qu’il avait besoin de clarifications (déclaration de témoin).
(…)
Les FSI
51 – Le 14 février 2005, le général Ali Hajj occupait les fonctions de directeur des FSI. Il avait été promu à ce poste en novembre 2004. Selon certaines allégations, il a été nommé par les Syriens. Il a abandonné ses fonctions au cours du printemps 2005, après l’attentat contre Hariri. Selon ses déclarations, il était présent à son bureau lorsqu’il a été alerté à propos de l’explosion. Il s’est alors rendu immédiatement sur la scène du crime en voiture. Pendant le trajet, il a appelé le général Chahid Khoury, chef du département des opérations au sein des FSI, qui lui a dit qu’il s’agissait d’une grande explosion. Le général Hajj a alors ordonné à M. Khoury de dépêcher toutes les unités responsables sur le site. Ces unités étaient composées de l’unité légiste sous le commandement du général Hicham Aawar, l’unité d’artificiers, dirigée par le général Abdel Badih Soussi, et l’unité d’investigation commandée par le lieutenant-colonel Fouad Osman. Cela était son unique responsabilité, d’assurer les ressources nécessaires. Après l’arrivée du juge d’instruction, tout le personnel des FSI était sous les ordres du magistrat et le général Ali Hajj ne pouvait pas s’ingérer dans l’enquête (déclaration de témoin).
52 – À son point de vue, les problèmes créés sur la scène du crime étaient dus à la présence de plusieurs organismes, comme l’armée, les FSI, la Sécurité de l’État et la Sûreté générale.
53 – Plus tard cet après-midi-là, le général Hajj s’est joint à une réunion du Conseil supérieur de la défense au palais présidentiel. La réunion était dirigée par le président de la République. Les autres participants étaient le vice-président du Conseil, les ministres de l’Intérieur, de la Défense, des Affaires étrangères, de la Justice, de l’Économie et des Travaux publics, le mohafez de Beyrouth et les chefs des divers services de sécurité. La réunion a été axée sur le crime, sur ses ramifications et sur la question de transmettre le dossier à la Cour de justice.
54 – À la suite de la réunion, le général Hajj est retourné à son bureau ; aussitôt après, la chaîne al-Jazira a diffusé une vidéo sur laquelle Ahmad Abou Adass a revendiqué la responsabilité de l’explosion et du meurtre de Hariri. À partir de ce moment, toutes les ressources disponibles des FSI, à l’exception de celles occupées sur la scène du crime, ont été concentrées sur la piste d’Abou Adass.
Les services de renseignements militaires
55 – Le 14 février 2005, le général Raymond Azar était le chef des services de renseignements de l’armée. Il avait été promu à ce poste en décembre 1998 et a présenté sa démission au printemps 2005 après l’attentat contre Hariri. Selon ses déclarations, il a été prévenu de l’explosion par le colonel Mohammed Fehmi, chef du département de la Sécurité militaire. Il ne s’est pas rendu sur la scène du crime, mais il a suivi l’affaire en détail de son bureau, en compagnie du colonel Albert Karam, chef de la branche des SR de Beyrouth. Il a informé le président Lahoud et le général Ghazali de l’explosion au moment où elle s’est produite. (déclaration de témoin).
56 – Des membres du personnel des SR de l’armée (principalement des experts artificiers) ont visité la scène du crime et mené leur partie du travail d’investigation. Ils ont confirmé que les explosifs utilisés étaient du TNT et ont estimé la quantité à 300 kg. Toutes les pièces à conviction trouvées sur le site ont été par la suite remises aux FSI (le général Hicham Aawar) et, à la connaissance du général Azar, il y avait quelques fragments de métal et un pistolet. À son point de vue, c’était principalement les FSI, mais aussi le bureau du procureur général et le juge d’instruction qui avaient la responsabilité globale de l’enquête.
57 – L’après-midi du 14 février 2005, le général Azar a pris part à la réunion du Conseil supérieur de défense. Au cours de la réunion, un exposé a été fait sur l’assassinat de Hariri, avec tous les détails disponibles à ce moment-là. Chaque participant a présenté son point de vue.
58 – Ultérieurement, sa direction a été assignée à la tâche de suivre les trois éléments suivants :
La vidéo d’Abou Adas
Les communications cellulaires dans la zone de l’explosion
Le type et la quantité d’explosifs utilisés.
La Sûreté générale
59 – Le 14 février 2005, le brigadier Jamil Sayyed occupait les fonctions de directeur général de la Sûreté générale. Il avait été nommé à ce poste en décembre 1998 et a démissionné au printemps 2005 après l’attentat contre Hariri. Selon ses déclarations, il se trouvait à son bureau lorsqu’il a entendu l’explosion, mais il croyait qu’il s’agissait de chasseurs israéliens crevant le mur du son. Entre 13h15 et 13h30, le lieutenant-colonel Ahmad Assir l’a informé de l’explosion et lui a dit que le convoi de Hariri avait été visé. Il est resté à son bureau et aucun membre du personnel de la Sûreté générale n’a été dépêché sur les lieux. Il a téléphoné au chef de l’État, au ministre de l’Intérieur et au général Ghazalé.
60 – Plus tard, dans l’après-midi, le général Sayyed a participé à la réunion du Conseil supérieur de défense, axée sur les répercussions immédiates sur le terrain. Des suggestions ont été soumises au gouvernement, qui s’est réuni le même soir.
61 – Dans la matinée de mardi 15 février 2005, il a reçu un appel téléphonique d’un journaliste d’al-Jazira l’informant que personne n’était venu encore chercher la cassette d’Abou Adas. La vidéo lui a été apportée le 16 février. Il en a fait une copie et remis l’original au juge Abou Arraj.
L’enquête sur le lieu du crime
Le rapport des FSI
62 – Comme pour toute affaire criminelle, une inspection des lieux du crime et des environs est d’une importance primordiale pour les conclusions de l’enquête. L’officier en charge, le général Naji Moulaeb des FSI, est allé sur les lieux à 13h05, le 14 février 2005. Il a ensuite publié un rapport le 3 mars 2005 sur l’inspection menée par les autorités libanaises (la Direction générale des Forces de sécurité de intérieure, la police de Beyrouth, n° de réf. : 95) contenant ce qui suit :
(…)
« Le 14 février 2005, à environ 12h50, une explosion a eu lieu à Beyrouth près de l’hôtel Saint-Georges, comme indiqué par le centre opérationnel. Toutes les unités de patrouille ont reçu l’ordre de se rendre sur les lieux. J’y suis arrivé quelques minutes plus tard. Les voitures garées à proximité avaient pris feu et il y avait beaucoup de fumée. Les véhicules de la Défense civile, des pompiers et ceux de la Croix-Rouge se sont tout de suite dirigés vers le site et ont pris part à l’extinction du feu, à la recherche des corps et à l’évacuation des blessés vers les hôpitaux. La scène était chaotique ; les membres de l’armée et des FSI s’étaient confondus avec les civils, les pompiers, les secouristes et les journalistes. Tout le monde accourait vers les lieux du crime. J’ai alors donné l’ordre à tous les officiers, policiers et membres des forces de l’ordre de faire tout le nécessaire afin d’assurer un couloir de sécurité et afin de prendre les mesures appropriées pour sécuriser les lieux du crime et pour éloigner les curieux. J’ai donné au chef du second secrétariat régional de Beyrouth la responsabilité d’appliquer ces ordres.
(…)
En plus des politiciens et des officiers de sécurité, le commissaire du gouvernement près la Cour militaire, Rachid Mezher, le premier juge d’instruction de la Cour militaire de Beyrouth sont arrivés sur les lieux avec une équipe de travail. M. Mezher m’a ensuite confié, en tant que responsable en charge de la police pendant l’absence du chef de police qui était en mission à l’étranger depuis le 12 février 2005, la tâche de mener une enquête sur l’attentat et de le garder informé de l’affaire. L’autorisation orale est ensuite devenue écrite.
J’ai informé le directeur général de la Sécurité intérieure de tout cela dès son arrivée sur les lieux du crime.
Compte tenu de l’autorisation orale citée ci-dessus, j’ai donné l’ordre au major Salah Eid, le commandant du second secrétariat régional de Beyrouth, de prendre les mesures nécessaires pour l’enquête et de me garder au courant des nouvelles données.
L’évacuation des blessés vers les hôpitaux et la recherche des corps étaient toujours en cours tout comme le travail du personnel de l’Office central des accidents et des experts en explosifs. Une inspection approfondie a été effectuée sur la scène de l’attentat et ses environs. Un groupe d’ingénieurs de l’armée libanaise est aussi arrivé et a pris des échantillons des lieux du crime afin de les examiner. Un groupe de l’armée a aussi inspecté le site et ses bâtiments et a aidé à assurer un cordon de sécurité.
(…)
Sur les ordres du premier juge d’instruction de la Cour militaire, et avec l’autorisation du directeur général des Forces de sécurité intérieure, les voitures du convoi de M. Hariri ont été envoyées vers la caserne Hélou après avoir été photographiées et filmées sur les lieux du crime en présence des chefs du second secrétariat général de Beyrouth, de la seconde équipe de trafic de Beyrouth, de la branche al-Bourj et de l’équipe des investigateurs criminels et se basant sur les données fournies par la Défense civile, conformément au rapport n° 144/302 datant du 14 février 2005. Les véhicules ont ainsi été évacués vers la caserne Hélou.
Dans notre télégramme n° 2122 datant du 15 février et qui a été adressé au chef des services d’urgence, nous avons demandé que les véhicules soient sécurisés et que personne ne soit autorisé à les toucher.
À 15h00, le 15 février 2005, le major Omar Mekkawi, le chef de l’unité de police de Beyrouth, a rapporté et a exécuté ces ordres. Il m’a informé de toutes les mesures qui ont été prises et de tous les incidents qui ont été signalés et nous avons été tenus informés des progrès de l’enquête menée par le major Salah Eid. Nous avons ensuite dûment informé le premier juge d’instruction de la Cour militaire des informations qu’on avait.
Conformément à l’accord n° 2F206/1736 datant du 18 février 2005, le premier juge d’instruction de la Cour militaire nous a fait parvenir l’autorisation réf. 36/2005 datant du 18 février 2005, contenant un ordre pour contacter le mohafez de Beyrouth qui devait nous fournir les noms de ceux qui travaillaient récemment dans le chantier sur les lieux de l’explosion. »
Le rapport légiste suisse
63 – Étant donné que les experts libanais qui ont inspecté les lieux du crime représentent différentes agences, ils sont parvenus à des résultats et des conclusions différents de l’inspection. Par conséquent, ils ont été appelés à une réunion en présence du procureur général (déclarations de témoins). La réunion a résulté en une demande au gouvernement en vue d’une assistance dans l’inspection des lieux du crime. Une équipe d’experts légistes suisses a visité le Liban en mars 2005 et a entrepris une enquête légiste. Le rapport final de l’équipe suisse indique ce qui suit :
« Nos conclusions sur une explosion souterraine ou au-dessus de la terre sont basées sur les points suivants :
– Analyses basées sur la dispersion des fragments et sur la taille et la forme des fragments.
– Analyses basées sur la taille et la forme du cratère.
– Analyses balistiques.
– Analyses des dommages infligés aux bâtiments (structure, vitres…)
Suite à l’analyse de la dispersion des fragments, nous ne pouvons pas donner une preuve irréfutable sur le fait de savoir si l’explosion était au-dessous ou au-dessus de la terre. Nos analyses et nos recherches portant sur la taille et la forme du cratère ne nous donnent pas non plus de preuves claires sur le fait de savoir si l’explosion était au-dessous ou au-dessus de la terre.
D’un autre côté, la forme et la taille du cratère nous donnent une certaine information sur la charge d’explosifs possiblement utilisée au-dessous ou au-dessus de la terre.
Comme nous l’avons déjà cité dans notre rapport, il est possible qu’une charge d’explosifs de 1 000 kg utilisée au-dessus de la terre produise un cratère semblable à celui su les lieux du crime.
(…)
Si la charge était placée dans un véhicule, elle devrait peser plus que cela. Si, en effet, un tel véhicule a été utilisé, nous aurions trouvé de plus gros fragments de ce véhicule (un fragment du cadre, par exemple) à proximité du centre de l’explosion.
L’étendue des dommages remarqués sur les fragments en métal que la police nous a montrés (des fragments du van Mitsubishi, selon la police) est en conformité avec les fragments que nous aurions trouvés si un tel véhicule avait réellement explosé au centre du site.
(…)
Après avoir mené toutes les analyses et discussions sur les données que nous avons récoltées, nous sommes parvenus à la conclusion que l’explosion était probablement au-dessus de la terre. Par conséquent, nous estimons à 1 000 kg la charge hautement explosive.
Les résultats préliminaires non officiels des analyses d’un échantillon du cratère ont démontré des traces de TNT. »
Le rapport de Rifi
– En mars 2005, l’actuel chef des FSI, le général Ashraf Rifi, avait préparé un rapport sur les mesures initiales prises par les autorités libanaises sur les lieux du crime, et qui a été ensuite remis à la mission d’enquête des Nations unies. Le rapport contenait ce qui suit (extraits) :
II. Les mesures prises:
L’importance de cet événement tragique qui a coûté la vie à l’ancien Premier ministre Rafic Hariri a eu une influence sur les décisions et les mesures qui ont été prises.
A- Les opérations de secours et la recherche des corps :
Immédiatement après l’explosion, les organismes sécuritaires, militaires et la Défense civile, ainsi que la Croix-Rouge se sont précipités sur les lieux du crime pour remplir leur mission. En dépit de toutes les mesures prises, celles-ci n’ont malheureusement pas été à la hauteur de ce qui aurait été souhaitable pour que ces organismes puissent sauver la face. Ces mesures étaient défectueuses. Ainsi, le ministère de l’Intérieur et des Municipalités a publié un mémorandum 137(sad)2, daté du 25 février 2005, ordonnant à l’Inspection générale des Forces de sécurité intérieure d’enquêter sur les actes et actions. Se fondant sur les résultats, il a suggéré la révocation du chef de la police de Beyrouth et du chef de la police judiciaire.
B. Préservation des lieux du crime :
Immédiatement après l’explosion, le juge d’instruction militaire a été chargé de l’enquête. Tout le personnel de la police judiciaire et de la sécurité a été mis à sa disposition. Il a ordonné des commissions rogatoires et indiqué les mesures qui devaient être prises, et ce spécifiquement en ce qui concerne la préservation des lieux du crime. Cependant, les mesures prises ont été en deçà du niveau requis et contraires aux règles évidentes et fondamentales selon lesquelles un crime d’une telle ampleur, et même de moindre ampleur, doit être traité. Dans ce cas, des mesures strictes doivent être prises afin d’empêcher toute altération des lieux du crime ou des preuves qui pourraient être utilisées comme preuves criminelles afin d’aider l’enquête et de découvrir la vérité. Cela aurait pu être effectué sans négliger l’aspect humain de la tâche à remplir, c’est-à-dire en accordant la priorité à la recherche des victimes et des blessés, et en fournissant à ces derniers les premiers soins nécessaires.
De nombreuses erreurs ont été notées en la matière :
a) Les lieux du crime ont été le théâtre d’un chaos non seulement durant les premières heures suivant l’explosion, pendant lesquelles l’attention est portée sur l’extinction de l’incendie, l’aide aux blessés et la recherche des disparus, mais aussi, de manière regrettable et non nécessaire, durant une période beaucoup plus longue.
b) Il n’y eut aucune coordination entre tous les organes sécuritaires présents sur les lieux du crime.
c) La recherche des disparus a été conduite de manière irresponsable, non professionnelle et négligente. Certaines personnes ont ainsi été découvertes plus tard par hasard ou par leurs familles. Les éléments controversés suivants ont été enregistrés :
– Le corps de Zahi Abu Rujaili, un citoyen libanais, a été découvert le 15 mars 2005. Selon un expert médical, la victime avait survécu à l’explosion pendant environ 12 heures.
– Le corps d’une des victimes a été découvert par hasard 8 jours après l’explosion.
– Le corps de Abdel-Hamid Ghalayini, un citoyen libanais, a été trouvé 16 jours après l’explosion par sa famille et non par les officiers de la Défense judiciaire ou civile
– Le sort de Farhan Ahmad al-Issa est toujours inconnu, il est toujours porté disparu. Il est à craindre que la découverte de son corps ne provoque encore un nouveau scandale.
d) Quelques heures après l’explosion, vers 23h00, des preuves essentielles ont été retirées des lieux du crime. Les voitures du convoi de l’ancien Premier ministre ont été transférées à la caserne Hélou sous prétexte de leur protection alors que ce qui restait des véhicules ne justifiait pas leur protection sauf en ce qui concerne leur valeur en tant que preuve criminelle. Cela n’est pas le seul cas prouvant l’altération des lieux du crime. Une voiture de marque BMW, qui ne faisait pas partie du convoi, a également été retirée alors que l’attention aurait dû être portée sur le non-retrait de quelque voiture que ce soit, et sur le maintien des véhicules à leur emplacement exact afin de déterminer comment le crime avait été commis.
e) Un bulldozer a été introduit sur les lieux du crime le jour de l’explosion, le 14 février 2005, en soirée, sans aucune justification. Dès que le ministère de l’Intérieur et des Municipalités en a été informé, il a ordonné son retrait et la préservation des lieux du crime en l’état.
C. La conduite de l’enquête, ses conditions et la détermination des modalités du crime :
a) Il est connu que des erreurs majeures ont été commises lors de la conduite de l’enquête, parmi lesquelles la fuite d’informations qui a entraîné une certaine confusion. Avec pour conséquence de compromettre la crédibilité de l’enquête locale.
-Responsabilités
a) La responsabilité d’un crime si tragique ne peut être limitée à un aspect. Comme mentionné ci-dessus, cela englobe des aspects politiques, judiciaires et sécuritaires.
Décision de retirer le convoi de véhicules
65 – La décision de remplir le cratère sur les lieux du crime, de retirer les véhicules du convoi et de rouvrir la rue au lendemain de l’explosion, laisse perplexe si l’on suppose qu’il existait une volonté générale de procéder à un examen professionnel des lieux du crime afin de dépister les auteurs du crime et de les traduire en justice. Une perplexité, reflétée dans les différentes déclarations des officiels les plus impliqués, qui parle d’elle-même.
Juge d’instruction Mezher
66 – À 22h30, le 14 février, le juge Mezher était chez lui, quand il a reçu un appel téléphonique du général Naji Mulaeb, qui l’a informé que des représentants de différents organismes étaient sur les lieux du crime et avaient commencé à collecter des morceaux de métal du convoi de véhicules afin de procéder à leurs propres examens légaux. Le général Mulaeb n’a rien pu faire pour les en empêcher. Il a suggéré que le convoi soit transféré dans un endroit sûr et a proposé la caserne Hélou à Beyrouth. Le juge Mezher a accepté cette proposition sous les conditions suivantes : les véhicules devaient être filmés sur le site, répertoriés et numérotés. Ils devaient également être filmés durant leur transfert et lors de leur arrivée à la caserne Hélou, où ils devaient être couverts et gardés 24 heures sur 24 afin d’éviter toute altération des preuves. Le juge Mezher n’a eu aucune information sur la décision de remplir le cratère et de rouvrir la rue (déclaration d’un témoin). Les véhicules ont été retirés des lieux du crime le 14 février.
Général Jamil al-Sayyed
67 – Le matin du 15 février 2005, le général al-Sayyed a lu les journaux au sujet du retrait des véhicules du convoi. À 08h00, il a appelé le général Ali al-Hajj, chef des FSI, et lui a demandé ce qui se passait. Le général al-Hajj lui a répondu que deux équipes travaillent sur le nettoyage de la route qui devait rouvrir à 10h00. En réponse à une question directe, le général al-Hajj a déclaré que les ordres venaient de Moustapha Hamdane, le commandant de la garde présidentielle (déclaration de témoin).
Général Ali al-Hajj
68 – Le 14 février 2005 à 22h30, M. Saddik a reçu un appel téléphonique à son bureau (où il était avec le général Hisham Aouar) de la part du directeur général du ministère des Travaux publics, M. Fadi Nammar. M. Nammar lui a dit qu’une décision avait été prise de rouvrir la route le lendemain et que son équipe était prête à commencer les travaux au lever du soleil le lendemain matin. L’appel était effectué sur une ligne fixe et entendu par le général Aouar. Il a prétendu avoir été surpris par cet appel téléphonique car M. Nammar n’avait pas d’autorité en la matière. Il a été publiquement reconnu que Fadi Nammar était très proche du palais présidentiel, ce qui signifiait qu’il prenait ses ordres de là-bas. M. Nammar a prétendu qu’il avait réglé le problème avec le juge d’instruction. Il a appelé le chef de la police de Beyrouth, le général Naji Mulaeb, et l’a informé de l’appel téléphonique de M. Nammar et lui a demandé de vérifier que le juge Mezher était au courant de cette décision. Le général Mulaeb a appelé le juge Mezher, qui était au courant de la décision de rouvrir la route et n’y voyait pas d’objection. Le général Mulaeb a alors demandé ce qui devrait être fait avec les véhicules. Le juge Mezher a répondu qu’ils devaient être transférés dans un endroit sûr, et il a proposé la caserne Hélou (déclaration de témoins).
69 – Le lendemain matin, le 15 février 2005, M. Nammar a rencontré le mohafez de Beyrouth, M. Yaacoub Sarraf, afin d’organiser la réouverture de la route Minet el-Hosn. Sarraf est très proche du palais présidentiel et était également au courant de la décision (déclaration de témoin).
Général Hisham Aouar
70 – Au sujet du retrait du convoi, le général Aouar a indiqué qu’il ne savait pas qui avait donné les ordres. Il lui a été demandé d’aider au filmage du retrait du convoi le 14 février durant une rencontre avec le juge d’instruction, mais rien d’autre n’a été mentionné au sujet du retrait des véhicules du convoi des lieux du crime. Le même soir, entre 22h30 et 23h00, il était dans les bureaux du directeur général des FSI, le général Ali al-Hajj, et lui a dit que les voitures allaient être retirées. Il lui a aussi dit que les FSI allaient apporter leur aide avec le marquage des emplacements des véhicules et leur filmage (déclaration de témoin).
Directeur général Fadi Nammar
71 – M. Nammar ne se souvient pas si le général al-Hajj lui a téléphoné le 14 février 2005, mais il se souvient d’avoir appelé le général al-Hajj le lendemain, comme il le fait toujours en pareille situation. Au moment du coup de téléphone, il était dans le bureau du mohafez de Beyrouth. Il a indiqué au général al-Hajj qu’ils étaient prêts, si nécessaire, à offrir leur aide. Le général al-Hajj l’a transféré à un général travaillant pour les FSI qui lui a dit qu’une étude était en cours sur les lieux du crime. Le général a indiqué qu’il recontacterait M. Nammar en temps voulu. M. Nammar ne se souvenait pas du nom du général, mais il était avec al-Hajj. Il n’avait pas le pouvoir nécessaire pour décider de rouvrir les routes à Beyrouth et il n’a pas donné d’ordres visant à retirer les voitures du convoi. Il a également nié avoir eu des contacts avec le palais présidentiel (déclaration de témoin).
72 – En conséquence, il a été confirmé (grâce à des listes téléphoniques) que le général Ali al-Hajj a appelé d’une ligne fixe M. Nammar sur son téléphone cellulaire le soir du 14 février 2005. Il a également été confirmé que M. Nammar a appelé le général Ali-al Hajj le lendemain (déclaration de témoin).
Le mohafez de Beyrouth, Yaacoub Sarraf
73 – Selon son témoignage, il n’a donné aucune instruction. L’armée et la police ont tout pris en charge. Il a pris contact au téléphone avec M. Fadi Nammar, le 14 février 2005.
Le commandant de la gendarmerie de Beyrouth, Naji Moulaeb
74 – Entre 20h30 et 22h, le 14 février 2005, le général Moulaeb a reçu un appel téléphonique à son bureau du général Ali Hajj qui lui a ordonné d’ôter les voitures du convoi de la scène du crime et de les placer dans un endroit sûr, partant du principe que la route sera rouverte dans les deux jours qui suivront. Les voitures seraient disponibles au cas où les experts voudraient les examiner. Le général Moulaeb a été surpris par cette décision et ne l’a pas acceptée. Il a informé le général Hajj qu’il n’avait rien à voir avec la scène du crime et que ce site relevait du juge Mezher. Le général Hajj a alors demandé au général Moulaeb de prendre contact avec le juge. C’est ce que ce dernier a fait. Le magistrat a également été surpris par cette requête et a interrogé le général sur les raisons de cette précipitation. Le général Moulaeb lui a dit qu’il a reçu ses ordres du général Hajj et qu’il en avait été également surpris. Le juge lui a alors demandé de lui donner quelque temps et lui a dit qu’il le rappellera. Peu de temps plus tard, entre 10 et 30 minutes, le magistrat a rappelé (le général) et lui a dit que les véhicules pouvaient être déplacés.
Le général Moustapha Hamdane
75 – Après l’attentat du 14 février 2005, le général Hamdane a pris toutes les mesures nécessaires pour protéger le président et le périmètre du palais présidentiel. Il ne se rappelle pas des détails, mais il ne s’est pas rendu sur le site. Il n’a pas donné des ordres ou des directives concernant les activités sur la scène du crime, dans la mesure où celle-ci ne relève pas de ses responsabilités. Aussi, n’a-t-il rien à voir avec tout ordre donné pour dégager la rue, combler le cratère et enlever les voitures (déposition d’un témoin).
Le chef des Forces de sécurité intérieure, Achraf Rifi
76 – Lors d’une réunion avec la commission internationale d’enquête, le général Rifi a déclaré que la personne qui a donné l’ordre de dépêcher un ou des bulldozers sur la scène du crime afin de combler le cratère provoqué par l’attentat est le général Moustapha Hamdane qui, à l’époque, était le chef de la garde présidentielle et qui, conformément aux lois libanaises, n’avait rien à voir avec des questions relatives à l’enquête sur la scène du crime (déposition d’un témoin).
L’enquête libanaise : Ahmed Abou Adass
77 – Vers 14h11, le 14 février 2005, presque une heure après l’attentat, Leyla Bassam, de l’agence Reuters, a reçu un appel téléphonique anonyme d’un homme qui n’avait pas l’accent libanais mais qu’elle n’a pas pu identifier. Selon Mme Bassam, dès qu’elle a reçu l’appel, l’homme lui a demandé « d’écrire ce qui suit » et de rester calme, avant de lire la déclaration suivante en arabe littéraire : « Nous, al-Nasra wal Jihad fi bilad al-Islam, déclarons que nous avons infligé une punition à Rafic Hariri l’infidèle, pour qu’il soit un exemple aux autres. » L’interlocuteur a conclu avec une citation islamique avant de raccrocher.
78 – M. Ghassan ben Jeddou, chef du bureau d’al-Jazira à Beyrouth, se rappelle avoir reçu quatre appels téléphoniques ce jour-là, revendiquant la responsabilité de l’attentat. Dans le premier, un homme que M. ben Jeddou a décrit comme s’exprimant lamentablement en arabe, avec un accent africain, afghan ou pakistanais, a annoncé que al-Nasra wal Jihad revendiquait la responsabilité de la liquidation de M. Hariri dans un attentat-suicide (1). Un peu plus tard, al-Jazira a informé son public de cette revendication. Un peu plus tard, al-Jazira a reçu un autre appel téléphonique anonyme d’une personne prétendant appartenir au même groupe, mais s’exprimant parfaitement en arabe. Cette dernière a expliqué à M. ben Jeddou et à ses collègues, où ils pouvaient trouver une vidéocassette contenant des informations supplémentaires sur l’attentat – plus précisément dans un arbre près du siège de l’Escwa, au centre-ville – et leur a demandé de récupérer la vidéocassette dans un délai de 15 minutes. M. ben Jeddou a envoyé un collègue pour localiser la cassette. Une enveloppe blanche contenant une déclaration détaillée dactylographiée ainsi qu’une vidéocassette a été trouvée. Après plusieurs appels du même groupe, qui voulait savoir pourquoi la vidéocassette n’avait toujours pas été diffusée, al-Jazira l’a diffusée en fin d’après-midi.
(1) M. ben Jeddou se rappelle qu’al-Jazira avait reçu quatre appels téléphoniques cet après-midi, le premier autour de 13h40 et le dernier vers 16h. Cependant, les enregistrements téléphoniques ont révélé trois appels téléphoniques cet après-midi, à 14h19, à 15h27 et à 17h04.
79 – La lettre accompagnant la cassette, émanant soi-disant du groupe al-Nasra wal Jihad en Grande Syrie, affirme en partie : « Dieu soit loué car le drapeau d’al-Nasra wal Jihad est victorieux en Grande Syrie. Avec la bénédiction de Dieu, l’agent des infidèles à La Mecque et à Médine, Rafic Hariri, a subi sa punition à travers une opération-suicide exécutée par le moudjahid Ahmed Abou Adass, qui portait le drapeau d’al-Nasra wal Jihad en Grande Syrie, le lundi 14 février 2005, le 5 du mois de Mouharram 1426, suivant le calandrier musulman à Beyrouth… Ci-joint, un enregistrement de la déclaration du martyr Ahmed Abou Adass, l’auteur de l’opération. » Sur la cassette, un individu qui se présente comme étant Abou Adass utilise la même terminologie.
Sources : LORIENT
Posté par Adriana Evangelizt