Vivre à crédit, le crédo des USA

Publié le par Adriana Evangelizt

Quand on lit cet article, on comprend un peu mieux la situation des Etats-Unis qui vit à crédit sur le dos du monde entier. On peut même dire qu'ils sont sur la zone rouge et que si tous les pays cessaient des les "nourrir", qu'adviendrait-il ? Ne peut-on pas voir dans cette hypothèse une raison qui fait que Bush passe son temps à programmer des guerres. Là, il n'est plus question de crédit mais de vol tout simplement...

Vivre à crédit ou le credo de la première puissance du monde

Par Frédéric F. Clairmont
Economiste.

Jusqu’à présent, les Etats-Unis ont fait financer leur croissance par le reste du monde. Cette véritable exception économique, ayant contribué à leur prospérité, touche-t-elle à sa fin ? La flambée des coûts de la guerre ajoutée à l’endettement public et aux déséquilibres de leur économie commencent à inquiéter jusqu’aux marchés financiers.

Au moment où le budget militaire des Etats-Unis (environ 400 milliards de dollars) est pratiquement équivalent à celui, cumulé, de l’ensemble des autres Etats de la planète, on peut s’interroger sur les fissures de l’édifice financier d’un empire qui se croit omnipotent. Un édifice déjà très sérieusement ébranlé par la vague spéculative des années 1990 où a été mise au jour l’activité criminelle des grands acteurs du système : les plus importantes banques d’investissement mondiales, les cinq (devenues quatre) entreprises d’audit, les firmes de relations publiques, les géants de la publicité et les plus prestigieux cabinets juridiques.

Parmi les éléments d’une structure financière en déconfiture, le niveau d’endettement est le plus préoccupant. En 2001, il représentait, pour les Etats-Unis, 31 % du produit intérieur brut mondial contre 26 % pour l’Union européenne et 12 % pour le Japon. Trois régions du monde où se profile le spectre de la déflation, dans un contexte de contraction de la production et du commerce. Sauf en Chine, l’industrie opère à 65 % de sa capacité de production. Pour la troisième année consécutive, les marchés boursiers ont continué à dégringoler. L’indice Conference Board de confiance des consommateurs a chuté de 145 au début 2000 à environ 80 au début 2003 (sur une base 100 en 1985). Quant au dollar, il a perdu 12 % de sa valeur par rapport à un panier d’autres monnaies depuis janvier 2002 et 26 % de sa valeur face à l’euro depuis 2000, l’un des plus forts dérapages de la période de l’après-seconde guerre mondiale. Ces quelques éléments fragmentaires, combinés à un chômage en hausse (1), une stagnation des salaires et une consommation qui peine à se maintenir, composent un tableau qui n’incite pas à l’optimisme.

Pour revenir à la dette, qui atteint des proportions gigantesques, elle doit être remboursée avec des intérêts composés. Dans un environnement déflationniste, les remboursements qui arrivent maintenant à échéance vont devenir particulièrement onéreux. L’analyse se concentrera sur trois aspects de cet endettement. Le premier est l’évolution du stock de la dette sur quatre décennies. Elle se décompose en cinq rubriques : la dette publique, la dette des ménages et, pour les entreprises, la dette non financière, et la dette financière intérieure et étrangère. Le deuxième aspect est celui du déficit de la balance des paiements courants et le troisième l’évolution de la position extérieure nette officielle.

La hausse du stock de la dette est impressionnante : entre 1964 et 2002, elle est passée de 10 000 milliards à 30 000 milliards de dollars. Si l’on entre maintenant dans le détail de ce stock, le trait le plus frappant est la croissance phénoménale de l’endettement financier intérieur des entreprises : il est passé de 53 milliards de dollars à 7 620 milliards de dollars, soit 72 % du produit intérieur brut (PIB) des Etats-Unis. L’un des moteurs de ce bond en avant géant a été la frénésie de fusions-acquisitions financées par l’emprunt. On le remarque plus particulièrement au cours des deux décennies écoulées entre 1980 et 1998, notamment dans la concentration du secteur bancaire, qui n’a pas encore atteint ses limites supérieures. Le volume des fusions-acquisitions d’actifs s’y élève pourtant à 2 400 milliards de dollars.

Tant par son ampleur que par son rythme, cette voracité d’annexions, financées par le crédit à bon compte, est sans précédent dans l’histoire du capitalisme. Mais elle est très inégalement répartie : les pays dits en voie de développement, bien qu’ils représentent 84 % de la population mondiale, ne comptent que 16 des 500 premières entreprises mondiales du palmarès du Financial Times.

La montée vertigineuse de l’endettement des ménages montre que le consommateur américain vit à crédit. En quatre décennies, cet endettement est passé de 200 milliards de dollars en 1964 à 7 200 milliards en 2002. En 1985, il représentait 26 % du revenu individuel, et 40 % à la fin 2002.

Cette stupéfiante dégradation du taux d’épargne est l’un des symptômes de la dégénérescence du capitalisme américain, tant il est vrai que l’épargne et l’investissement figurent parmi les principaux ingrédients de l’accumulation du capital. Selon la banque Morgan Stanley, le taux national net d’épargne (c’est-à-dire le total de l’épargne des ménages, des entreprises et de l’Etat, rapporté au PIB) a atteint son plus bas niveau de tous les temps au troisième trimestre 2002 : 1,6 %, soit moins du tiers de la moyenne des années 1990, et le sixième des années 1960 et 1970. Le déficit budgétaire en constante expansion auquel a recours l’équipe Bush (2) va encore faire chuter ce taux. Les chiffres sont éloquents : au premier semestre 2000, le budget fédéral affichait un excédent de 2,3 % du PIB, et le taux d’épargne était de 6,4 % ; au troisième trimestre 2002, on constatait un déficit de 1,8 %.

L’élément clé de l’endettement des Etats-Unis, qui pourrait devenir leur talon d’Achille, est la détérioration rapide de leur balance des paiements courants (3). On peut, à cet égard, faire une comparaison entre la situation des paiements courants à l’apogée de l’Empire britannique, avant 1914, et celle des Etats-Unis aujourd’hui. Dans les décennies précédant la première guerre mondiale, l’excédent courant du Royaume-Uni était de 4 % de son PIB. L’empire américain actuel, avec des structures financières fragiles, traîne un déficit courant chronique de 5 % de son PIB.

Privilèges du dollar

Dans la décennie 1990, la poussée de la demande intérieure fut rendue possible par un endettement extérieur incontrôlé permettant de financer les importations. Ces importations, qui n’ont cessé d’augmenter au cours des quinze dernières années, dépassent de 42 % la valeur des exportations. Réduire cet écart est quasi impossible en raison de l’absence de compétitivité des produits américains sur les marchés mondiaux, et ce malgré la dépréciation du billet vert. Pour faire face à un déficit courant de 500 milliards de dollars, en progression annuelle de 10 %, il faut des rentrées de presque 2 milliards de dollars par jour ouvrable, soit 76 % de l’excédent de la balance des paiements courants mondiaux. Cette situation est difficilement soutenable, même à court terme. Si les capitaux étrangers continuent à se déverser sur les marchés financiers des Etats-Unis, ils le font cependant à un rythme plus réduit : le volume des actifs privés étrangers avait bondi à partir du milieu des années 1990 et atteint un sommet de 1 000 milliards de dollars en 2000 - l’année du krach du Nasdaq (4) - pour retomber à 500 milliards de dollars actuellement.

On note les premiers signes de sortie des capitaux étrangers des marchés financiers américains. Ce n’est certes qu’un ruisselet, mais il pourrait se transformer en raz-de-marée en raison des guerres programmées par M. Bush, après celle contre l’Irak, au Proche-Orient et ailleurs dans le monde. Comme un toxicomane l’est de la drogue, les Etats-Unis sont devenus totalement dépendants des entrées de capitaux étrangers pour financer leurs largesses fiscales. Les investisseurs étrangers détiennent plus de 18 % de la capitalisation boursière des actifs américains à long terme, et 42 % du stock de bons du Trésor. Ces sommes pourraient quitter le pays instantanément en actionnant quelques touches d’un clavier d’ordinateur. La montée des déficits budgétaires, combinée au déficit courant, va faire grimper les besoins de financement à au moins 6 % du PIB en 2003.

Traditionnellement, c’est le rendement, plus élevé qu’ailleurs, des actifs américains qui a financé le déficit courant, mais ces actifs commencent à perdre de leur attractivité. Les Etats-Unis ont le privilège exclusif d’emprunter dans leur propre devise et la possibilité de dévaluer leur dette. Ils ne sont pas privés de le faire. En faisant tourner la planche à billets verts, la caste gouvernante paie ses importations en monnaie de singe. Aucune autre nation n’a cette prérogative qui pourrait bien être éphémère dans la conjoncture actuelle de contraction des marchés financiers. Ces déficits en cascade détériorent la position extérieure nette officielle des Etats-Unis, c’est-à-dire la différence entre leurs actifs officiels étrangers et leurs engagements étrangers. Dans un laps de temps relativement court - entre 1999 et 2002 -, cette position s’est considérablement dégradée : la différence négative est passée de 1900 à 2 500 milliards de dollars, résultat du cumul des déficits courants.

Les fissures de l’infrastructure financière américaine n’ont pas empêché les inégalités d’exploser. Sans doute les plus riches ont-ils laissé quelques plumes dans la débâcle boursière, mais les 10 000 familles aux plus hauts revenus possèdent autant que les actifs de 20 millions de familles les plus pauvres. Dans les sociétés citées dans le classement des 500 de Fortune, le ratio entre salaires annuels des PDG et des ouvriers qui était de 1 à 40 en 1970 atteint désormais le rapport de 1 à 531, selon Proxinvest. En 1950, l’impôt sur les sociétés représentait 25 % du budget fédéral ; en 2001 seulement 8,9 %.

Un endettement échappant à tout contrôle et des inégalités aussi flagrantes ne sont pas des aberrations, mais font partie du tableau clinique d’une maladie de l’ordre social des Etats-Unis. Et ce sont les marchés eux-mêmes qui commencent à s’inquiéter de son état de santé, le cours du dollar servant de thermomètre, comme l’explique M. Christian de Boissieu, professeur à l’université Paris-I et vice-président du Conseil d’analyse économique, qui commente la chute de la devise américaine : « Il s’est passé quelque chose au printemps 2002. Tout d’un coup, les marchés ont changé de paradigme. Ils se sont mis à s’inquiéter de la non-soutenabilité des déséquilibres "jumeaux" américains, leur déficit courant considérable depuis des années, et le déficit budgétaire, qui a fait son apparition récemment à cause de la baisse des impôts et de l’augmentation des dépenses. En 2003, la croissance américaine devrait être le double de la nôtre, mais l’inquiétude sur les déficits demeure. Un seuil psychologique a été franchi. Au-delà d’un certain niveau, l’appréhension concernant les déséquilibres l’emporte sur l’optimisme quant aux performances de l’économie (5).  » M. Bush, qui va faire voter une nouvelle augmentation du budget militaire par le Congrès, ne semble pas être conscient du franchissement de ce seuil psychologique...

Notes :

(1) Le chiffre officiel - très sous-estimé - est passé de 4,4 % en février 2000 à 6,4 % en février 2004, selon le ministère américain du travail.

(2) Les estimations varient de 304 à 375 milliards de dollars pour 2003, et entre 307 et 425 milliards de dollars pour 2004, sans compter le coût de la guerre contre l’Irak.

(3) La balance des paiements courants représente la différence entre les exportations et les importations de biens et de services et celle des transferts financiers. Quand un pays achète de l’étranger plus qu’il ne lui vend, il doit financer la différence par l’emprunt, ce qui augmente d’autant sa dette extérieure.

(4) L’indice Nasdaq des valeurs technologiques avait atteint son sommet (5 048 points) le 10 mars 2000. Il se situe actuellement au-dessous de 1 300 points.

(5) « Voilà que les marchés redécouvrent les déficits américains », entretien avec Christian de Boissieu, Le Figaro Economie, 19 mars 2003.

Sources : LE MONDE DIPLOMATIQUE

Posté par Adriana Evangelizt

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Publié dans LE DANGER DES USA

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